Six mois sur le Nil : l’ost enfin en marche vers Le Caire
Depuis la prise de Damiette, au début de l’été, l’armée du roi n’a pas bougé de ses murs. Le grand fleuve, en montant, l’a clouée sur place ; il a fallu attendre qu’il redescende, et attendre les renforts du comte de Poitiers. Les eaux se sont enfin retirées, le comte est arrivé ; le roi a levé le camp. Voici quelques jours que l’ost s’est ébranlé, remontant la rive vers Le Caire et vers le canal qui, dit-on, garde La Mansourah.
On finissait par croire que cette croisade se ferait tout entière dans l’attente. Damiette prise presque sans coup férir au début de juin, la grande ville livrée par la fuite de ses défenseurs, chacun se voyait déjà en marche sur Le Caire, la tête du soudan à portée d’une saison. Il n’en fut rien. À peine posés dans la ville, il fallut s’y asseoir et n’en plus sortir, six mois durant, à regarder monter le fleuve.
Car c’est le Nil qui a mené la guerre à notre place, et il l’a menée contre nous sans lever une lance. Chaque année, à ce que redisent les gens du pays, ses eaux enflent et débordent, couvrent la terre et la font boueuse jusqu’à ce qu’aucune armée n’y puisse passer. Nul ne l’avait assez pesé en Occident. On était venu pour la guerre sainte ; on trouva d’abord une plaine changée en marécage, et pas un chemin sec pour y porter les chevaux.
Aujourd’hui les eaux se sont retirées, la terre se raffermit, et le comte de Poitiers, frère du roi, a rejoint l’ost avec les siens. Il n’est plus de raison d’attendre. Le roi a fait lever le camp ; depuis quelques jours l’armée s’avance le long de la rive, ordonnée, remontant vers l’amont. Ce que nous avions espéré au début de l’été, nous le commençons à l’entrée de l’hiver.
Le fleuve qui monte, et l’armée qui s’assied
Il faut avoir vu la chose pour la croire. La flotte s’était dispersée dans la tempête à l’approche des côtes, et l’on perdit des semaines à la rassembler ; quand elle le fut enfin, la crue avait commencé. Les gens du pays nous disaient de ne pas nous en émouvoir, que c’est l’ordinaire de leur fleuve : qu’il croît à la saison chaude, couvre les campagnes, puis se retire vers l’automne en laissant la terre grasse. Pour eux, une bénédiction ; pour nous, une geôle.
Le conseil trancha qu’on ne pouvait marcher tant que les eaux tiendraient la plaine. On demeura donc dans Damiette et sous ses murs, à monter la garde, à fortifier, à décharger les nefs. La reine y était, et le légat, et les barons. On disait la messe, on comptait les vivres, on attendait. Une armée qui ne se bat pas est une armée qui s’ennuie, et l’ennui, dans un camp, tourne vite au vice : on a vu, ces mois-ci, des désordres qu’il vaut mieux taire, des hommes qui buvaient et se querellaient, et le roi s’en est ému plus d’une fois.
Le fleuve n’a pas seulement volé le temps ; il a pris des hommes. L’air des marais est lourd et malsain, l’eau qu’on y boit trouble ; des fièvres ont couru le camp tout l’automne, et l’on a mis en terre plus d’un croisé sans qu’un Sarrasin l’eût touché. On parle, à voix basse, d’un mauvais air qui monte du fleuve avec la nuit. Les médecins de l’ost y perdent leur latin ; les prêtres y voient une épreuve, et exhortent chacun à la patience.
Le comte de Poitiers, et la fin de l’attente
Ce qui nous retenait plus encore que les eaux, c’était l’attente du renfort. On savait le comte de Poitiers, Alphonse, l’un des frères du roi, en route depuis la France avec des hommes et de l’argent frais ; sans lui l’ost se jugeait trop maigre pour s’enfoncer dans le pays du soudan. Chaque voile qu’on signalait à l’horizon relançait l’espoir, et chaque voile qui n’était pas la sienne le rabattait.
Il a paru enfin, comme le fleuve rentrait dans son lit — heureuse rencontre, que d’aucuns tiennent pour un signe. Sa venue a rendu à l’armée le nombre et le cœur qui lui manquaient. Dès lors il n’y avait plus d’excuse à la lenteur : les eaux basses, les renforts là, la saison encore praticable. Le roi n’a pas voulu perdre un jour de plus.
On a débattu, au conseil, de la route à prendre, et le débat fut vif. Les uns tenaient qu’il fallait marcher sur Alexandrie, la grande ville du rivage, pour s’y assurer un port et couper le pays de la mer. D’autres, et le comte d’Artois parmi les plus ardents, voulaient qu’on frappât droit au cœur, vers Le Caire, siège du soudan : abattre la tête, disaient-ils, et le reste tomberait. C’est cet avis qui l’a emporté. On marche sur Le Caire.
Vers le canal qui garde La Mansourah
La route du Caire, nous dit-on, ne se remonte pas d’une traite. Entre Damiette et la capitale du soudan s’étend le delta, tout entrecoupé de bras du fleuve et de canaux qu’il faut passer l’un après l’autre. Le premier obstacle sérieux serait un large canal — les gens du pays le nomment, à ce que j’entends, le Bahr al-Saghîr — au-delà duquel s’élève une ville que le vieux soudan a bâtie et fortifiée pour barrer justement ce chemin : La Mansourah, « la Victorieuse », comme sonne son nom dans leur langue.
C’est là, croit-on, que l’ennemi nous attend, s’il doit nous attendre quelque part. On dit son armée massée en ces lieux, sous la conduite d’un émir de grand renom, Fakhr al-Dîn, celui-là même qui abandonna Damiette à notre approche et qui tient aujourd’hui les rênes de la guerre. Ce qu’il a rassemblé de forces, nul chez nous ne le sait au juste ; on avance des nombres, on n’en tient aucun pour sûr.
L’ost s’avance donc prudemment, la rive à main gauche, les nefs remontant le fleuve de conserve pour porter les vivres et couvrir le flanc. On ne se hâte pas : chaque canal veut être sondé, chaque gué reconnu. Nul ne sait combien de jours cette marche demandera, ni ce que l’on trouvera devant le canal quand on y parviendra. Mais après six mois d’attente, l’armée est en mouvement, et cela seul a rendu aux hommes une joie qu’on croyait perdue. Reste à savoir ce que le fleuve, cette fois, nous laissera faire.