Un mire de l’ost : « Le mal ronge la bouche et marbre les jambes, et nul remède n’y mord »
Recueilli sous la tente des malades, entre le camp et le fleuve, le témoignage d’un clerc-mire attaché à l’ost du roi. Il dit le mal qui court parmi les hommes depuis le carême : les gencives qui enflent, pourrissent et saignent, les dents qui déchaussent, les taches noires aux jambes, le flux de ventre qui vide et abat. La faim jointe au mal. Les remèdes qui n’y peuvent rien. Et le roi lui-même, dit-on, atteint comme le moindre de ses sergents.
Nous l’avons trouvé sous une tente basse, à l’écart du camp, du côté où l’on porte les malades pour que leur mal ne se répande pas parmi les sains. Il allait de couche en couche, une écuelle à la main, penché sur des hommes que la fièvre ou le flux avait couchés là. C’est un clerc d’âge mûr, la robe tachée, les mains lasses ; il a étudié l’art de médecine, dit-il, avant de prendre la croix, et il sert l’ost sans gages.
Il a d’abord peu voulu parler, disant qu’un mire a mieux à faire que de discourir quand ses malades l’appellent. Puis il a consenti, à condition qu’on ne grossît rien et qu’on ne dît rien qui donnât à espérer plus que de raison. « Écrivez ce que vous verrez de vos yeux en passant entre ces couches, a-t-il dit, et vous n’aurez pas besoin de me croire sur parole. »
Nous rapportons ses mots tels qu’il les a donnés, ce dixième jour d’avril, tandis que le mal ne désarme pas et que l’ost s’affaiblit d’un jour à l’autre.
Un clerc-mire de l’ost du roi
Personnage composite reconstitué à partir des témoignages d’époque ; les propos ne sont pas authentiques et ne reproduisent aucune parole réelle. Ce mire n’est pas un homme unique et nommé : il figure un clerc versé dans l’art de médecine tel qu’en comptait l’ost, et son savoir est celui de son temps — humeurs, complexions, air corrompu. On n’y trouvera aucun mot ni aucune notion de la médecine d’aujourd’hui : la description des maux vaut pour ce qu’un mire du siècle pouvait en voir et en dire, non pour un diagnostic.
Depuis quand ce mal court-il parmi les hommes de l’ost ?
Il a commencé de mordre au temps du carême, quand nous étions déjà arrêtés devant la ville, sur cette langue de terre entre les deux bras d’eau. Au début, ce ne furent que quelques hommes çà et là, et l’on crut à la fatigue, au froid des nuits, au ventre mal rempli. Puis le nombre a crû, de semaine en semaine, jusqu’à ce qu’il n’y eût presque plus de tente où quelqu’un ne se plaignît. À présent il est partout. Je ne saurais vous dire combien d’hommes il tient couchés ; assez pour que l’on manque de bras aux gardes et de mains pour ensevelir. Vous voyez cette tente : hier elle n’était pas si pleine, et demain elle le sera davantage.
Décrivez-nous ce mal. À quoi le reconnaît-on ?
Il se prend d’abord à la bouche, le plus souvent. Les gencives enflent, deviennent molles et livides, puis elles pourrissent ; il y vient une chair morte, mauvaise, qui saigne au moindre attouchement et rend l’haleine si fétide qu’on la sent de loin. Les dents, dans cette chair gâtée, ne tiennent plus : elles se déchaussent, remuent sous le doigt, et l’homme ne peut plus mâcher son pain sans grande douleur. Puis le mal descend aux jambes. La peau s’y couvre de taches, d’abord rougeâtres, puis noires et brunes comme de vieux cuir ou comme une botte usée ; les membres enflent, se marbrent, deviennent lourds et durs. Beaucoup, avec cela, ont le flux de ventre : un cours de sang qui les vide sans repos et les abat en peu de jours. C’est un mal qui prend l’homme par plusieurs bouts à la fois, et qui, quand il est bien pris, ne lâche plus.
On dit que les barbiers doivent tailler dans la chair même de la bouche. Est-ce vrai ?
C’est vrai, et c’est une pitié à entendre. Quand la chair morte a tant crû sur les gencives que l’homme ne peut plus ni mâcher ni avaler, il faut bien la retrancher, sans quoi il mourrait de ne pouvoir manger. Ce sont les barbiers qui s’en chargent, avec leurs fers, car ils ont la main faite à couper. Ils ôtent cette chair gâtée pour dégager les dents et rendre le passage à la nourriture. Mais les hommes crient sous le fer comme des femmes en travail d’enfant — je n’ai pas d’autre comparaison —, et l’on entend ces cris par tout le camp. Le pis est que cela ne guérit rien : on ôte la chair morte, elle revient. On soulage un jour, on recommence le lendemain. Le fer du barbier n’attaque que le mal apparent, non sa racine.
Quelle est cette racine, justement ? D’où vient le mal, selon votre art ?
