Fallait-il charger dans la ville ?
Cinq jours après le désastre du gué, une question circule dans tout le camp sans que personne ose la poser tout haut. Un chevalier de l’ost la pose, non pour juger les morts, mais parce que l’ost devra recharger un jour, et qu’il vaut mieux savoir pourquoi celle-ci s’est brisée.
On ne parle que de cela au camp, à voix basse, entre deux prières pour les morts : fallait-il pousser au-delà du gué, jusque dans les rues de la ville ? Je sais le danger de la question. Le comte d’Artois, frère du roi, est mort avec tant d’autres, et l’on ne juge pas des morts si proches sans risquer d’ajouter le déshonneur au deuil. Je n’écris donc pas pour condamner qui que ce soit. J’écris parce que j’étais de ce côté du gué, que j’ai vu les deux avis se heurter avant la charge, et que taire ce débat serait mentir à ceux qui devront charger de nouveau.
Car il y a bien eu débat, et il n’était pas mince. D’un côté, des chevaliers tenaient qu’on ne pouvait, ayant Dieu et la fortune pour soi, laisser filer un ennemi en déroute sans le poursuivre : c’eût été, disaient-ils, un manquement à l’honneur que porte l’épée. De l’autre, des hommes de guerre aussi vaillants que les premiers tenaient qu’il fallait s’arrêter là, tenir le camp pris, et attendre le roi et le gros de l’ost avant de s’aventurer plus avant en terre inconnue. Les deux avis, je le dis loyalement, avaient leurs raisons.
Ce qui s’est passé au gué
L’avant-garde, menée par le comte d’Artois avec les frères du Temple sous messire Guillaume de Sonnac et les Anglais du comte de Salisbury, a trouvé un passage que nul de nous ne connaissait, et l’a franchi avant l’aube. La surprise fut entière : le camp du soudan, mal gardé de ce côté, fut enlevé en peu de temps, et l’émir Fakhr ed-Dîn, qui commandait pour les Sarrasins, y trouva la mort avant même d’avoir pu s’armer, dit-on. Jusque-là, nul ne conteste rien : c’était un fait d’armes net et hardi.
C’est après que le désaccord commence. Le camp pris, les Sarrasins qui purent s’échapper coururent se réfugier dans La Mansourah même, à peu de distance. Fallait-il les y suivre ?
Ceux qui voulaient attendre
Messire Guillaume de Sonnac et plusieurs des siens tinrent qu’il fallait s’arrêter au camp conquis. Leur raison n’était pas la peur, on ne peut pas le leur reprocher : ces mêmes frères, quelques heures plus tard, se sont fait tuer presque jusqu’au dernier plutôt que de reculer. Leur raison était de métier. Nous ne connaissions ni ces rues, ni ces ruelles, ni la force que le Sarrasin pouvait encore rassembler dans ses murs ; le roi et le corps de bataille, avec lui la vraie masse de l’ost, n’avaient pas encore franchi le gué. Pousser seuls, en petit nombre, dans une ville qui n’était pas prise, c’était s’enfermer dans un lieu qu’on ne maîtrisait pas, loin de tout secours. C’est, mot pour mot, ce qu’on m’a rapporté de leur avis avant la charge.
On raconte au camp, sans que je puisse le donner pour certain, que messire Foucaud du Merle, qui fut le gouverneur du comte d’Artois dans son jeune âge, tenait le frein de son cheval, mais qu’étant dur d’oreille il n’entendit pas les frères du Temple qui criaient d’arrêter ; croyant l’heure venue, il aurait crié « À eux ! À eux ! » et entraîné son ancien pupille en avant. Je ne l’ai pas vu de mes yeux et je le tiens pour un récit qui court plus qu’un fait établi ; mais s’il est vrai, il dit assez dans quel tumulte la chose se décida, à l’instant même où il eût fallu s’entendre — et si l’on doit lui chercher une excuse, c’est peut-être là qu’elle est.
Ceux qui voulaient poursuivre
De l’autre côté, on tenait un langage que tout chevalier comprend, et que je ne me résous pas à mépriser : l’ennemi fuyait devant nous, désorganisé, son chef mort ; le laisser se refaire une contenance dans ses murs, n’était-ce pas rendre à Dieu et au soudan ce qu’on venait justement de lui arracher ? Un capitaine qui tient sa proie et la laisse filer par prudence peut aussi bien perdre, par cette même prudence, l’occasion que Dieu ne redonne pas deux fois. Le comte d’Artois n’était pas seul de cet avis ; nombre d’entre nous, ce matin-là, l’auraient suivi sans hésiter.
Je ne peux pas dire que cet avis fût sot. La guerre récompense souvent l’audace et punit la lenteur ; nos pères ont gagné des batailles en ne s’arrêtant pas où la prudence commandait de s’arrêter. Mais une charge n’est pas jugée sur ce qu’elle promettait : elle est jugée sur ce qu’elle a coûté.
Ce que je pense, et ce que je n’ose trancher
À tout prendre, et je le dis avec le respect dû à des morts si proches, je penche pour ceux qui voulaient attendre. Une ville qu’on ne connaît pas n’est jamais un champ de bataille sûr, quand bien même l’ennemi paraît en fuite : les rues se referment, on ne voit plus ses compagnons, et l’on peut se trouver cerné là où l’on croyait poursuivre. C’est, à ce qu’on rapporte des rescapés, ce qui est arrivé : l’avant-garde, engagée dans les ruelles de La Mansourah, y a été enveloppée par des forces sarrasines qu’on ne soupçonnait pas si promptes à se reformer, et l’étroitesse même des rues, qui devait servir à la poursuite, a servi à l’encerclement.
Mais je me garderai de dire que le comte d’Artois a commis là une faute qui l’engage seul. Il n’était pas seul à vouloir pousser, et l’honneur qu’il défendait n’est pas une chimère de sa seule invention : c’est celui que tout l’ost partage, et que je partage moi-même plus souvent qu’il ne serait sage. Je pose la question, je ne rends pas le jugement. Les frères du Temple, qui payèrent ce jour-là au prix le plus lourd qu’une maison de religion ait jamais payé sur ce sol, avaient raison sur le métier ; le comte, mort avec tant des nôtres, ne mérite pas qu’on charge sa mémoire seule d’une décision où tant d’autres l’ont suivi ou poussé.