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Le roi libre, Damiette rendue : l’Égypte quittée

Le roi a recouvré la liberté. Il fallut, pour cela, rendre Damiette qu’on avait prise voici bientôt un an, et promettre une somme dont nul ici ne dit le même compte. La reine a tenu la ville tout le temps de la captivité, elle qui venait d’y accoucher. Ce matin, l’ost a laissé le Nil derrière lui et fait voile vers Saint-Jean-d’Acre. On respire, et l’on a le cœur lourd : nous quittons cette terre les mains vides, et le prix payé pèse encore.

Guillaume de Saint-Jean, clerc 13 mai 1250 7 min de lecture
Enluminure médiévale : le roi et sa suite embarquent sur des nefs à voile carrée, bannières déployées, entourés de barons et de la reine
Cette enluminure ne représente pas la scène exacte de l'embarquement de Damiette vers Acre en 1250 : détail de l'embarquement de Louis IX à Aigues-Mortes pour la croisade, Guillaume de Saint-Pathus, « Vie et miracles de saint Louis », vers 1330-1340 (BnF, Français 5716, f. 40) — domaine public (Wikimedia Commons). Elle évoque, par son motif d'embarquement royal en famille, le départ du roi et de la reine vers la Terre sainte.

Voici l’ost sauf, ou ce qu’il en reste, et le roi rendu à sa liberté. Après les semaines noires de la captivité, après le mal qui a fauché les hommes dans les boues du fleuve et la charge malheureuse qui nous a coûté tant de bons chevaliers, l’accord a fini par se conclure. On a rendu Damiette. On a promis une rançon. Et l’on nous a laissés partir. Ce mardi, les nefs ont quitté le rivage d’Égypte ; on nous dit que le roi touchera Saint-Jean-d’Acre en Terre sainte, où déjà s’assemblent ceux des nôtres qui l’y attendent.

On voudrait crier la joie tout net. On ne le peut pas. Car il n’y a pas de victoire à célébrer, seulement une délivrance chèrement achetée. Nous étions venus prendre l’Égypte pour rouvrir la route de Jérusalem ; nous la quittons sans avoir rien gardé de ce que nous y avions pris. Damiette, cette clef que nous tenions depuis l’été dernier, il a fallu la remettre aux mains du Sarrasin pour racheter le roi et les siens. La délivrance est réelle ; le revers l’est autant.

Il faut dire, avant tout, ce que nous devons à la reine. Pendant que le roi et ses frères étaient aux fers, c’est Madame Marguerite qui a tenu Damiette. Une femme relevant à peine de ses couches — car elle venait d’y mettre au monde un fils, dans la ville assiégée, au plus noir de nos affaires — a gardé la place que d’autres, dit-on, parlaient déjà d’abandonner. Sans Damiette entre nos mains, il n’y avait rien à échanger, et pas de roi racheté. Que cela soit dit et retenu.

Damiette rendue, le roi rendu

L’accord, pour l’essentiel, tient en deux termes. Nous rendons Damiette, prise sans coup férir l’été dernier ; et nous payons une rançon pour le roi, ses frères et la foule des captifs. À ce prix, l’Égypte nous laisse repartir. La ville a été remise voici quelques jours ; la libération du roi a suivi de peu ; et ce mardi les nefs ont pris le large. Ainsi se referme, sans gloire, la campagne du Nil.

On raconte que la remise de la place ne se fit pas sans péril pour ceux qui y étaient restés. Des gens du soudan, entrés dans Damiette, y auraient pillé et malmené des malades et des traînards qu’on n’avait pu embarquer à temps. La foi jurée d’un camp n’enchaîne pas toujours la fureur de ses hommes ; nous l’avons appris à nos dépens plus d’une fois, et nous ne le reprochons pas à l’ennemi seul.

Reste que le roi est libre, et ses deux frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers, avec lui. C’est cela qu’on est allé chercher, et c’est cela qu’on a obtenu. Le reste — la ville, les gains, l’honneur de l’entreprise — est demeuré sur le rivage d’Égypte.

