Mers el-Kébir, deux ans après : pourquoi la flotte ne se rendra à personne
À l’heure où les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et où la rade de Toulon abrite le gros de nos forces navales, il faut relire le drame de Mers el-Kébir. Depuis ce 3 juillet 1940 où la Royal Navy a ouvert le feu sur d’anciens alliés, une doctrine s’est durcie dans la marine : la flotte ne se livrera à personne — ni à Berlin, ni à Londres. Clé de lecture d’un principe forgé dans la défiance.
Pour comprendre la France navale de cet automne, il faut remonter de deux ans en arrière, à un après-midi d’été où des canons britanniques ont tonné contre des cuirassés français à l’ancre. Mers el-Kébir n’est pas un épisode clos : c’est la matrice d’une conviction qui gouverne aujourd’hui l’état d’esprit des équipages et le langage de leurs chefs. Tandis que l’occupant pousse ses colonnes vers le Sud et que la rade de Toulon concentre nos plus belles unités, cette conviction mérite d’être exposée pour ce qu’elle est : une doctrine de la défiance, tournée à la fois vers l’ancien adversaire et vers l’ancien allié.
Cette doctrine tient en une phrase, qu’on entend, sous des formes diverses, dans les carrés d’officiers comme sur les quais : la flotte ne se rendra à personne. Elle ne se livrera pas à l’Allemagne, dont nul n’ignore qu’elle convoite les bâtiments d’une marine intacte ; elle ne se laissera pas davantage saisir par les Britanniques, qui ont déjà montré, à Mers el-Kébir, jusqu’où ils étaient prêts à aller pour qu’aucune coque française ne tombât en d’autres mains que les leurs. Pour saisir comment l’on en est arrivé là, il faut reprendre les faits dans l’ordre où ils se sont noués.
Juin 1940 : l’armistice, la zone libre, et une flotte laissée en suspens
Le 22 juin 1940, à Rethondes, dans la clairière de l’armistice de 1918, les plénipotentiaires français signent la convention qui met fin aux combats. Le territoire métropolitain est coupé en deux par une ligne de démarcation : au nord et le long des côtes atlantiques, une zone occupée qui couvre environ les trois cinquièmes du pays ; au sud, une zone dite libre, administrée depuis Vichy. La défaite militaire est consommée ; reste la question de l’instrument que l’ennemi n’a pas pu prendre les armes à la main : la flotte de guerre.
L’article 8 de la convention en règle le sort. Les bâtiments de guerre français doivent rejoindre des ports à déterminer pour y être désarmés, sous le contrôle respectif de l’Allemagne et de l’Italie. Le texte s’accompagne d’une déclaration solennelle : le gouvernement allemand affirme n’avoir nulle intention d’utiliser à ses propres fins, pendant la guerre, la flotte ainsi désarmée. Sur le papier, la marine française échappe donc à l’ennemi.
Mais une déclaration n’est pas une garantie, et c’est précisément là que se loge le drame qui va suivre. Aux yeux de Londres, rien n’assure que les clauses seront tenues ni que les navires, regroupés dans des ports accessibles à l’ennemi, ne basculeront pas un jour dans le camp allemand ou italien. La défiance britannique à l’égard de la parole donnée à Rethondes est totale. De cette défiance va sortir, onze jours plus tard, le feu.
3 juillet 1940 : la Royal Navy ouvre le feu à Mers el-Kébir
Au matin du 3 juillet 1940, une escadre britannique, la Force H commandée par l’amiral Somerville, se présente devant Mers el-Kébir, près d’Oran, où mouille une part importante de la flotte française aux ordres de l’amiral Gensoul. Les deux marines n’étaient, quelques semaines plus tôt, que les deux bras d’une même alliance. Ce jour-là, l’une vient sommer l’autre.
L’ultimatum laisse au commandant français le choix entre plusieurs voies : rallier les forces britanniques pour poursuivre la lutte ; conduire ses navires, sous contrôle, vers un port britannique ou des Antilles pour y être désarmés ; ou saborder son escadre sur place. Quelques heures sont accordées pour répondre. La négociation échoue. En fin de journée, les canons britanniques s’abattent sur des bâtiments à l’ancre, dans la rade, sans qu’un véritable combat naval puisse s’engager.
Le bilan est terrible. Le cuirassé Bretagne, atteint par une salve, prend feu et explose, emportant la quasi-totalité de son équipage. D’autres unités majeures, parmi lesquelles le Dunkerque et la Provence, sont gravement touchées ou échouées. Près de treize cents marins français périssent en quelques minutes — on cite le plus souvent le chiffre de mille deux cent quatre-vingt-quinze morts — fauchés non par l’occupant, mais par celui qui hier encore était l’allié. Les pertes britanniques, elles, se réduisent à quelques appareils et à deux hommes.
