La rançon, Damiette rendue : le prix d’un roi
Le roi est libre, Damiette est rendue, et une somme immense a changé de main pour que l’un et l’autre s’accomplissent. Sur ce que cette somme pesait au juste, les récits qui nous parviennent ne s’accordent pas. Nous les donnons tels quels, sans en trancher un.
Le roi Louis a recouvré sa liberté, et avec lui ses deux frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers. Le prix en a été double : la ville de Damiette, rendue aux gens du soudan, et une rançon dont l’ost entier convient qu’elle fut immense, sans que l’on convienne du chiffre exact.
Ce que l’on tient pour assuré, c’est que la moitié de cette somme a été versée avant même que le roi ne quittât la terre d’Égypte, l’autre restant due et devant suivre par navires. On rapporte que les deniers vinrent à manquer sur l’heure, et qu’il fallut aller les quérir jusque dans les coffres du Temple, gardés à bord, pour parfaire le compte du jour.
Un chiffre que nul ne fixe pareillement
Interrogez dix hommes de l’ost sur le montant de la rançon, vous recueillerez dix réponses. Les uns parlent de quatre cent mille livres tournois, quand d’autres, comptant à la mode du pays, disent huit cent mille besants. On entend aussi conter un million de besants d’or, et ailleurs quatre cent mille dinars seulement. Nous n’avons pas trouvé, dans tout le camp, deux clercs du roi qui s’accordent sur la somme exacte, ni sur la monnaie dans laquelle elle fut arrêtée.
Il se peut que la confusion tienne au passage d’une monnaie à l’autre — le besant du soudan ne vaut pas la livre de France, et chacun compte midi à sa porte. Il se peut aussi que le chiffre premier, arrêté dans le traité, ait été depuis grossi ou rapetissé par les bouches qui le colportent. Nous rapportons ces versions divergentes sans en préférer aucune, faute de pouvoir vérifier les comptes du trésor royal.
Ce qui ne fait débat pour personne, en revanche, c’est l’ampleur de la charge : une somme immense, telle qu’on n’en vit peu payer pour la rançon d’un seul homme, fût-il roi de France.
Damiette rendue
À la somme d’argent s’ajoutait la ville. Damiette, prise voici près d’un an au prix du sang, devait être restituée aux mains du soudan pour que le roi fût libre. La reine, qui tenait la place depuis le désastre, en a remis les clefs aux officiers mamelouks selon les termes convenus, et la croix qui flottait sur les murs en est descendue.
Beaucoup, dans l’ost, tiennent ce rendu pour un déchirement plus dur encore que l’or livré. On avait cru, voici un an, tenir dans Damiette la porte de toute l’Égypte ; on la rend aujourd’hui vide de conquête, ne gardant du siège que le souvenir des morts.
Le trouble du Caire
Il faut dire aussi ce que l’on sait du Caire, où les nouvelles n’arrivent qu’en écho. Le jeune soudan Tûrân Châh, qui avait mené la reprise et coupé nos vivres sur le fleuve, a été tué le deux de ce mois par ses propres officiers mamelouks — un régicide de plus dans une terre qui n’en est pas avare, et dont on ne sait, d’ici, mesurer ni la cause exacte ni la portée.
On rapporte que la veuve du vieux soudan, Chajar al-Durr, se trouve désormais tenir le haut du pouvoir parmi ces mêmes officiers. Ce que cela changera pour nous, nul ne le sait dire. La question qui court le camp est simple, et sans réponse : ces nouveaux maîtres du Caire tiendront-ils l’accord scellé par le prince qu’ils viennent d’abattre ? On veut croire que oui, puisque la moitié de l’or est déjà versée et Damiette déjà rendue ; mais un traité juré par un mort n’engage que ceux qui veulent bien s’y tenir.