Un roi captif : que doit la Chrétienté ?
Le roi est aux mains du Sarrasin, et nul ne sait encore à quel prix il en sortira. Un baron demeuré à Damiette, qui n’a pas suivi l’ost dans sa dernière marche, expose ici, sans détour, les questions que chacun se pose bas et que peu osent poser haut.
On me demande d’écrire ce que je pense, moi qui suis resté à Damiette quand l’ost a marché sur Le Caire, et qui n’ai donc rien vu de mes yeux de ce qui s’est passé sur le fleuve. Je le ferai, non pour juger ceux qui y étaient, mais parce que la nouvelle a couru jusqu’ici et que chacun, dans cette ville, se pose désormais les mêmes questions à voix basse. Le roi est captif du Sarrasin. Ce seul fait, que rien ne vient encore éclairer davantage, suffit à retourner toutes nos certitudes.
Je ne sais pas ce qu’on négocie, ni à quel prix, ni quand cela finira. Je sais seulement qu’un roi de France est aujourd’hui aux mains de ses ennemis, et que cela pose à la Chrétienté tout entière des questions qu’elle n’a pas coutume de trancher vite.
L’honneur d’un roi pris
Il se dit, parmi les gens de moindre savoir, qu’un roi captif est un roi déshonoré, qu’il eût mieux valu mourir l’épée en main que de tomber vivant aux mains des Infidèles. Je ne le crois pas, et je le dis sans crainte. Le roi n’a pas fui le champ : c’est le mal qui l’a saisi, à ce qu’on rapporte, quand l’ost refluait vers Damiette, et c’est malade qu’on l’a pris, non en fuyard. Il n’y a pas de honte à cela, sauf pour qui confond la vaillance avec le mépris de sa propre vie et de celle des siens.
Mais je conçois qu’on s’interroge autrement : un roi rançonné n’achète-t-il pas sa liberté au prix de sa dignité ? Faut-il qu’un roi de France se rachète comme un simple chevalier, contre des deniers comptés par un soudan ? Je réponds que la dignité d’un roi ne se mesure pas à ce qu’il refuse de payer, mais à ce qu’il fait de sa vie une fois rendue. Un roi mort ne rachète personne ; un roi vivant peut encore répondre de son royaume et de ses hommes.
Ce que doit la Chrétienté
Reste la question la plus dure : que devons-nous, nous qui sommes restés, à ce roi captif ? Certains, ici même, murmurent qu’on ne doit rien payer qui ressemble à une rançon, qu’il y va de l’honneur de tout notre camp de ne pas acheter la vie d’un souverain comme on rachèterait un marchand pris en course. Je crois au contraire que le devoir de tout homme lige envers son seigneur, et davantage encore envers son roi, commande de ne rien épargner pour sa délivrance, en deniers comme en démarches. Ce n’est pas faiblesse que de payer pour sauver son roi ; ce serait faiblesse que de le laisser aux mains du Sarrasin par point d’honneur mal placé.
On dit que Damiette elle-même serait comprise dans ce qu’on discute là-bas, du côté du soudan, en échange de la liberté du roi et de ceux qui l’entourent. Je n’en sais pas plus que quiconque à cette heure, et je me garderai d’affirmer ce que je ne tiens pas de bonne source. Mais si cela était, je ne vois pas de quel droit un chevalier de ce camp, qui n’a pas la charge d’un royaume sur les épaules, viendrait reprocher au roi de rendre une ville pour racheter sa vie et celles de ses frères et de ses barons. Une ville se reprend un jour ; un roi mort ne se rachète jamais.
Ce que doit le royaume resté au pays
Il faut aussi regarder vers la France, où l’on n’a encore, je le suppose, que des nouvelles tardives et incomplètes de ce qui nous frappe ici. Le royaume n’est pas vacant : une régence y gouverne au nom du roi absent, et c’est à elle, je le crois fermement, que revient maintenant le premier devoir. Réunir les deniers qu’on demandera peut-être, tenir le royaume en paix pendant que son chef est aux fers, refuser que la captivité d’un roi ne devienne l’occasion de querelles entre grands seigneurs : voilà, à mon sens, ce que doit la France à son roi captif, bien avant que d’en discuter l’honneur depuis nos tentes.
Je n’écris pas ces lignes pour trancher ce que je ne peux pas trancher d’ici. Je les écris parce qu’un camp qui se dispute sur l’honneur de son roi pendant qu’on ignore encore son sort me semble perdre son temps à juger, quand il devrait le passer à prier et à se tenir prêt. Que Dieu nous rende notre roi ; le compte de ce qu’il en coûtera, et de ce qu’il en aura coûté à son honneur, se fera après, et par de meilleurs juges que moi.