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Six mois sur le Nil : l’ost enfin en marche vers Le Caire

Depuis la prise de Damiette, au début de l’été, l’armée du roi n’a pas bougé de ses murs. Le grand fleuve, en montant, l’a clouée sur place ; il a fallu attendre qu’il redescende, et attendre les renforts du comte de Poitiers. Les eaux se sont enfin retirées, le comte est arrivé ; le roi a levé le camp. Voici quelques jours que l’ost s’est ébranlé, remontant la rive vers Le Caire et vers le canal qui, dit-on, garde La Mansourah.

Guillaume de Saint-Jean, clerc 24 novembre 1249 7 min de lecture
Enluminure médiévale : des chevaliers en armure debout dans deux nefs de croisade, bannières déployées, épées levées en un salut d'embarquement
Maître du Roman de Fauvel, « Départ pour la septième croisade » (Louis IX), 1337 (BnF, Français 22495, f. 287) — domaine public (Wikimedia Commons). Cette enluminure ne montre pas littéralement le Nil ; elle évoque, par ses nefs chargées de chevaliers et bannières, la flotte et l'ost du roi engagés dans la septième croisade.

On finissait par croire que cette croisade se ferait tout entière dans l’attente. Damiette prise presque sans coup férir au début de juin, la grande ville livrée par la fuite de ses défenseurs, chacun se voyait déjà en marche sur Le Caire, la tête du soudan à portée d’une saison. Il n’en fut rien. À peine posés dans la ville, il fallut s’y asseoir et n’en plus sortir, six mois durant, à regarder monter le fleuve.

Car c’est le Nil qui a mené la guerre à notre place, et il l’a menée contre nous sans lever une lance. Chaque année, à ce que redisent les gens du pays, ses eaux enflent et débordent, couvrent la terre et la font boueuse jusqu’à ce qu’aucune armée n’y puisse passer. Nul ne l’avait assez pesé en Occident. On était venu pour la guerre sainte ; on trouva d’abord une plaine changée en marécage, et pas un chemin sec pour y porter les chevaux.

Aujourd’hui les eaux se sont retirées, la terre se raffermit, et le comte de Poitiers, frère du roi, a rejoint l’ost avec les siens. Il n’est plus de raison d’attendre. Le roi a fait lever le camp ; depuis quelques jours l’armée s’avance le long de la rive, ordonnée, remontant vers l’amont. Ce que nous avions espéré au début de l’été, nous le commençons à l’entrée de l’hiver.

Le fleuve qui monte, et l’armée qui s’assied

Il faut avoir vu la chose pour la croire. La flotte s’était dispersée dans la tempête à l’approche des côtes, et l’on perdit des semaines à la rassembler ; quand elle le fut enfin, la crue avait commencé. Les gens du pays nous disaient de ne pas nous en émouvoir, que c’est l’ordinaire de leur fleuve : qu’il croît à la saison chaude, couvre les campagnes, puis se retire vers l’automne en laissant la terre grasse. Pour eux, une bénédiction ; pour nous, une geôle.

Le conseil trancha qu’on ne pouvait marcher tant que les eaux tiendraient la plaine. On demeura donc dans Damiette et sous ses murs, à monter la garde, à fortifier, à décharger les nefs. La reine y était, et le légat, et les barons. On disait la messe, on comptait les vivres, on attendait. Une armée qui ne se bat pas est une armée qui s’ennuie, et l’ennui, dans un camp, tourne vite au vice : on a vu, ces mois-ci, des désordres qu’il vaut mieux taire, des hommes qui buvaient et se querellaient, et le roi s’en est ému plus d’une fois.

Le fleuve n’a pas seulement volé le temps ; il a pris des hommes. L’air des marais est lourd et malsain, l’eau qu’on y boit trouble ; des fièvres ont couru le camp tout l’automne, et l’on a mis en terre plus d’un croisé sans qu’un Sarrasin l’eût touché. On parle, à voix basse, d’un mauvais air qui monte du fleuve avec la nuit. Les médecins de l’ost y perdent leur latin ; les prêtres y voient une épreuve, et exhortent chacun à la patience.

