Frapper l’Égypte pour délivrer la Ville sainte : le bon calcul ?
Damiette est tombée sans qu’un fer se croise. Beaucoup, au camp, s’en réjouissent sans comprendre pourquoi l’ost s’arrête ici plutôt que de courir sus à Jérusalem. Un clerc de l’ost expose le calcul du roi — et n’en cache pas le péril.
On m’a demandé, depuis que nous tenons Damiette, pourquoi le roi ne fait pas voile droit sur Jérusalem, puisque c’est elle, et non l’Égypte, que nous sommes venus délivrer. La question se comprend chez des gens simples ; elle m’étonne davantage chez des chevaliers qui devraient savoir compter. Je vais donc dire ici, en mon nom de clerc et non en celui du conseil du roi, pourquoi je tiens ce détour par l’Égypte pour le bon calcul — et pourquoi je ne dors pas tranquille pour autant.
Damiette est prise, et prise à peu de frais : le Sarrasin l’a abandonnée avant même que nous ayons dû forcer ses murs. On crie déjà, dans les tentes, que Dieu nous favorise et que le chemin de la Ville sainte est ouvert. Je crains que ce ne soit qu’un commencement, et le plus facile de tous.
Pourquoi l’Égypte, et non la route directe
On l’a déjà tenté sans nous, il n’y a pas dix ans : le comte de Champagne mena une armée en Terre sainte et n’osa jamais marcher droit sur Jérusalem, faute d’y trouver la force nécessaire. La Ville sainte n’est plus une place qu’on emporte de front depuis la côte : elle est trop loin de nos ports, trop enserrée dans les terres du soudan, et la garder, une fois prise, demanderait une armée que nous n’avons pas les moyens de laisser sur place à demeure.
L’Égypte, elle, nourrit toute la puissance du soudan du Caire : ses vivres, ses deniers, ses garnisons. Le tenir, c’est tenir à la gorge celui-là même qui tient Jérusalem. On me dit que le roi et ses conseillers comptent s’en servir comme d’une monnaie : Damiette, et au-delà d’elle l’Égypte, s’échangeraient contre la Ville sainte, comme on l’avait déjà envisagé lors de la précédente entreprise sur ce même rivage, quand nos devanciers tenaient déjà cette ville et négociaient sur cette base. Frapper au cœur du royaume d’Égypte, ce n’est donc pas s’écarter de Jérusalem : c’est, à mon sens, le seul chemin qui y mène encore.
Ce que je ne cache à personne
Je ne suis pas homme à vanter un plan sans en dire le prix. Et le prix, ici, m’effraie autant qu’il me convainc. Nous voici sur une côte, maîtres d’un port ; mais pour atteindre Le Caire, il faut s’enfoncer loin de nos vaisseaux, dans un pays que le Nil refait et défait chaque année, coupé de bras d’eau, de canaux, de terres qui deviennent lac à la saison de la crue. Un chevalier de France sait charger en plaine ; il ne sait rien de ce fleuve-là, et ceux qui le connaissent sont nos ennemis.
Or nous ne sommes pas les premiers à tenter ce calcul sur ce même sol. Il y a une trentaine d’années, une croisade tint elle aussi Damiette — dès l’an 1219 — et crut, comme nous le croyons aujourd’hui, qu’il suffisait de descendre vers Le Caire pour forcer le soudan à composer. On sait comment cela finit : l’armée s’avança trop loin dans le pays, la crue la prit à revers, et il fallut tout rendre, Damiette comprise, pour racheter les hommes qui restaient. Je n’écris pas cela pour décourager qui que ce soit : je l’écris parce qu’un homme qui répète un calcul doit savoir où l’a mené la première fois qu’on l’a tenté, et parce que taire ce précédent au camp serait une lâcheté de clerc.
Ce que je réponds à ceux qui doutent
On m’objectera qu’il vaudrait mieux, la ville prise, se hâter d’en repartir plutôt que de s’aventurer plus avant dans ce pays d’eau. Je ne dis pas le contraire pour n’importe quelle saison : nul ne devrait s’enfoncer dans le delta au temps où le fleuve monte. Mais je ne crois pas non plus qu’on puisse gagner cette guerre en restant assis derrière les murs de Damiette, à attendre que le soudan vienne nous y assiéger à son heure. Le calcul du roi n’est pas une folie : c’est un pari, tenu les yeux ouverts sur ce qu’il coûte, et je préfère un pari raisonné à une prudence qui nous laisserait, an après an, sans rien obtenir pour la Ville sainte.
Je ne sais pas ce que Dieu nous réserve dans ce pays, et je me garderai bien de le prédire : nul ici ne connaît l’issue de cette entreprise, ni le nombre de mois qu’il faudra attendre la fin de la crue avant de pouvoir seulement marcher. Je dis seulement ceci : le calcul se tient, l’Égypte pesée contre Jérusalem n’est pas une idée en l’air, mais il se tient à la condition qu’on n’oublie jamais, en route vers Le Caire, ce qu’il en a coûté à ceux qui l’ont tenté avant nous sur ce même Nil.