← Retour à l’édition Opinion

Fallait-il charger dans la ville ?

Cinq jours après le désastre du gué, une question circule dans tout le camp sans que personne ose la poser tout haut. Un chevalier de l’ost la pose, non pour juger les morts, mais parce que l’ost devra recharger un jour, et qu’il vaut mieux savoir pourquoi celle-ci s’est brisée.

Messire Gautier de Nesle, chevalier de l’ost 13 février 1250 6 min de lecture

On ne parle que de cela au camp, à voix basse, entre deux prières pour les morts : fallait-il pousser au-delà du gué, jusque dans les rues de la ville ? Je sais le danger de la question. Le comte d’Artois, frère du roi, est mort avec tant d’autres, et l’on ne juge pas des morts si proches sans risquer d’ajouter le déshonneur au deuil. Je n’écris donc pas pour condamner qui que ce soit. J’écris parce que j’étais de ce côté du gué, que j’ai vu les deux avis se heurter avant la charge, et que taire ce débat serait mentir à ceux qui devront charger de nouveau.

Car il y a bien eu débat, et il n’était pas mince. D’un côté, des chevaliers tenaient qu’on ne pouvait, ayant Dieu et la fortune pour soi, laisser filer un ennemi en déroute sans le poursuivre : c’eût été, disaient-ils, un manquement à l’honneur que porte l’épée. De l’autre, des hommes de guerre aussi vaillants que les premiers tenaient qu’il fallait s’arrêter là, tenir le camp pris, et attendre le roi et le gros de l’ost avant de s’aventurer plus avant en terre inconnue. Les deux avis, je le dis loyalement, avaient leurs raisons.

Ce qui s’est passé au gué

L’avant-garde, menée par le comte d’Artois avec les frères du Temple sous messire Guillaume de Sonnac et les Anglais du comte de Salisbury, a trouvé un passage que nul de nous ne connaissait, et l’a franchi avant l’aube. La surprise fut entière : le camp du soudan, mal gardé de ce côté, fut enlevé en peu de temps, et l’émir Fakhr ed-Dîn, qui commandait pour les Sarrasins, y trouva la mort avant même d’avoir pu s’armer, dit-on. Jusque-là, nul ne conteste rien : c’était un fait d’armes net et hardi.

C’est après que le désaccord commence. Le camp pris, les Sarrasins qui purent s’échapper coururent se réfugier dans La Mansourah même, à peu de distance. Fallait-il les y suivre ?

Ceux qui voulaient attendre

Messire Guillaume de Sonnac et plusieurs des siens tinrent qu’il fallait s’arrêter au camp conquis. Leur raison n’était pas la peur, on ne peut pas le leur reprocher : ces mêmes frères, quelques heures plus tard, se sont fait tuer presque jusqu’au dernier plutôt que de reculer. Leur raison était de métier. Nous ne connaissions ni ces rues, ni ces ruelles, ni la force que le Sarrasin pouvait encore rassembler dans ses murs ; le roi et le corps de bataille, avec lui la vraie masse de l’ost, n’avaient pas encore franchi le gué. Pousser seuls, en petit nombre, dans une ville qui n’était pas prise, c’était s’enfermer dans un lieu qu’on ne maîtrisait pas, loin de tout secours. C’est, mot pour mot, ce qu’on m’a rapporté de leur avis avant la charge.

On raconte au camp, sans que je puisse le donner pour certain, que messire Foucaud du Merle, qui fut le gouverneur du comte d’Artois dans son jeune âge, tenait le frein de son cheval, mais qu’étant dur d’oreille il n’entendit pas les frères du Temple qui criaient d’arrêter ; croyant l’heure venue, il aurait crié « À eux ! À eux ! » et entraîné son ancien pupille en avant. Je ne l’ai pas vu de mes yeux et je le tiens pour un récit qui court plus qu’un fait établi ; mais s’il est vrai, il dit assez dans quel tumulte la chose se décida, à l’instant même où il eût fallu s’entendre — et si l’on doit lui chercher une excuse, c’est peut-être là qu’elle est.

Ceux qui voulaient poursuivre

De l’autre côté, on tenait un langage que tout chevalier comprend, et que je ne me résous pas à mépriser : l’ennemi fuyait devant nous, désorganisé, son chef mort ; le laisser se refaire une contenance dans ses murs, n’était-ce pas rendre à Dieu et au soudan ce qu’on venait justement de lui arracher ? Un capitaine qui tient sa proie et la laisse filer par prudence peut aussi bien perdre, par cette même prudence, l’occasion que Dieu ne redonne pas deux fois. Le comte d’Artois n’était pas seul de cet avis ; nombre d’entre nous, ce matin-là, l’auraient suivi sans hésiter.

Je ne peux pas dire que cet avis fût sot. La guerre récompense souvent l’audace et punit la lenteur ; nos pères ont gagné des batailles en ne s’arrêtant pas où la prudence commandait de s’arrêter. Mais une charge n’est pas jugée sur ce qu’elle promettait : elle est jugée sur ce qu’elle a coûté.

Ce que je pense, et ce que je n’ose trancher

À tout prendre, et je le dis avec le respect dû à des morts si proches, je penche pour ceux qui voulaient attendre. Une ville qu’on ne connaît pas n’est jamais un champ de bataille sûr, quand bien même l’ennemi paraît en fuite : les rues se referment, on ne voit plus ses compagnons, et l’on peut se trouver cerné là où l’on croyait poursuivre. C’est, à ce qu’on rapporte des rescapés, ce qui est arrivé : l’avant-garde, engagée dans les ruelles de La Mansourah, y a été enveloppée par des forces sarrasines qu’on ne soupçonnait pas si promptes à se reformer, et l’étroitesse même des rues, qui devait servir à la poursuite, a servi à l’encerclement.