Le comte de Poitiers, et la fin de l’attente

Ce qui nous retenait plus encore que les eaux, c’était l’attente du renfort. On savait le comte de Poitiers, Alphonse, l’un des frères du roi, en route depuis la France avec des hommes et de l’argent frais ; sans lui l’ost se jugeait trop maigre pour s’enfoncer dans le pays du soudan. Chaque voile qu’on signalait à l’horizon relançait l’espoir, et chaque voile qui n’était pas la sienne le rabattait.

Il a paru enfin, comme le fleuve rentrait dans son lit — heureuse rencontre, que d’aucuns tiennent pour un signe. Sa venue a rendu à l’armée le nombre et le cœur qui lui manquaient. Dès lors il n’y avait plus d’excuse à la lenteur : les eaux basses, les renforts là, la saison encore praticable. Le roi n’a pas voulu perdre un jour de plus.

On a débattu, au conseil, de la route à prendre, et le débat fut vif. Les uns tenaient qu’il fallait marcher sur Alexandrie, la grande ville du rivage, pour s’y assurer un port et couper le pays de la mer. D’autres, et le comte d’Artois parmi les plus ardents, voulaient qu’on frappât droit au cœur, vers Le Caire, siège du soudan : abattre la tête, disaient-ils, et le reste tomberait. C’est cet avis qui l’a emporté. On marche sur Le Caire.

Vers le canal qui garde La Mansourah

La route du Caire, nous dit-on, ne se remonte pas d’une traite. Entre Damiette et la capitale du soudan s’étend le delta, tout entrecoupé de bras du fleuve et de canaux qu’il faut passer l’un après l’autre. Le premier obstacle sérieux serait un large canal — les gens du pays le nomment, à ce que j’entends, le Bahr al-Saghîr — au-delà duquel s’élève une ville que le vieux soudan a bâtie et fortifiée pour barrer justement ce chemin : La Mansourah, « la Victorieuse », comme sonne son nom dans leur langue.

C’est là, croit-on, que l’ennemi nous attend, s’il doit nous attendre quelque part. On dit son armée massée en ces lieux, sous la conduite d’un émir de grand renom, Fakhr al-Dîn, celui-là même qui abandonna Damiette à notre approche et qui tient aujourd’hui les rênes de la guerre. Ce qu’il a rassemblé de forces, nul chez nous ne le sait au juste ; on avance des nombres, on n’en tient aucun pour sûr.

L’ost s’avance donc prudemment, la rive à main gauche, les nefs remontant le fleuve de conserve pour porter les vivres et couvrir le flanc. On ne se hâte pas : chaque canal veut être sondé, chaque gué reconnu. Nul ne sait combien de jours cette marche demandera, ni ce que l’on trouvera devant le canal quand on y parviendra. Mais après six mois d’attente, l’armée est en mouvement, et cela seul a rendu aux hommes une joie qu’on croyait perdue. Reste à savoir ce que le fleuve, cette fois, nous laissera faire.

Le contexte

Damiette est tombée aux mains des croisés au début de juin 1249, ses défenseurs l’ayant évacuée avant l’assaut ; l’armée y a établi sa base et n’en a plus bougé de l’été.

La crue annuelle du Nil, montée dès l’été, a rendu la plaine du delta impraticable et immobilisé l’ost jusqu’au retrait des eaux, à l’automne.

Alphonse de Poitiers, l’un des frères du roi, a rejoint l’armée avec des renforts au moment où le fleuve rentrait dans son lit ; son arrivée était la condition posée à toute avance.

Le conseil a préféré la marche sur Le Caire, siège du soudan, à celle sur Alexandrie ; l’armée s’est ébranlée le long du fleuve vers le milieu de novembre.

La route vers Le Caire est coupée par le canal dit Bahr al-Saghîr, au-delà duquel se dresse la ville fortifiée de La Mansourah, où l’émir Fakhr al-Dîn rassemble les forces d’Égypte.