La blessure : se faire couler par son allié
On ne dira jamais assez ce que ce coup a remué dans la marine et dans l’opinion. Se faire bombarder par l’ennemi est le sort de la guerre ; se faire couler à l’ancre par celui aux côtés de qui l’on combattait la veille relève d’une autre catégorie de blessure. Mers el-Kébir a installé, durablement, l’idée que la Royal Navy ne reculerait devant rien pour empêcher la flotte française de servir un autre pavillon que le sien — fût-ce au prix du sang de marins désarmés.
De cet épisode est née une défiance qui n’a pas désarmé depuis. Les ralliements à la dissidence s’en sont trouvés freinés ; le ressentiment à l’égard de l’Angleterre s’est ancré jusque dans les équipages les moins enclins à suivre Vichy. Surtout, une certitude s’est imposée : la flotte est un objet de convoitise pour tous les belligérants, et sa sécurité ne peut reposer sur la parole de personne — ni sur celle de l’ennemi déclaré, ni sur celle de l’ancien ami.
C’est cette double défiance qui fonde la doctrine d’aujourd’hui. « Ni à l’un, ni à l’autre » : la formule, pour brutale qu’elle paraisse, traduit une logique cohérente pour qui a vu Mers el-Kébir. Livrer la flotte à l’Allemagne, ce serait armer l’adversaire de l’ouest ; la laisser prendre par les Britanniques, ce serait, après le bombardement de juillet 1940, récompenser celui qui a tiré sur des marins à l’ancre. Entre ces deux refus, la marine s’est rangée du côté d’un troisième terme : ne se livrer à aucun.
Le précédent de Scapa Flow : couler plutôt que livrer
Cette logique du refus n’est pas une invention française de 1940. Elle a un précédent illustre, que tout marin cultivé connaît : Scapa Flow. Le 21 juin 1919, dans cette rade des Orcades où la flotte allemande de haute mer avait été internée après l’armistice de novembre 1918, l’amiral Ludwig von Reuter donna à ses équipages l’ordre de saborder leurs propres navires. Tandis que se négociaient les clauses du traité de paix, et plutôt que de voir la Hochseeflotte distribuée entre les vainqueurs, les Allemands l’envoyèrent par le fond de leurs propres mains.
L’opération fut d’une ampleur inouïe : sur soixante-quatorze bâtiments internés, cinquante-deux coulèrent — onze cuirassés, cinq croiseurs de bataille, cinq croiseurs et trente-deux destroyers —, les gardiens britanniques ne parvenant à en échouer que quelques-uns. Neuf marins allemands y laissèrent la vie. Et, fait notable, du côté britannique, on ne s’en désola guère : le sabordage tranchait, à la source, l’épineuse question du partage des navires entre Alliés.
Scapa Flow a légué à la culture navale une idée simple et tenace : une flotte qui ne veut être prise par personne dispose toujours d’un dernier recours, qui est de se détruire elle-même. L’internement de 1919 ressemble, par bien des traits, à la situation faite à la marine française depuis l’armistice : des navires regroupés, surveillés, suspendus à des négociations dont l’issue échappe à leurs équipages. Que la mémoire de Scapa Flow rôde aujourd’hui dans les états-majors n’aurait, pour qui connaît l’histoire, rien d’étonnant.
Novembre 1942 : une doctrine à l’épreuve
Voilà la grille de lecture qu’il faut tenir en main pour observer les jours présents. Depuis que l’occupant a franchi la ligne de démarcation et que la zone libre cesse d’en être une, le gros des forces navales françaises se trouve concentré dans la rade de Toulon, à portée d’une armée qui avance. La doctrine forgée à Mers el-Kébir et nourrie du souvenir de Scapa Flow se trouve, mécaniquement, mise à l’épreuve.
Nous ne préjugeons pas de ce que feront les autorités ni les équipages : nous décrivons l’état d’esprit qui les porte. Cet état d’esprit tient en un refus jumelé. Refus de voir la flotte servir l’Allemagne, contre laquelle elle fut construite. Refus, tout aussi vif depuis juillet 1940, de la voir saisie par une Royal Navy qui a prouvé sa résolution à canon ouvert. De ces deux refus, les chefs de la marine ont tiré un principe qu’ils répètent : la flotte ne se rendra à personne.
C’est ce principe, et non telle ou telle péripétie du moment, que cette analyse a voulu éclairer. Il ne s’explique ni par la seule fidélité à Vichy, ni par la seule hostilité à Londres : il procède d’une expérience — celle d’une marine qui s’est découverte, en deux ans, convoitée par tous et protégée par personne. À Toulon comme ailleurs, c’est avec cette mémoire que les équipages montent la garde.