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La rançon, Damiette rendue : le prix d’un roi

Le roi est libre, Damiette est rendue, et une somme immense a changé de main pour que l’un et l’autre s’accomplissent. Sur ce que cette somme pesait au juste, les récits qui nous parviennent ne s’accordent pas. Nous les donnons tels quels, sans en trancher un.

Un clerc de l’ost, embarqué à Damiette 13 mai 1250 6 min de lecture

Le roi Louis a recouvré sa liberté, et avec lui ses deux frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers. Le prix en a été double : la ville de Damiette, rendue aux gens du soudan, et une rançon dont l’ost entier convient qu’elle fut immense, sans que l’on convienne du chiffre exact.

Ce que l’on tient pour assuré, c’est que la moitié de cette somme a été versée avant même que le roi ne quittât la terre d’Égypte, l’autre restant due et devant suivre par navires. On rapporte que les deniers vinrent à manquer sur l’heure, et qu’il fallut aller les quérir jusque dans les coffres du Temple, gardés à bord, pour parfaire le compte du jour.

Un chiffre que nul ne fixe pareillement

Interrogez dix hommes de l’ost sur le montant de la rançon, vous recueillerez dix réponses. Les uns parlent de quatre cent mille livres tournois, quand d’autres, comptant à la mode du pays, disent huit cent mille besants. On entend aussi conter un million de besants d’or, et ailleurs quatre cent mille dinars seulement. Nous n’avons pas trouvé, dans tout le camp, deux clercs du roi qui s’accordent sur la somme exacte, ni sur la monnaie dans laquelle elle fut arrêtée.

Il se peut que la confusion tienne au passage d’une monnaie à l’autre — le besant du soudan ne vaut pas la livre de France, et chacun compte midi à sa porte. Il se peut aussi que le chiffre premier, arrêté dans le traité, ait été depuis grossi ou rapetissé par les bouches qui le colportent. Nous rapportons ces versions divergentes sans en préférer aucune, faute de pouvoir vérifier les comptes du trésor royal.

Ce qui ne fait débat pour personne, en revanche, c’est l’ampleur de la charge : une somme immense, telle qu’on n’en vit peu payer pour la rançon d’un seul homme, fût-il roi de France.

Damiette rendue

À la somme d’argent s’ajoutait la ville. Damiette, prise voici près d’un an au prix du sang, devait être restituée aux mains du soudan pour que le roi fût libre. La reine, qui tenait la place depuis le désastre, en a remis les clefs aux officiers mamelouks selon les termes convenus, et la croix qui flottait sur les murs en est descendue.

Beaucoup, dans l’ost, tiennent ce rendu pour un déchirement plus dur encore que l’or livré. On avait cru, voici un an, tenir dans Damiette la porte de toute l’Égypte ; on la rend aujourd’hui vide de conquête, ne gardant du siège que le souvenir des morts.

Le trouble du Caire

Il faut dire aussi ce que l’on sait du Caire, où les nouvelles n’arrivent qu’en écho. Le jeune soudan Tûrân Châh, qui avait mené la reprise et coupé nos vivres sur le fleuve, a été tué le deux de ce mois par ses propres officiers mamelouks — un régicide de plus dans une terre qui n’en est pas avare, et dont on ne sait, d’ici, mesurer ni la cause exacte ni la portée.

On rapporte que la veuve du vieux soudan, Chajar al-Durr, se trouve désormais tenir le haut du pouvoir parmi ces mêmes officiers. Ce que cela changera pour nous, nul ne le sait dire. La question qui court le camp est simple, et sans réponse : ces nouveaux maîtres du Caire tiendront-ils l’accord scellé par le prince qu’ils viennent d’abattre ? On veut croire que oui, puisque la moitié de l’or est déjà versée et Damiette déjà rendue ; mais un traité juré par un mort n’engage que ceux qui veulent bien s’y tenir.

Le contexte

Le roi Louis IX et ses frères Charles d’Anjou et Alphonse de Poitiers avaient été faits prisonniers lors du désastre de Fariskur, au printemps.

La reine Marguerite de Provence tenait Damiette depuis la captivité du roi.

Tûrân Châh avait dirigé la contre-offensive ayyoubide après la mort cachée de son père, le sultan as-Salih Ayyoub.

État des informations

Sur le montant de la rançon, nous rapportons des versions divergentes reçues au camp sans en trancher aucune, faute de pouvoir vérifier les comptes du trésor royal. Sur le Caire, nous ne consignons qu’un régicide dont la portée nous échappe encore, sans préjuger de ce qu’il adviendra de l’accord ni du pouvoir mamelouk.

Ce que l’on sait

  • Le roi Louis IX, son frère Charles d’Anjou et son frère Alphonse de Poitiers ont été libérés contre la restitution de Damiette et le versement d’une rançon.
  • Une moitié de la rançon a été versée avant le départ du roi d’Égypte, l’autre restant due par la suite.
  • Tûrân Châh a été assassiné le 2 mai par des officiers mamelouks ; Chajar al-Durr est désormais présentée comme détenant le pouvoir au Caire.

Ce que l’on ignore

  • Le montant exact de la rançon : les versions reçues au camp le donnent tantôt en livres tournois, tantôt en besants, tantôt en dinars, avec des chiffres qui ne s’accordent pas entre quatre cent mille et un million.
  • La portée du coup de force mamelouk sur la tenue future de l’accord de libération et sur le sort de la seconde moitié de la rançon.

Sources historiques utilisées

secondary

Septième croisade — Wikipédia

Article consulté pour les termes de l’accord de libération (Damiette rendue, rançon versée pour partie avant le départ, avance prise de force sur les coffres du Temple) et la date de restitution de la ville.

secondary

Seventh Crusade — Wikipedia

Version anglaise consultée pour recouper l’assassinat de Tûrân Châh le 2 mai 1250 par les Mamelouks et la prise de pouvoir de Chajar al-Durr.

primary

Jean de Joinville, Vie de saint Louis

Mémoire tardif (dicté environ un demi-siècle après les faits) : on y puise la couleur du désordre autour du paiement de la rançon, sans y prendre de citations pour authentiques.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — chiffres en versions, jamais tranchés

Aujourd’hier imagine une chronique latine embarquée avec l’ost. Le montant de la rançon est délibérément rendu en versions divergentes, comme il circulait alors, plutôt qu’arrêté à un chiffre unique ; les faits établis (restitution de Damiette, moitié versée avant le départ, assassinat de Tûrân Châh) sont séparés de cette incertitude chiffrée.

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13 mai 12507 min