État des informations

Cette page est écrite au présent de la marche, quelques jours après le départ de Damiette : elle ignore tout de ce qui attend l’ost en amont et ne préjuge en rien de l’issue de la campagne. La voix du journal est latine et croit à la guerre sainte, mais les faits sont séparés de la couleur : la crue, l’attente, l’arrivée des renforts et la décision de marcher sont établis, les bruits venus du Caire sont donnés pour ce qu’ils sont, des rumeurs non vérifiées, et les effectifs ennemis ne sont avancés qu’en ordre de grandeur.

Ce que l’on sait

  • Depuis la prise de Damiette au début de juin 1249, l’armée de Louis IX est demeurée sur place environ six mois, immobilisée par la crue annuelle du Nil qui a rendu la plaine du delta impraticable.
  • L’ost attendait, outre le reflux des eaux, l’arrivée des renforts conduits par Alphonse de Poitiers, frère du roi ; celui-ci a rejoint l’armée à l’automne, au moment où le fleuve redescendait.
  • Le conseil du roi a décidé de marcher sur Le Caire plutôt que sur Alexandrie ; l’armée a levé le camp de Damiette et s’est mise en route vers l’amont autour du 20 novembre 1249.
  • La route vers Le Caire est barrée par le canal Bahr al-Saghîr et par la ville fortifiée de La Mansourah, où l’émir Fakhr al-Dîn — qui avait évacué Damiette — tient le commandement du camp musulman.
  • Des fièvres et des maladies ont couru le camp durant les mois d’attente près des marais, tuant des hommes sans combat.

Ce que l’on ignore

  • On ignore combien de temps prendra la remontée du delta, coupée de canaux, et ce que l’armée trouvera en arrivant devant le Bahr al-Saghîr.
  • On ne connaît ni le nombre exact des forces réunies par Fakhr al-Dîn à La Mansourah, ni le dispositif qui attend l’ost en amont.
  • On ne sait pas si le soudan livrera bataille au canal, se repliera sur Le Caire, ou tentera encore de négocier.

Sources historiques utilisées

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Septième croisade — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : occupation de Damiette (juin 1249), immobilisation de l’armée par la crue du Nil jusqu’au reflux d’octobre, arrivée d’Alphonse de Poitiers le 24 octobre 1249, débat entre la marche sur Alexandrie et celle sur Le Caire, départ de l’ost vers Le Caire autour du 20 novembre 1249, avancée vers le canal Bahr al-Saghîr face à La Mansourah. Consulté pour la chronologie de l’attente et du départ.

secondary

Seventh Crusade — Wikipedia

Article de Wikipédia en anglais : dispersion puis rassemblement de la flotte, crue du Nil retardant la marche, arrivée du renfort d’Alphonse de Poitiers, choix stratégique du Caire sur le conseil de Robert d’Artois, rôle de Fakhr al-Dîn, avance vers Mansourah. Croisé avec la version française pour les dates et le débat de conseil.

secondary

Siege of Damietta (1249) — Wikipedia

Notice consultée pour la prise de Damiette au début de juin 1249, l’évacuation de la ville par ses défenseurs et l’établissement de la base croisée d’où partit la marche.

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Jean de Joinville, Vie de saint Louis

Mémoire du sénéchal de Champagne, témoin de l’ost, dicté environ un demi-siècle après les faits : précieux pour la couleur du camp (attente, désordres, maladies du fleuve) mais tardif, à ne pas prendre pour un compte rendu exact ni pour source de paroles authentiques.

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Note de reconstitution éditoriale — la marche au présent

Aujourd’hier imagine une gazette latine embarquée avec l’ost de Louis IX, tenue par un clerc d’époque qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « les Sarrasins » ou « les Infidèles ». Le dispositif d’immersion n’altère pas les faits : la crue, l’attente de six mois, l’arrivée des renforts et la décision de marcher sur Le Caire sont établis et logés dans le relevé des faits, séparés de la couleur de voix. Les bruits venus du Caire et les effectifs ennemis sont donnés pour rumeurs et ordres de grandeur.

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24 novembre 124912 min