Un frère du Temple : « Nous sommes entrés en vainqueurs, la ville s’est refermée sur nous »
Recueilli au camp, sur la rive du petit bras, parmi les rares frères revenus de la charge du 8 février : le gué découvert au petit jour, la traversée à l’aube, le camp sarrasin culbuté dans son sommeil, puis la ruée dans La Mansourah où les rues se sont changées en tombeau. Il a vu tomber ses frères et les barons de l’avant-garde ; il compte, sans oser en fixer le nombre, combien peu sont revenus.
Nous l’avons trouvé au camp, sur la rive du petit bras, à l’écart des tentes, assis contre un chariot renversé. Il a le bras droit lié contre le corps et le visage encore noir de la boue du fleuve. Il n’a pas voulu qu’on dise son nom : « Écrivez frère du Temple, cela suffit. Nous étions beaucoup à porter ce nom au matin du huit ; nous sommes peu à le porter ce soir. »
Il parle lentement, s’interrompant longtemps, la voix basse et sans emportement, comme un homme qui a passé la mesure de la fatigue et de la douleur. Nous rapportons ses mots tels qu’il les a donnés, sans les redresser. Ce qu’il a vu de ses yeux, il le sépare lui-même de ce qu’on lui a conté depuis ; nous avons gardé cette distinction.
Nous l’avons interrogé le treizième jour de février, cinq jours après la charge, tandis que l’ost tient encore le camp qu’il a pris, en face de la ville, et que l’on relève les blessés et l’on compte les manquants.
Un frère du Temple, rescapé de la charge du 8 février
Personnage composite reconstitué à partir des récits venus de l’ost ; propos recomposés, non authentiques, fidèles aux positions et au savoir du moment. Ce frère n’est pas un homme unique et nommé : il figure un combattant de l’ordre tel qu’a pu en revenir un des rares échappés de la charge de La Mansourah. Ses propos valent pour ce qu’un frère de sa condition a pu voir et endurer, non pour une chronique d’ensemble.
Où étiez-vous, frère, au matin du huit février ?
Avec l’avant-garde, à cheval, dans la nuit encore noire. On nous avait rangés pour passer le fleuve — non le grand Nil, mais ce petit bras qui nous barrait la route de la ville et qu’on ne pouvait franchir ni par un pont, car ils l’avaient rompu, ni par les barques, car elles manquaient. Depuis des jours on cherchait un passage. On nous dit qu’un homme du pays s’était offert à montrer un gué, en aval, où l’eau ne montait qu’au poitrail des chevaux. On nous fit lever avant l’aube, en silence, la lance haute, et l’on nous mena vers ce gué. Le Temple avait sa place à l’avant, comme il est de coutume ; c’est notre honneur et c’est notre devoir de rompre la voie.
La traversée s’est-elle faite sans dommage ?
Mal, et non sans dommage. Le fond était plus mauvais qu’on ne l’avait dit ; les rives étaient de vase, et il fallut descendre et remonter par des sentiers de chèvre où les chevaux glissaient. Quelques-uns furent emportés par le courant, hommes et bêtes, et se noyèrent là, dans le noir, sans un cri qu’on pût entendre par-dessus l’eau. Mais le gros passa. Et quand nous fûmes sur l’autre rive, l’aube commençait à poindre, grise, et nous vîmes devant nous, tout proches, les tentes de leur camp qui dormait. Ils ne nous attendaient pas là ; ils ne nous attendaient pas si tôt. Un frisson nous prit, mais ce n’était pas de peur : c’était de voir l’ennemi à notre merci.
Vous avez donc surpris leur camp ?
Nous sommes tombés dessus comme la foudre. Ils sortaient à peine des tentes, à demi vêtus, sans leurs chevaux sellés, sans leurs rangs formés. On tailla dans cette confusion sans qu’ils pussent tenir. Leur grand émir lui-même, celui qui les commandait depuis la mort de leur soudan, fut abattu là, dans le désordre de son propre camp, presque sans défense — on nous l’a dit et redit, et je le crois, car j’ai vu leurs chefs fuir à pied entre les tentes. Un moment, un moment très court, nous avons cru que Dieu nous livrait toute leur armée et que la journée était gagnée avant que le soleil fût levé. C’est ce moment-là qui nous a perdus.
Que voulez-vous dire ?
Que le camp forcé, il fallait s’arrêter. C’était la sagesse. Notre maître, messire Guillaume de Sonnac, et les anciens du Temple, et le comte anglais de Salisbury, tous disaient qu’il fallait tenir la rive, se ranger, attendre le roi et le gros de l’ost qui passait le gué derrière nous. On ne prend pas une ville pleine d’ennemis avec une avant-garde essoufflée, sans le corps de bataille à ses reins. Cela, tout homme de guerre le sait. On le dit au comte d’Artois, frère du roi, qui menait l’avant-garde. On le pressa de s’arrêter. Il ne voulut rien entendre.
Le comte d’Artois refusa d’attendre ?
Il refusa. On lui remontrait la prudence, il répondait par le mépris. On rapporte qu’il traita ceux qui conseillaient d’attendre de gens sans cœur, qu’il railla le Temple et l’Hôpital comme s’ils cherchaient à ménager la guerre pour la faire durer et vivre à ses dépens. Ce sont paroles dures, injustes, et qui pèsent lourd aujourd’hui. Un frère du Temple ne refuse pas le combat ; il refuse le combat mal engagé, ce qui n’est pas la même chose. Mais quand on a jeté à un ordre entier le reproche de couardise, devant les barons, à la face de tous, que peut-il faire ? Il ne peut plus reculer sans donner raison à l’injure. Alors le comte a piqué des deux vers la ville, et le Temple a suivi. Il ne pouvait pas ne pas suivre.
