Le roi libre, Damiette rendue : l’Égypte quittée
Le roi a recouvré la liberté. Il fallut, pour cela, rendre Damiette qu’on avait prise voici bientôt un an, et promettre une somme dont nul ici ne dit le même compte. La reine a tenu la ville tout le temps de la captivité, elle qui venait d’y accoucher. Ce matin, l’ost a laissé le Nil derrière lui et fait voile vers Saint-Jean-d’Acre. On respire, et l’on a le cœur lourd : nous quittons cette terre les mains vides, et le prix payé pèse encore.
Voici l’ost sauf, ou ce qu’il en reste, et le roi rendu à sa liberté. Après les semaines noires de la captivité, après le mal qui a fauché les hommes dans les boues du fleuve et la charge malheureuse qui nous a coûté tant de bons chevaliers, l’accord a fini par se conclure. On a rendu Damiette. On a promis une rançon. Et l’on nous a laissés partir. Ce mardi, les nefs ont quitté le rivage d’Égypte ; on nous dit que le roi touchera Saint-Jean-d’Acre en Terre sainte, où déjà s’assemblent ceux des nôtres qui l’y attendent.
On voudrait crier la joie tout net. On ne le peut pas. Car il n’y a pas de victoire à célébrer, seulement une délivrance chèrement achetée. Nous étions venus prendre l’Égypte pour rouvrir la route de Jérusalem ; nous la quittons sans avoir rien gardé de ce que nous y avions pris. Damiette, cette clef que nous tenions depuis l’été dernier, il a fallu la remettre aux mains du Sarrasin pour racheter le roi et les siens. La délivrance est réelle ; le revers l’est autant.
Il faut dire, avant tout, ce que nous devons à la reine. Pendant que le roi et ses frères étaient aux fers, c’est Madame Marguerite qui a tenu Damiette. Une femme relevant à peine de ses couches — car elle venait d’y mettre au monde un fils, dans la ville assiégée, au plus noir de nos affaires — a gardé la place que d’autres, dit-on, parlaient déjà d’abandonner. Sans Damiette entre nos mains, il n’y avait rien à échanger, et pas de roi racheté. Que cela soit dit et retenu.
Damiette rendue, le roi rendu
L’accord, pour l’essentiel, tient en deux termes. Nous rendons Damiette, prise sans coup férir l’été dernier ; et nous payons une rançon pour le roi, ses frères et la foule des captifs. À ce prix, l’Égypte nous laisse repartir. La ville a été remise voici quelques jours ; la libération du roi a suivi de peu ; et ce mardi les nefs ont pris le large. Ainsi se referme, sans gloire, la campagne du Nil.
On raconte que la remise de la place ne se fit pas sans péril pour ceux qui y étaient restés. Des gens du soudan, entrés dans Damiette, y auraient pillé et malmené des malades et des traînards qu’on n’avait pu embarquer à temps. La foi jurée d’un camp n’enchaîne pas toujours la fureur de ses hommes ; nous l’avons appris à nos dépens plus d’une fois, et nous ne le reprochons pas à l’ennemi seul.
Reste que le roi est libre, et ses deux frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers, avec lui. C’est cela qu’on est allé chercher, et c’est cela qu’on a obtenu. Le reste — la ville, les gains, l’honneur de l’entreprise — est demeuré sur le rivage d’Égypte.
Le prix, dont on ne dit pas le même compte
De la somme promise, on parle beaucoup et l’on s’accorde peu. Les uns disent quatre cent mille livres tournois, d’autres cinq cent mille ; d’autres encore comptent en besants ou en dinars et avancent des chiffres qui ne se recouvrent pas. Ce que l’on peut affirmer sans mentir, c’est que la rançon est immense, la plus lourde qu’on ait ouï dire pour un prince chrétien, et qu’une part fut à verser avant que le roi pût s’embarquer, le reste ensuite. Le compte exact, nous ne le donnerons pas, faute de le savoir.
On dit aussi que l’argent manqua au moment de payer, et qu’il fallut, pour compléter la somme, se tourner vers le trésor que le Temple gardait à bord de ses nefs. Les frères du Temple, tenus par leurs règles, auraient d’abord répugné à ouvrir leurs coffres ; il aurait fallu la fermeté du sénéchal de Champagne pour que l’argent fût pris. Nous rapportons la chose comme elle nous vient, sans jurer du détail.
Qu’on ne s’y trompe pas : cette rançon, il faudra la porter tout entière. Une part est payée ; le reste demeure une dette, et une dette d’un tel poids ne s’efface pas d’un mot. Le roi quitte l’Égypte quitte de ses fers, non de ses obligations.
Un régicide chez le Sarrasin
Il faut ici rapporter un fait qui nous vint au milieu des tractations, et dont nous ne mesurons pas la portée. Le soudan Tûrân Châh, ce fils du vieux sultan qui avait mené contre nous la riposte, coupé nos vivres et resserré l’étau, n’est plus. Ses propres gens de guerre, les Mamelouks, l’ont abattu voici quelques jours, au sortir d’un festin, comme on nous le redit. Blessé, il aurait fui vers une tour au bord du fleuve, qu’on incendia ; chassé par les flammes, il aurait couru vers le Nil, où on l’acheva.
Un régicide de plus, dira-t-on, et l’on n’aura pas tort : ces cours d’Orient ont vu bien des princes tomber sous le fer de leurs serviteurs, et celui-ci n’avait porté que peu de temps le titre de soudan. Le pouvoir, à ce qu’on entend, serait passé pour l’heure à la veuve du vieux sultan, une femme nommée Chajar al-Durr, qui déjà, dit-on, avait tenu les rênes en secret à la mort de son époux. Une femme sur le trône d’Égypte : la chose étonne, et l’on ignore ce qu’elle vaudra.
Ce trouble a-t-il servi notre délivrance ou l’a-t-il retardée ? On en dispute au camp. Certains veulent que les nouveaux maîtres, pressés d’asseoir leur pouvoir, aient hâté l’accord plutôt que de garder sur les bras un roi captif et son armée. D’autres tiennent que la mort du soudan faillit tout rompre, et qu’un moment on craignit pour la vie des prisonniers. La vérité de ces affaires nous échappe : nous voyons le seuil du palais, non ce qui se trame au-dedans.
La Terre sainte devant, l’Égypte derrière
Voici donc l’ost qui cingle vers Saint-Jean-d’Acre. Que fera le roi une fois débarqué ? Nul, au vrai, ne le sait, et lui-même peut-être hésite encore. Rentrera-t-il en France, où l’on réclame sa présence et où sa mère gouverne en son absence ? Demeurera-t-il en Terre sainte pour relever ce qui peut l’être des places chrétiennes du rivage, réparer les murs, racheter les captifs qui restent ? On en parle diversement, et nous n’en préjugerons pas.
Ce qui est sûr, c’est que la porte d’Égypte s’est refermée derrière nous. La grande entreprise du Nil, celle qui devait, par la ruine du sultanat, rouvrir le chemin de Jérusalem, s’achève sur un échec et une rançon. Il faudra du temps pour en peser le dommage, et plus encore pour dire si la croisade du roi peut, ailleurs et autrement, se relever de ce coup.
Pour aujourd’hui, tenons-nous à ce que nous savons : le roi est libre, la reine a sauvé l’honneur en tenant Damiette, et l’ost, allégé de ses morts et grevé de sa dette, fait voile vers la Terre sainte. Le reste appartient aux jours qui viennent.