Le prix, dont on ne dit pas le même compte

De la somme promise, on parle beaucoup et l’on s’accorde peu. Les uns disent quatre cent mille livres tournois, d’autres cinq cent mille ; d’autres encore comptent en besants ou en dinars et avancent des chiffres qui ne se recouvrent pas. Ce que l’on peut affirmer sans mentir, c’est que la rançon est immense, la plus lourde qu’on ait ouï dire pour un prince chrétien, et qu’une part fut à verser avant que le roi pût s’embarquer, le reste ensuite. Le compte exact, nous ne le donnerons pas, faute de le savoir.

On dit aussi que l’argent manqua au moment de payer, et qu’il fallut, pour compléter la somme, se tourner vers le trésor que le Temple gardait à bord de ses nefs. Les frères du Temple, tenus par leurs règles, auraient d’abord répugné à ouvrir leurs coffres ; il aurait fallu la fermeté du sénéchal de Champagne pour que l’argent fût pris. Nous rapportons la chose comme elle nous vient, sans jurer du détail.

Qu’on ne s’y trompe pas : cette rançon, il faudra la porter tout entière. Une part est payée ; le reste demeure une dette, et une dette d’un tel poids ne s’efface pas d’un mot. Le roi quitte l’Égypte quitte de ses fers, non de ses obligations.

Un régicide chez le Sarrasin

Il faut ici rapporter un fait qui nous vint au milieu des tractations, et dont nous ne mesurons pas la portée. Le soudan Tûrân Châh, ce fils du vieux sultan qui avait mené contre nous la riposte, coupé nos vivres et resserré l’étau, n’est plus. Ses propres gens de guerre, les Mamelouks, l’ont abattu voici quelques jours, au sortir d’un festin, comme on nous le redit. Blessé, il aurait fui vers une tour au bord du fleuve, qu’on incendia ; chassé par les flammes, il aurait couru vers le Nil, où on l’acheva.

Un régicide de plus, dira-t-on, et l’on n’aura pas tort : ces cours d’Orient ont vu bien des princes tomber sous le fer de leurs serviteurs, et celui-ci n’avait porté que peu de temps le titre de soudan. Le pouvoir, à ce qu’on entend, serait passé pour l’heure à la veuve du vieux sultan, une femme nommée Chajar al-Durr, qui déjà, dit-on, avait tenu les rênes en secret à la mort de son époux. Une femme sur le trône d’Égypte : la chose étonne, et l’on ignore ce qu’elle vaudra.

Ce trouble a-t-il servi notre délivrance ou l’a-t-il retardée ? On en dispute au camp. Certains veulent que les nouveaux maîtres, pressés d’asseoir leur pouvoir, aient hâté l’accord plutôt que de garder sur les bras un roi captif et son armée. D’autres tiennent que la mort du soudan faillit tout rompre, et qu’un moment on craignit pour la vie des prisonniers. La vérité de ces affaires nous échappe : nous voyons le seuil du palais, non ce qui se trame au-dedans.

La Terre sainte devant, l’Égypte derrière

Voici donc l’ost qui cingle vers Saint-Jean-d’Acre. Que fera le roi une fois débarqué ? Nul, au vrai, ne le sait, et lui-même peut-être hésite encore. Rentrera-t-il en France, où l’on réclame sa présence et où sa mère gouverne en son absence ? Demeurera-t-il en Terre sainte pour relever ce qui peut l’être des places chrétiennes du rivage, réparer les murs, racheter les captifs qui restent ? On en parle diversement, et nous n’en préjugerons pas.

Ce qui est sûr, c’est que la porte d’Égypte s’est refermée derrière nous. La grande entreprise du Nil, celle qui devait, par la ruine du sultanat, rouvrir le chemin de Jérusalem, s’achève sur un échec et une rançon. Il faudra du temps pour en peser le dommage, et plus encore pour dire si la croisade du roi peut, ailleurs et autrement, se relever de ce coup.

Pour aujourd’hui, tenons-nous à ce que nous savons : le roi est libre, la reine a sauvé l’honneur en tenant Damiette, et l’ost, allégé de ses morts et grevé de sa dette, fait voile vers la Terre sainte. Le reste appartient aux jours qui viennent.

Le contexte

Damiette avait été prise sans combat par l’ost de Louis IX en juin de l’an dernier ; sa restitution était la première condition posée par l’Égypte pour la libération du roi.

Le roi, ses deux frères le comte d’Anjou et le comte de Poitiers, et le gros de l’armée furent faits prisonniers début avril, après la retraite manquée depuis La Mansourah et le mal qui avait ravagé le camp.

