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Robert d’Artois, la fougue qui a perdu l’avant-garde

Le frère du roi est mort le 8 de ce mois, dans les rues de La Mansourah, avec la fleur de l’avant-garde. On l’a dit brave entre tous, et il l’était. On peut dire aussi, sans manquer à sa mémoire, qu’il n’a pas voulu écouter ceux qui le priaient d’attendre. Voici l’homme, et voici la journée qui l’a emporté.

Aimery le Pisan 13 février 1250 6 min de lecture

Il faut, au lendemain d’un tel deuil, parler du comte d’Artois avec mesure. Robert était le frère du roi, un prince de la maison de France, et il est tombé les armes à la main dans la place ennemie : cela commande le respect. Mais nous ne servirions ni la vérité ni sa mémoire en le peignant plus prudent qu’il ne fut. Ceux qui étaient dans l’ost le savent, et le disent tout bas dans les tentes : l’avant-garde n’a pas péri par malchance seule.

Robert d’Artois avait trente-trois ans. Troisième fils du feu roi Louis, huitième du nom, et de madame Blanche de Castille, il avait reçu de son frère, voici une douzaine d’années, le comté d’Artois en apanage : Arras, Saint-Omer, une riche terre du Nord. On le tenait pour le plus ardent des frères du roi, prompt à l’action, avide d’honneur, et l’on ne comptait plus, dans la maison, les fois où il fallait tempérer son emportement. Cette ardeur, qui fait les beaux faits d’armes, fait aussi les journées comme celle du 8.

Un prince de la maison de France

Il était de ce sang qui ne recule pas. Frère du roi Louis, frère aussi des comtes d’Anjou et de Poitiers qui sont ici avec nous, il avait pris la croix dès l’abord et fait toute la traversée. À la prise de Damiette, au mois de juin dernier, il était de ceux qui poussèrent en avant quand la ville s’ouvrit presque sans coup férir. On louait alors sa hardiesse ; nul ne songeait qu’elle pût un jour tourner au malheur de tous.

Ceux qui l’ont servi le disent généreux, magnifique, tenant table ouverte, aimant la guerre pour la guerre. Ils disent aussi, les mêmes, qu’il souffrait mal d’attendre et supportait mal qu’on lui donnât conseil de patience. Un tel homme, à la tête de l’avant-garde d’une armée, est une lame tranchante : redoutable à l’ennemi, dangereuse pour la main qui la porte.

Le matin du gué

On sait comment l’ost passa le bras du fleuve, au petit jour du 8, par un gué qu’on avait fini par découvrir. L’ordre du roi, à ce qu’on rapporte, était que l’avant-garde tînt la rive et attendît que le gros de l’armée eût passé à son tour. Le comte d’Artois commandait cette avant-garde. Il tomba sur le camp de l’émir qui gardait la berge, le bouscula, le tailla en pièces ; l’émir lui-même y périt. Jusque-là, ce fut un beau fait d’armes.

C’est après que tout se noua. Au lieu de s’arrêter et d’attendre le roi, l’avant-garde poursuivit l’ennemi en déroute jusque dans les rues de La Mansourah. On rapporte — et nous le donnons pour un récit, non pour une chose vue de nos yeux — que les frères du Temple, et leur maître, le pressèrent de s’arrêter, de ne pas s’enfoncer seul dans la ville sans le reste de l’ost. On rapporte que le comte n’en tint compte, et qu’il y eut entre eux des paroles vives ; certains vont jusqu’à dire qu’il les accusa de mollesse. Nous ne mettrons pas dans sa bouche des mots que nous n’avons pas entendus : ce qui est sûr, c’est qu’il entra dans la ville, et que les Templiers, tenus par l’honneur de ne pas le laisser seul, y entrèrent derrière lui.

Le piège se referme

Dans les rues étroites, la chevalerie perdit ce qui fait sa force : l’élan, la masse, le terrain libre. Les Sarrasins, un moment dispersés, se reformèrent. Un de leurs capitaines mameluks — un nommé Baybars, dont on dit qu’il monte vite dans leur faveur — les rallia et retourna la partie. Des toits, des fenêtres, des carrefours barrés, on accabla nos gens. L’avant-garde, engagée trop avant, sans retraite et sans secours, fut prise dans la ville comme dans une nasse.

On ne sait encore le compte exact des morts, et l’on s’en défie des chiffres qui courent le camp. On parle de trois cents chevaliers, de quatre-vingts frères du Temple, d’une poignée de survivants seulement pour cette maison-là. Prenons ces nombres pour ce qu’ils sont, des estimations à chaud ; l’ordre de grandeur, hélas, ne fait pas de doute pour qui a vu revenir si peu des nôtres.

Sa fin

Le comte d’Artois est resté dans la ville. On le dit tombé les armes à la main, cerné, refusant de se rendre ; d’autres disent qu’il chercha refuge dans une maison où on le força. Nous n’avons pas retrouvé son corps, et nous ne certifierons pas le détail de sa mort : c’est la matière des récits, et chacun y ajoute selon son cœur. Ce qui est établi, c’est qu’il ne repassa pas le gué, et que l’avant-garde qu’il menait fut anéantie.