Mais je me garderai de dire que le comte d’Artois a commis là une faute qui l’engage seul. Il n’était pas seul à vouloir pousser, et l’honneur qu’il défendait n’est pas une chimère de sa seule invention : c’est celui que tout l’ost partage, et que je partage moi-même plus souvent qu’il ne serait sage. Je pose la question, je ne rends pas le jugement. Les frères du Temple, qui payèrent ce jour-là au prix le plus lourd qu’une maison de religion ait jamais payé sur ce sol, avaient raison sur le métier ; le comte, mort avec tant des nôtres, ne mérite pas qu’on charge sa mémoire seule d’une décision où tant d’autres l’ont suivi ou poussé.

Le contexte

Le 8 février 1250, l’avant-garde de l’ost, sous le comte Robert d’Artois, franchit un gué de la rivière jusque-là inconnu des croisés et surprit le camp mamelouk, y tuant l’émir Fakhr ed-Dîn.

Une partie des chefs de l’avant-garde, dont le maître du Temple Guillaume de Sonnac, conseilla de tenir le camp pris et d’attendre le roi et le corps de bataille avant de pousser plus avant.

Le comte d’Artois et une partie de l’avant-garde poursuivirent néanmoins les fuyards jusque dans les rues de La Mansourah, où ils furent enveloppés par une résistance sarrasine reformée.

Le comte d’Artois, le comte de Salisbury Guillaume Longue-Épée et le baron Raoul de Coucy périrent dans cet engagement ; les frères du Temple engagés y furent presque tous tués, le maître Guillaume de Sonnac en réchappant blessé.

État des informations

Cette tribune est signée : elle porte le jugement personnel d’un chevalier de l’ost sur la conduite de la charge du 8 février, non la position de la rédaction. Le deuil est très récent — le comte d’Artois et nombre des nôtres sont morts il y a cinq jours à peine — et l’auteur s’y refuse expressément à tout verdict définitif sur sa mémoire. Les faits qu’elle invoque sont établis ; le partage des torts entre audace chevaleresque et prudence de métier appartient à l’auteur.

Ce que l’on sait

  • Le 8 février, l’avant-garde a franchi un gué inconnu et surpris le camp mamelouk, tuant l’émir Fakhr ed-Dîn.
  • Une partie des chefs de l’avant-garde, dont le maître du Temple Guillaume de Sonnac, conseillait d’attendre le roi et le gros de l’ost avant de pousser plus avant.
  • Le comte d’Artois et une partie de l’avant-garde ont poursuivi les fuyards jusque dans les rues de La Mansourah.
  • L’avant-garde s’est trouvée enveloppée dans la ville ; le comte d’Artois, le comte de Salisbury et le baron Raoul de Coucy y sont morts, ainsi que la quasi-totalité des frères du Temple engagés, le maître Guillaume de Sonnac en réchappant, blessé.

Ce que l’on ignore

  • L’issue de la campagne d’Égypte n’est pas connue.
  • Le compte exact des morts de la journée du 8 février n’est pas encore arrêté ; les nombres qui circulent au camp varient.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Mansourah

Article de Wikipédia en français : le franchissement du gué le 8 février 1250, la surprise du camp mamelouk et la mort de Fakhr ed-Dîn, la poursuite de l’avant-garde dans la ville, l’encerclement et les pertes (comte d’Artois, comte de Salisbury, Raoul de Coucy, quasi-anéantissement des Templiers). Consulté pour établir le déroulé des faits invoqués par l’auteur.

secondary

Battle of Mansurah (1250)

Article de Wikipédia en anglais : le débat entre l’avant-garde et les Templiers sur l’opportunité de poursuivre au-delà du camp conquis, l’anecdote de Foucaud du Merle retenant Robert d’Artois, le piège organisé par Baybars dans les ruelles de la ville, et le bilan des pertes (dont les cinq survivants rapportés parmi les Templiers engagés). Consulté pour recouper le débat honneur/prudence prêté aux chefs de l’avant-garde.

primary

Jean de Joinville, Vie de saint Louis

Mémoire tardif (dicté environ cinquante ans après les faits) du sénéchal de Champagne, présent à l’ost ; source des récits de la charge et du débat entre chefs, dont l’anecdote de Foucaud du Merle, dur d’oreille, entraînant Robert d’Artois par le frein de son cheval sans entendre les Templiers crier d’arrêter. À traiter avec la prudence due à un témoignage rétrospectif — aucune parole n’en est citée telle quelle dans cet article.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — une tribune signée

Aujourd’hier publie ici, sous la plume plausible d’un chevalier de l’ost, une tribune qui expose loyalement les deux camps du débat né de la charge du 8 février, sans trancher définitivement sur la mémoire du comte d’Artois, mort cinq jours plus tôt. Le jugement porté est celui de l’auteur, jamais la position du journal.

Articles liés

À la une

La Mansourah : l’avant-garde engloutie dans la ville

Le mardi 8 de ce mois de février, au petit jour, un gué a enfin livré passage au bras d’eau qui nous barrait la route. L’avant-garde a passé la première, culbuté le camp ennemi et s’est jetée dans La Mansourah. Elle n’en est pas ressortie. Le comte d’Artois, frère du roi, y est demeuré ; avec lui le comte de Salisbury, messire Raoul de Coucy, et tant de chevaliers qu’on n’ose encore en faire le compte. Nous écrivons ce que nous savons, et disons franchement ce que nous ignorons.

13 février 12507 min