Vous l’avez suivi en sachant le péril ?
Nous l’avons suivi. Comprenez : notre règle nous lie. Là où va la bannière de l’avant-garde, le frère va. On ne délibère pas au galop. Et puis l’élan vous emporte, le sang vous monte, on voit fuir l’ennemi devant soi et l’on croit qu’il fuira toujours. C’est un piège de l’âme autant que du terrain. Nous avons franchi le camp abattu, nous avons poussé les fuyards, et devant nous s’ouvraient les portes de La Mansourah. Personne aux murs, semblait-il ; les rues vides, ouvertes. On y est entrés au galop, croyant y entrer en vainqueurs, croyant la ville à nous. Je le revois encore, ce moment où l’on a passé la porte. J’aurais donné mon salut pour qu’on ne l’eût jamais passée.
Qu’avez-vous trouvé dans la ville ?
D’abord rien. Des rues étroites, tortueuses, silencieuses, des murs aveugles de part et d’autre, si serrés qu’on n’y pouvait aller que deux ou trois de front, la lance inutile. Nos chevaux se pressaient les uns contre les autres. Nous nous sommes enfoncés là-dedans, toujours plus avant, en colonne, sans voir ni devant ni derrière. Et puis la ville s’est refermée. Il n’y a pas d’autre mot. Des toits, des terrasses, des fenêtres, de partout à la fois, sont tombées sur nous les pierres, les poutres, les traits. Des chaînes, des barricades ont fermé les rues derrière ceux qui étaient passés. Nous n’étions plus une armée qui charge : nous étions du bétail dans un couloir d’abattoir, et l’abattoir s’était refermé aux deux bouts.
Leur armée n’était donc pas défaite ?
Non. Voilà ce que nous avions cru et qui était faux. Ceux du camp que nous avions culbutés n’étaient pas toute leur force ; et ceux qui avaient fui n’avaient pas fui de peur seulement. Dans la ville il y avait leurs meilleurs cavaliers, ces Mamelouks turcs, gens de guerre dressés depuis l’enfance, et un capitaine qui les a repris en main quand tout paraissait rompu. On m’a nommé cet homme depuis : Baybars, disent-ils, un chef qui monte parmi eux. C’est lui, dit-on, qui a laissé ouvrir les portes pour nous attirer dedans, puis les a fait refermer sur nous. Vrai ou non, le fait est là : on nous a laissés entrer comme on laisse entrer le poisson dans la nasse, et l’on a serré le filet.
Les barons de l’avant-garde, qu’en est-il advenu ?
Ils sont morts. Presque tous. Le comte d’Artois, qui nous avait menés là, fut assailli dans les rues ; on dit qu’il se réfugia dans une maison et qu’il y fut tué, ne pouvant en sortir — je ne l’ai pas vu tomber, mais je ne l’ai pas revu, et nul ne l’a revu vivant. Le comte de Salisbury, l’Anglais, qui pourtant avait conseillé la prudence, est mort les armes à la main avec les siens ; ceux-là se sont vendus cher. Le sire de Coucy, un vaillant, y est resté aussi. Tant de bannières que je connaissais, tant de visages, engloutis dans ces ruelles en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ce n’est pas une bataille, cela ; c’est un ensevelissement.
Et le Temple ? Votre maître, les frères ?
Le Temple a été fauché. Nos frères, coincés dans ces passages où ni la lance ni la charge ne servent, tombaient les uns après les autres sans même pouvoir vendre leur vie comme ils l’eussent voulu, en pleine terre, face à l’ennemi. On mourait le dos au mur, écrasé, sans espace pour lever le bras. Notre maître, messire de Sonnac, s’en est tiré à grand-peine, mais on dit qu’il y a laissé un œil. Combien de frères sont demeurés dans La Mansourah, je n’ose le dire au juste ; nous étions une forte troupe au matin, et ce soir je peux compter sur mes doigts, presque, ceux que je sais revenus. Un ordre ne perd pas tant des siens en une matinée sans que ce soit une plaie qui ne se refermera pas de longtemps.
Combien êtes-vous revenus ?
Peu. Si peu que je crains d’avancer un nombre, car chaque nombre que je dirais serait ou trop haut par pitié, ou trop bas par désespoir. On murmure au camp que des chevaliers du Temple entrés dans la ville, il n’en est ressorti qu’une poignée — cinq, disent les uns ; un peu plus, disent les autres. Je ne les ai pas comptés moi-même et je me défie de ces chiffres qui courent d’une tente à l’autre. Mais qu’on me croie sur ceci : quand je cherche des yeux, ce soir, les frères avec qui je suis passé au gué ce matin-là, je ne les trouve pas. Les tentes du Temple sont à demi vides. Cela, aucun chiffre ne le dit mieux que le silence sous la toile.
Que reste-t-il, frère, après une telle journée ?
Il reste le camp, que nous tenons encore, en face de leur ville, sur la rive que nous avons prise. Il reste le roi, et le gros de l’ost qui a passé le fleuve derrière nous et nous a dégagés, sans quoi je ne vous parlerais pas. Il reste beaucoup de frères à pleurer et à ensevelir, et des messes à dire, et des noms à envoyer par-delà la mer aux maisons de l’ordre qui les attendent et ne les reverront pas. Ce que Dieu veut de nous ici, sur ce fleuve, je ne le sais pas, et je ne veux pas le dire avant de le voir ; nous n’avons pas encore pris la ville, ni levé le camp, ni rien décidé. Je sais seulement que nous avons appris, ce huit février, ce qu’il en coûte de charger sans attendre, et que je porterai cette leçon aussi longtemps que je porterai le manteau. Priez pour nos morts. C’est tout ce que je vous demande.