Avec lui sont tombés de grands noms : le comte de Salisbury, qui commandait les Anglais et qui, dit-on, avait suivi le mouvement plutôt que d’abandonner le frère du roi ; le sire de Coucy ; tant d’autres. On pleure aujourd’hui, dans l’ost, autant de bons chevaliers qu’une bataille rangée en eût coûté. Et l’on pleure d’autant plus qu’on sent, sans oser toujours le dire, que ce sang-là n’était pas forcé de couler ce matin-là.

Qu’on nous entende bien. Nous n’écrivons pas pour charger un mort qui ne peut plus répondre. Robert d’Artois fut brave comme peu le sont, et il est mort en soldat de la Croix, ce qui n’est pas une petite chose. Mais la bravoure sans l’oreille pour le conseil est une vertu qui coûte cher, et elle a coûté, le 8 de ce mois, la meilleure part de notre avant-garde. Un prince peut être vaillant et se tromper. Celui-là fut l’un et l’autre.

Le contexte

Robert d’Artois, né en 1216, troisième fils du roi Louis VIII et de Blanche de Castille, frère puîné du roi Louis IX ; il reçut le comté d’Artois en apanage en 1237.

Il avait pris la croix pour la croisade d’Égypte et participé à la prise de Damiette en juin 1249.

À la bataille du 8 février 1250, l’ost franchit un bras du Nil par un gué ; l’avant-garde, confiée au comte d’Artois, devait tenir la rive et attendre le gros de l’armée.

Au lieu d’attendre, l’avant-garde poursuivit l’ennemi jusque dans La Mansourah, où elle fut encerclée et détruite ; le comte d’Artois y trouva la mort.

État des informations

Ce portrait est tracé au lendemain même de la mort du comte, dans le deuil de l’ost, à partir de récits partisans et non recoupés ; les paroles échangées avant la charge nous viennent par ouï-dire et ne sont ici que « on rapporte que », sans citation forgée. La voix est celle d’un chroniqueur latin embarqué, mais les faits sont séparés de la couleur : nous distinguons ce qui est établi (le rôle du comte, sa mort, l’anéantissement de l’avant-garde) de ce qui reste incertain (le détail de sa fin, le compte des pertes) et de ce qui n’est que bruit de camp.

Ce que l’on sait

  • Robert d’Artois, comte d’Artois et frère du roi Louis IX, commandait l’avant-garde de l’ost à la bataille du 8 février 1250 et y a trouvé la mort.
  • L’avant-garde, après avoir passé le gué et bousculé la garde de la rive, s’est enfoncée dans La Mansourah au lieu d’attendre le gros de l’armée, et y a été encerclée et anéantie.
  • Sont également tombés dans cette charge le comte de Salisbury, chef des Anglais, et le sire de Coucy, parmi de nombreux chevaliers et frères du Temple.

Ce que l’on ignore

  • Le détail exact de la mort du comte — tombé en pleine rue, contraint dans une maison ? — n’est pas établi ; son corps n’a pas été retrouvé.
  • Le compte précis des morts (chevaliers, frères du Temple) reste incertain au lendemain de la journée ; on n’avance que des estimations.

Sources historiques utilisées

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Robert Ier d’Artois

Article Wikipédia (FR) consulté pour la filiation (fils de Louis VIII et Blanche de Castille, frère de Louis IX), le comté d’Artois reçu en apanage en 1237, la participation à la prise de Damiette, la charge de l’avant-garde à La Mansourah menée contre l’avis des Templiers et la mort du comte le 8 février 1250. Éléments postérieurs à cette date écartés.

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Bataille de Mansourah

Article Wikipédia (FR) consulté pour le déroulé du 8 février 1250 : passage du gué, attaque du camp de l’émir, poursuite dans La Mansourah malgré les avertissements templiers, contre-attaque ralliée par Baybars, anéantissement de l’avant-garde et morts de Robert d’Artois, du comte de Salisbury et de Raoul de Coucy ; estimations de pertes (300 chevaliers, 80 Templiers, très peu de survivants).

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Jean de Joinville, Vie de saint Louis

Mémoire tardif du sénéchal de Champagne, dicté environ un demi-siècle après les faits : source vive pour la couleur de la journée et l’altercation prêtée entre le comte et les Templiers, mais témoignage rétrospectif dont on ne tire aucune citation littérale ; les propos échangés avant la charge sont traités ici comme « on rapporte que ».

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Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Portrait imaginé au camp de l’ost, le 13 février 1250, sous la plume d’un chroniqueur latin embarqué avec la croisade. Les paroles échangées avant la charge et le détail de la mort du comte sont donnés comme récits et rumeurs, conformément à ce qu’on pouvait en savoir au lendemain de la journée ; les faits établis (rôle, charge, mort, anéantissement de l’avant-garde) vivent dans le relevé des faits. Rien de la suite de la campagne n’est convoqué.

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13 février 12507 min