À Troyes, Henri d’Angleterre épouse Catherine de France : les noces qui scellent le traité
Onze jours après l’accord juré en la cathédrale, le roi d’Angleterre a pris pour femme, le jour de la Trinité, madame Catherine, fille de notre sire le roi Charles et de la reine Isabeau. La cérémonie s’est tenue en l’église Saint-Jean-du-Marché, devant une grande assemblée de seigneurs des deux partis. Par ce mariage, on dit la paix faite et les deux maisons unies ; et l’on forme déjà le vœu qu’il en naisse un héritier qui tiendrait ensemble les deux couronnes.
La nouvelle, partie de Troyes voici quelques jours, gagne à présent les bonnes villes du royaume : le dimanche de la Trinité, deuxième jour de juin, le roi d’Angleterre Henri a épousé madame Catherine, fille de notre sire le roi Charles, sixième du nom, et de la reine Isabeau. Les noces se sont célébrées en l’église paroissiale Saint-Jean, sur le marché de la ville, en présence d’un grand concours de princes, de prélats et de chevaliers venus des deux camps.
Ce mariage, on l’attendait depuis que les parties s’étaient accordées en la cathédrale Saint-Pierre, le mardi vingt et unième jour de mai. L’union de la fille de France et du roi d’Angleterre était la pierre maîtresse de l’accord ; les épousailles n’en sont, à proprement parler, que l’accomplissement et le sceau. Ce qui avait été juré sur parchemin, l’anneau passé au doigt de la jeune dame vient de le nouer dans la chair.
On nous rapporte le faste de la journée, et nous le donnons tel que les témoins nous le content, sans pouvoir l’avoir vu de nos yeux. Mais sur l’essentiel — le jour, le lieu, les deux époux — les récits concordent ; et chacun s’accorde à dire que rarement on vit, en ces temps de guerre et de division, assemblée plus brillante autour d’un même autel.
Les époux
La mariée, madame Catherine, est la plus jeune des filles du roi et de la reine ; elle peut avoir dans les dix-huit ans, étant née, dit-on, vers la Saint-Crépin de l’an mil quatre cent un, à l’hôtel Saint-Pol à Paris. On la dit de belle façon et de bonne grâce, et son nom courait depuis des années dans les pourparlers de paix, le roi d’Angleterre l’ayant demandée en mariage bien avant que les armes ne reprennent.
Le roi Henri, lui, est dans la force de l’âge — on lui donne quelque trente-trois ans — et il passe pour un prince dur à la guerre, qui a pris Harfleur, gagné la bataille d’Azincourt et soumis depuis lors une grande part de la Normandie. C’est un homme dont la renommée d’armes a précédé en France la venue ; et beaucoup, ici, voient dans ce mariage la main d’un vainqueur autant que celle d’un époux.
On rapporte que la dot promise à la jeune dame se monte à quarante mille écus, et qu’il fut beaucoup débattu, dans les années passées, du douaire et des terres ; les premières demandes du roi d’Angleterre, jugées chez nous excessives, avaient fait rompre les pourparlers et rallumer la guerre. Le présent accord, à ce qu’on dit, a trouvé sur ce point un moyen terme.
Le sens de l’union
Par l’accord de Troyes, le roi d’Angleterre est reçu comme fils du roi et de la reine, et il doit, dit-on, gouverner le royaume du vivant de notre sire le roi Charles, que Dieu garde, à cause de la maladie qui retient celui-ci. Le mariage de madame Catherine en est le lien : il fait du roi d’Angleterre un membre de la maison de France, et non plus seulement un prince étranger venu les armes à la main.
C’est là, on ne s’en cache pas, ce qui trouble les esprits. Les uns tiennent la chose pour la paix tant désirée, après plus de trente ans de guerres, de routes et de pillages : mieux vaut, disent-ils, un gendre puissant qu’une guerre sans fin. D’autres, et ils ne sont pas rares, murmurent qu’on a marié la fille de France à celui-là même qui ravageait le royaume, et que la couronne risque de passer en mains anglaises. Nous rapportons ces sentiments contraires sans trancher : il n’appartient pas à cette heure de dire qui aura vu juste.
Le duc Philippe de Bourgogne, qui tient pour le parti du roi et de l’Anglais, était au nombre des grands présents, et l’on dit que c’est en bonne part par lui que l’accord s’est fait. Du côté du dauphin Charles, en revanche, nul ne parut : le jeune prince, écarté de l’accord et tenu pour ennemi par ceux de Troyes, n’a pas reconnu ce qui s’y est conclu, et l’on sait qu’il garde des terres et des partisans au sud de la Loire. La paix jurée à Troyes, si éclatante que furent les noces, ne s’étend donc pas à tout le royaume.
L’espérance d’un héritier
Au-delà de la fête, c’est vers l’avenir que se tournent les regards. Tout le dessein de cette union, à ce que professent ceux qui l’ont nouée, est qu’il naisse de ce mariage un fils qui serait à la fois du sang de France et du sang d’Angleterre, et qui porterait un jour les deux couronnes sur une seule tête. On en parle comme du fruit attendu de ces noces, et comme du gage qui rendrait la paix durable.
Mais ce n’est là, redisons-le, qu’une espérance et un projet, non une chose faite. Nul enfant n’est encore né, et nul ne sait ce que Dieu accordera à ce couple. On forme des vœux, on échafaude des desseins de couronnes réunies ; l’événement seul dira ce qu’il en adviendra. Nous nous gardons d’annoncer comme certain ce qui n’est, à cette heure, qu’au cœur des hommes.
Pour l’heure, voici un roi d’Angleterre marié à une fille de France, un accord juré, une grande fête passée. Le royaume, lui, demeure partagé entre ceux de Troyes et ceux du dauphin, et chacun attend de voir si ces noces apaiseront la guerre ou n’en feront qu’ouvrir un nouveau chapitre.