Robert d’Artois, la fougue qui a perdu l’avant-garde
Le frère du roi est mort le 8 de ce mois, dans les rues de La Mansourah, avec la fleur de l’avant-garde. On l’a dit brave entre tous, et il l’était. On peut dire aussi, sans manquer à sa mémoire, qu’il n’a pas voulu écouter ceux qui le priaient d’attendre. Voici l’homme, et voici la journée qui l’a emporté.
Il faut, au lendemain d’un tel deuil, parler du comte d’Artois avec mesure. Robert était le frère du roi, un prince de la maison de France, et il est tombé les armes à la main dans la place ennemie : cela commande le respect. Mais nous ne servirions ni la vérité ni sa mémoire en le peignant plus prudent qu’il ne fut. Ceux qui étaient dans l’ost le savent, et le disent tout bas dans les tentes : l’avant-garde n’a pas péri par malchance seule.
Robert d’Artois avait trente-trois ans. Troisième fils du feu roi Louis, huitième du nom, et de madame Blanche de Castille, il avait reçu de son frère, voici une douzaine d’années, le comté d’Artois en apanage : Arras, Saint-Omer, une riche terre du Nord. On le tenait pour le plus ardent des frères du roi, prompt à l’action, avide d’honneur, et l’on ne comptait plus, dans la maison, les fois où il fallait tempérer son emportement. Cette ardeur, qui fait les beaux faits d’armes, fait aussi les journées comme celle du 8.
Un prince de la maison de France
Il était de ce sang qui ne recule pas. Frère du roi Louis, frère aussi des comtes d’Anjou et de Poitiers qui sont ici avec nous, il avait pris la croix dès l’abord et fait toute la traversée. À la prise de Damiette, au mois de juin dernier, il était de ceux qui poussèrent en avant quand la ville s’ouvrit presque sans coup férir. On louait alors sa hardiesse ; nul ne songeait qu’elle pût un jour tourner au malheur de tous.
Ceux qui l’ont servi le disent généreux, magnifique, tenant table ouverte, aimant la guerre pour la guerre. Ils disent aussi, les mêmes, qu’il souffrait mal d’attendre et supportait mal qu’on lui donnât conseil de patience. Un tel homme, à la tête de l’avant-garde d’une armée, est une lame tranchante : redoutable à l’ennemi, dangereuse pour la main qui la porte.
Le matin du gué
On sait comment l’ost passa le bras du fleuve, au petit jour du 8, par un gué qu’on avait fini par découvrir. L’ordre du roi, à ce qu’on rapporte, était que l’avant-garde tînt la rive et attendît que le gros de l’armée eût passé à son tour. Le comte d’Artois commandait cette avant-garde. Il tomba sur le camp de l’émir qui gardait la berge, le bouscula, le tailla en pièces ; l’émir lui-même y périt. Jusque-là, ce fut un beau fait d’armes.
C’est après que tout se noua. Au lieu de s’arrêter et d’attendre le roi, l’avant-garde poursuivit l’ennemi en déroute jusque dans les rues de La Mansourah. On rapporte — et nous le donnons pour un récit, non pour une chose vue de nos yeux — que les frères du Temple, et leur maître, le pressèrent de s’arrêter, de ne pas s’enfoncer seul dans la ville sans le reste de l’ost. On rapporte que le comte n’en tint compte, et qu’il y eut entre eux des paroles vives ; certains vont jusqu’à dire qu’il les accusa de mollesse. Nous ne mettrons pas dans sa bouche des mots que nous n’avons pas entendus : ce qui est sûr, c’est qu’il entra dans la ville, et que les Templiers, tenus par l’honneur de ne pas le laisser seul, y entrèrent derrière lui.
Le piège se referme
Dans les rues étroites, la chevalerie perdit ce qui fait sa force : l’élan, la masse, le terrain libre. Les Sarrasins, un moment dispersés, se reformèrent. Un de leurs capitaines mameluks — un nommé Baybars, dont on dit qu’il monte vite dans leur faveur — les rallia et retourna la partie. Des toits, des fenêtres, des carrefours barrés, on accabla nos gens. L’avant-garde, engagée trop avant, sans retraite et sans secours, fut prise dans la ville comme dans une nasse.
On ne sait encore le compte exact des morts, et l’on s’en défie des chiffres qui courent le camp. On parle de trois cents chevaliers, de quatre-vingts frères du Temple, d’une poignée de survivants seulement pour cette maison-là. Prenons ces nombres pour ce qu’ils sont, des estimations à chaud ; l’ordre de grandeur, hélas, ne fait pas de doute pour qui a vu revenir si peu des nôtres.
Sa fin
Le comte d’Artois est resté dans la ville. On le dit tombé les armes à la main, cerné, refusant de se rendre ; d’autres disent qu’il chercha refuge dans une maison où on le força. Nous n’avons pas retrouvé son corps, et nous ne certifierons pas le détail de sa mort : c’est la matière des récits, et chacun y ajoute selon son cœur. Ce qui est établi, c’est qu’il ne repassa pas le gué, et que l’avant-garde qu’il menait fut anéantie.
Avec lui sont tombés de grands noms : le comte de Salisbury, qui commandait les Anglais et qui, dit-on, avait suivi le mouvement plutôt que d’abandonner le frère du roi ; le sire de Coucy ; tant d’autres. On pleure aujourd’hui, dans l’ost, autant de bons chevaliers qu’une bataille rangée en eût coûté. Et l’on pleure d’autant plus qu’on sent, sans oser toujours le dire, que ce sang-là n’était pas forcé de couler ce matin-là.
Qu’on nous entende bien. Nous n’écrivons pas pour charger un mort qui ne peut plus répondre. Robert d’Artois fut brave comme peu le sont, et il est mort en soldat de la Croix, ce qui n’est pas une petite chose. Mais la bravoure sans l’oreille pour le conseil est une vertu qui coûte cher, et elle a coûté, le 8 de ce mois, la meilleure part de notre avant-garde. Un prince peut être vaillant et se tromper. Celui-là fut l’un et l’autre.