La reine Marguerite de Provence, restée à Damiette, y accoucha d’un fils au lendemain de la capture du roi et conserva la place durant toute la captivité.

Tûrân Châh, fils du sultan défunt, avait pris la tête de la riposte égyptienne, coupé le ravitaillement de l’ost et resserré l’encerclement avant la reddition.

État des informations

Cette une est écrite à chaud, au départ d’Égypte, par une gazette latine embarquée qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « le Sarrasin ». La couleur de voix ne touche pas aux faits, logés à part : la rançon est donnée pour immense mais son compte reste débattu, jamais fixé ; l’assassinat du soudan est rapporté comme un régicide de palais dont nous ne mesurons pas la portée ; nous ne préjugeons ni de ce que fera le roi ensuite ni de l’avenir du pouvoir égyptien.

Ce que l’on sait

  • Damiette a été rendue à l’Égypte le 6 mai comme condition de l’accord ; le roi Louis IX a été libéré peu après, le 8 mai, avec ses frères et une multitude de captifs.
  • La rançon convenue est une somme immense, dont une part fut versée avant le départ et le reste laissé en dette ; une part du paiement fut, dit-on, complétée sur le trésor du Temple embarqué.
  • La reine Marguerite de Provence a tenu Damiette pendant toute la captivité du roi ; elle venait d’y accoucher d’un fils dans la ville assiégée.
  • L’ost quitte l’Égypte pour Saint-Jean-d’Acre en Terre sainte ; le roi y est attendu autour du 13 mai.
  • Le soudan Tûrân Châh a été assassiné par ses propres émirs mamelouks au début de mai, peu avant la conclusion de l’accord ; le pouvoir a passé, pour l’heure, à Chajar al-Durr, veuve du sultan défunt.

Ce que l’on ignore

  • Ce que fera le roi une fois à Acre — demeurer en Terre sainte pour relever les places chrétiennes, ou rentrer en France — n’est pas décidé, ou du moins pas su au camp.
  • Ce que vaudra le nouveau pouvoir en Égypte, et si Chajar al-Durr s’y maintiendra, reste entièrement obscur : on ne voit du dehors qu’un trouble de palais.
  • On ne sait si le régicide de Tûrân Châh a hâté ou failli rompre la libération : les récits du camp divergent.

Sources historiques utilisées

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Septième croisade — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : restitution de Damiette le 6 mai 1250, libération de Louis IX le 8 mai, arrivée à Saint-Jean-d’Acre le 13 mai, rançon (versions divergentes autour de 400 000 à 500 000 livres tournois) et épisode du trésor du Temple. Consulté pour la chronologie et les termes de l’accord.

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Chajar al-Durr — Wikipédia

Notice consultée pour l’accession de Chajar al-Durr au pouvoir en 1250 après l’assassinat de Tûrân Châh, et son rôle antérieur dans la dissimulation de la mort du sultan.

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Al-Muazzam Turanshah — Wikipedia

Article de Wikipédia en anglais : assassinat de Tûrân Châh le 2 mai 1250 par les émirs mamelouks après la bataille de Fariskur (fuite vers une tour incendiée, mise à mort au bord du Nil), fin de la domination ayyoubide en Égypte. Consulté pour le déroulé du régicide, donné en ordre de grandeur.

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Marguerite de Provence — Wikipédia

Notice consultée pour le rôle de la reine tenant Damiette pendant la captivité et son accouchement dans la ville assiégée (naissance d’un fils, Jean Tristan).

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Jean de Joinville, Vie de saint Louis (mémoire tardif)

Mémoire dicté une cinquantaine d’années après les faits : précieux pour la couleur (épisode du trésor du Temple, garde de Damiette par la reine) mais tardif et sujet à caution ; nous n’en tirons ni citations du roi ni chiffres fermes.

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Note de reconstitution éditoriale — le départ d’Égypte

Aujourd’hier imagine une gazette latine embarquée avec l’ost de Louis IX, tenue par un clerc d’époque qui croit à la guerre sainte. Le dispositif d’immersion n’altère pas les faits, logés dans le relevé des faits : rançon immense au montant débattu, régicide traité comme trouble de palais, avenir du roi et du pouvoir égyptien laissés ouverts. Chiffres et paroles rapportées sont donnés en ordre de grandeur, jamais en décompte sec.

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