Un mal venu de la mer frappe Marseille
Depuis les premiers jours de novembre, une mortalité d’une soudaineté inouïe s’est abattue sur Marseille. On la dit entrée par le port, apportée d’Orient sur le pont d’un navire ; en quelques jours, des familles entières sont au tombeau, et l’on parle déjà de morts qu’on ne peut plus compter. Nous rapportons ici ce que l’on en sait — et c’est bien peu —, sans pouvoir dire ni d’où vient ce fléau, ni jusqu’où il ira.
Il est des nouvelles qu’on voudrait taire, de peur de les rendre plus vraies à les écrire. Mais celle-ci court déjà de bouche en bouche tout au long de la côte, et le silence ne sauverait personne : depuis le commencement de ce mois de novembre, Marseille est frappée d’une mortalité telle que les plus vieux du port ne se souviennent d’en avoir vu de semblable, ni en saison de famine, ni au plus dur des hivers. Ce n’est pas la faim qui tue, cette fois, ni le froid : c’est un mal, et un mal qui va vite.
Tous ceux qui en parlent s’accordent sur un point : il est venu par la mer. On le fait descendre d’un navire entré dans le port à l’automne, de ceux qui font la route d’Orient par les échelles de Gênes et reviennent des lointains rivages de la mer Noire. Le bâtiment portait, dit-on, des hommes déjà atteints, et d’autres tombèrent à peine débarqués. De là, le mal aurait gagné les ruelles voisines du port, puis la ville, comme un feu qui prend par le bas d’une maison et monte.
Nous écrivons ces lignes avec la prudence qu’imposent des nouvelles encore neuves et grossies par l’effroi. Ce qui est sûr, hélas, c’est qu’on meurt à Marseille en grand nombre, et vite. Ce qui ne l’est pas — sa nature, sa cause, la raison de sa venue — , nous nous garderons d’en décider. Voici, par ordre, ce que les voyageurs et les gens de la côte nous en rapportent à cette heure.
Un navire venu d’Orient, et le mal débarqué avec lui
On situe l’origine du malheur sur les quais. Un navire, ou plusieurs selon qui conte, serait entré dans le port marseillais venant des parages de la mer Noire, où les marchands de Gênes tiennent leurs comptoirs et chargent les denrées de l’Orient. Pareils bâtiments font escale en mille lieux ; et l’on dit que partout où celui-ci a touché terre, la mortalité l’a suivi, comme s’il portait le fléau dans ses cales avec les épices et les peaux.
Les marins qui en sont descendus étaient, à ce qu’on rapporte, en piteux état, et plusieurs moururent presque aussitôt. D’autres, valides en apparence, auraient porté le mal sans le savoir à ceux qui les approchaient — d’où l’on tient pour assuré, ici, que ce mal se prend de l’un à l’autre, par le souffle, le contact, ou la seule présence du malade. C’est une contagion ; sur le reste, on en est aux conjectures.
D’où venait au juste ce navire, et ce qu’il avait vu sur les rivages d’Orient, nous ne le savons que par ouï-dire, et ces récits-là, venus de si loin, sont de ceux qu’on rapporte sans les garantir. On parle de villes entières fauchées là-bas avant nous, de ports d’Italie déjà en deuil — Messine, dit-on, atteinte avant l’automne, et Gênes même. Si cela est vrai, le mal aurait fait par mer un long chemin avant de prendre terre chez nous ; mais nous le donnons pour ce qu’il vaut, c’est-à-dire pour une rumeur de marins.
Ceux qui crachent le sang
De la maladie elle-même, voici ce que redisent ceux qui ont veillé les malades. Elle frappe sans prévenir un homme qu’on a vu sain la veille. Vient la fièvre, et avec elle une grande douleur de poitrine ; puis le malade se met à cracher le sang, et son haleine devient fétide, comme corrompue au-dedans. Quand il en est là, il n’y a guère d’espoir : on dit que beaucoup s’éteignent en deux ou trois jours, parfois moins, sans que remède ni saignée y fassent rien.
Cette soudaineté est ce qui épouvante le plus. On n’a pas le temps de mander le médecin, ni parfois le prêtre. Des hommes se couchent le soir bien portants et ne se relèvent pas ; on en a vu, dit-on, tomber dans la rue. Et le mal ne choisit pas : il prend le riche et le pauvre, le jeune et le vieux, ceux qui soignent comme ceux qu’on soigne. Veiller un malade, c’est trop souvent le suivre de peu.
Que ce soit la saison froide qui porte un tel mal ajoute à l’étonnement. On tient d’ordinaire que les corruptions de l’air et les fièvres mauvaises se déclarent aux chaleurs, dans les marais et les étés pourris, non au seuil de l’hiver. Que celui-ci frappe en novembre, par le froid, déconcerte les hommes de l’art autant que le commun, et n’aide guère à le comprendre.
D’où vient ce fléau ? On ne sait
C’est ici qu’il faut avouer notre ignorance, et celle de plus savants que nous. Chacun y va de son explication, et aucune ne s’impose. Les uns parlent d’un air corrompu, de miasmes mauvais venus on ne sait d’où, qui empoisonnent ceux qui les respirent. D’autres lèvent les yeux vers le ciel et disent que les astres, en quelque conjonction funeste, ont gâté l’air que nous respirons. D’autres enfin, et ce ne sont pas les moins nombreux, n’y voient que la main de Dieu, et un châtiment de nos fautes.
Nul, en vérité, ne sait pourquoi ce mal est venu, ni pourquoi maintenant, ni jusqu’où il s’étendra. Les médecins eux-mêmes, à ce qu’on nous rapporte, sont au bout de leur science : ils tâtent, ils saignent, ils font brûler des herbes pour purifier l’air, et le mal poursuit son œuvre. On se garde, dans les rues, du souffle d’autrui ; les portes se ferment ; certains parlent de quitter la ville pour les hauteurs, pensant l’air plus sain loin du port.
Nous n’en dirons pas davantage que nous n’en savons. Le mal est là, il tue, il est entré par la mer : voilà ce qui est sûr, et c’est déjà trop de deuil. Pour le reste — sa cause, sa fin, ce qu’il adviendra des terres de Provence voisines —, nous reviendrons à mesure que les nouvelles, mieux assurées, descendront jusqu’à nous. À cette heure, on prie, on enterre, et l’on attend.