Pourquoi l'Égypte, et non Jérusalem d'abord
Damiette est tombée sans qu'une lance se lève contre nos remparts d'assaut. Beaucoup, dans le camp, s'étonnent : pourquoi porter la croisade sur le Nil plutôt que droit sur la Ville sainte ? Le dessein du roi et de son conseil n'a rien d'un détour : c'est un calcul, et il a déjà un précédent dans la mémoire de l'ost.
Nombre de pèlerins de cette armée s'attendaient à cingler droit sur Jérusalem, à marcher sus à la Ville sainte comme les premiers croisés jadis. Il n'en est rien : la flotte du roi a mis le cap sur l'Égypte, et c'est sur les rives du Nil, devant Damiette, que le roi et ses barons ont voulu porter le premier coup.
Le dessein n'est pas nouveau dans cet ost, et le roi ne l'a caché à personne de son conseil : l'Égypte est le cœur du pouvoir du soudan, sa richesse et son grenier. La prendre, ou seulement en tenir une place forte comme Damiette, c'est tenir de quoi négocier, échanger ou forcer la restitution de Jérusalem et de la Terre sainte, plutôt que d'aller s'épuiser devant des murs que l'on n'a plus les moyens d'emporter par le seul fer.
Un calcul, pas un détour
On dit dans le conseil du roi que marcher droit sur Jérusalem, aujourd'hui, serait courir à l'échec : les places de la Terre sainte encore aux mains des nôtres sont trop peu et trop faibles pour soutenir un siège de la Ville sainte, et les croisades passées l'ont montré. Frapper l'Égypte, c'est frapper là où le soudan tient sa force, ses vivres et son trésor — non pour la garder à jamais, disent les clercs proches du roi, mais pour la rendre, ou l'échanger, contre ce que nous cherchons vraiment.
C'est là, à ce que l'on rapporte, l'avis qui l'a emporté dans le conseil : mieux vaut tenir Damiette et menacer Le Caire que d'aller user l'ost devant des remparts de Judée qu'on ne pourrait ni prendre ni garder.
Le souvenir de Damiette, une première fois
Ceux qui ont grand âge dans cet ost, ou qui en tiennent le récit de leurs pères, savent que Damiette n'est pas vierge de croisés. Voici trente ans, une armée de pèlerins vint déjà mettre le siège devant cette même ville, dans le même dessein : tenir l'Égypte pour la troquer contre Jérusalem. Après un long siège, la ville fut prise. Le soudan d'alors offrit, dit-on, de rendre Jérusalem et une grande part de la Terre sainte contre l'évacuation de l'Égypte.
L'affaire ne se conclut pas ainsi. Le légat du pape qui commandait alors l'ost, homme d'Église et non de guerre, refusa le marché et voulut pousser plus avant, vers Le Caire même, espérant conquérir l'Égypte tout entière plutôt que l'échanger. L'armée, mal renseignée du pays, se laissa prendre entre les eaux du fleuve lâchées par l'ennemi et les places fortes ; il fallut rendre Damiette pour racheter la retraite de l'ost, et l'on repartit les mains vides, ayant tenu puis perdu ce qu'on avait si chèrement gagné.
Ce souvenir pèse sur les esprits en ce jour de victoire. Nul, dans le camp, ne prétend que l'affaire d'aujourd'hui suivra le même chemin : le roi n'est pas un légat, et le conseil de cet ost n'est pas celui d'alors. Mais les plus prudents le rappellent tout bas, comme un avertissement plutôt qu'une prophétie : prendre Damiette est une chose, savoir s'en servir en est une autre, et il fut un temps où l'on sut la première sans savoir la seconde.