Je vous dirai ce qu’en tient l’art de médecine, et vous saurez que nous en disputons entre mires sans nous accorder tout à fait. Plusieurs causes se joignent, je crois, et c’est leur rencontre qui fait ce mal. La première est l’air : nous campons entre les eaux, sur une terre basse et humide, dans les vapeurs qui montent du fleuve et des marais. Cet air est corrompu, épais, malsain ; il entre dans les corps par le souffle et y porte la corruption. Les Anciens l’enseignent, qu’un air vicié engendre les maladies de troupe, et je le vois de mes yeux : le mal a commencé quand nous nous sommes fixés dans ces vapeurs.
L’air seul suffit-il à tout expliquer ?
Non, et c’est là que les causes s’ajoutent. Il y a l’eau que nous buvons, tirée du fleuve et des fossés, eau lourde et trouble, dont je me défie. Il y a la nourriture : gâtée, insuffisante, toujours la même, et souvent le poisson de ce fleuve, dont je dirai un mot tout à l’heure. Il y a l’humeur des hommes : la fatigue, la peur, le chagrin, le froid des nuits et le chaud des jours, tout cela altère les humeurs du corps et les corrompt. Car sachez que la santé tient à l’équilibre des humeurs — le sang, la flegme, la colère et la mélancolie — et que tout ce qui rompt cet équilibre ouvre la porte au mal. Ici, tout le rompt à la fois. C’est un corps entier, l’ost, qui a les humeurs viciées, et le mal y prospère comme dans un terrain préparé pour lui.
Vous avez parlé du poisson du fleuve. Qu’a-t-il de particulier ?
Voici ce que beaucoup disent, et que je vous rapporte pour ce que cela vaut, car je ne l’ai pas prouvé. Depuis les grandes batailles, quantité de corps sont demeurés dans l’eau, des nôtres et de leurs gens, que l’on n’a pu retirer ni ensevelir. Or les poissons du fleuve, dit-on, se sont repus de ces cadavres ; et ce poisson-là, nous l’avons ensuite mangé, faute d’autre chair, et pendant le carême surtout, où l’on ne mange pas de viande. Beaucoup tiennent que c’est cette chair de poisson nourrie de nos morts qui a porté la corruption dans nos corps et allumé le mal. Est-ce la vraie cause ? Je ne l’affirme point. Mais que nous ayons mangé ce poisson, cela est sûr, et qu’il n’y ait pas là de quoi se bien porter, cela l’est aussi.
N’entend-on pas dire aussi que ce mal est une punition ?
On l’entend, et je ne le repousse pas tout à fait, car un mire n’est pas un impie. Beaucoup, dans le camp, tiennent que Dieu nous éprouve, ou nous châtie, pour nos péchés — l’orgueil des grands, l’imprudence qui nous a menés là, les fautes de l’ost. Les prêtres le disent, et les hommes le croient volontiers, car il est plus doux de voir une main derrière le malheur que de le croire aveugle. Je ne suis pas de ceux qui rient de cela. Mais mon art me commande de chercher aussi les causes secondes, celles que Dieu a mises dans la nature : l’air, l’eau, la nourriture, les humeurs. Que la punition soit au-dessus, si l’on veut ; les causes secondes sont là, sous ma main, et c’est sur elles seules qu’un mire peut travailler.
Et la faim ? Elle s’ajoute donc au mal ?
Elle s’y ajoute, et c’est peut-être le pire. Depuis que le passage du fleuve nous est fermé et que les vivres ne montent plus jusqu’à nous, le pain manque, et ce qui vient se paie au poids de l’or. Un homme affaibli par la faim n’a plus de quoi résister au mal : le corps mal nourri est un corps sans défense, où la corruption entre sans obstacle. Et le mal, à son tour, empêche de manger le peu qu’on a, puisqu’il ronge la bouche et vide le ventre. Voyez le cercle : la faim ouvre au mal, le mal empêche de se nourrir, et l’homme s’enfonce. Ceux qui avaient encore quelque force tiennent ; les autres s’éteignent, non d’un coup, mais peu à peu, comme une lampe qui manque d’huile.
Quels remèdes employez-vous ? Qu’avez-vous à leur opposer ?
Ce que l’art enseigne, et ce que le camp permet, qui est peu. Contre les humeurs corrompues, on saigne, on purge, on donne des clystères pour évacuer le mauvais ; contre le flux, des choses astringentes qui resserrent le ventre. Pour la bouche, des lavages, des onguents, et le fer du barbier quand il le faut. On recommande la diète — mais quelle diète, quand il n’y a rien à manger ? On voudrait de la chair fraîche, des fruits, du vin bon et pur, un air sain, du repos : rien de tout cela ne se trouve ici. Je vous parle franc : mes remèdes soulagent parfois une douleur, retardent parfois une fin, mais je n’en vois guère qui guérisse. Le mal est plus fort que mon art, ou plutôt mon art manque de ce qu’il faudrait pour l’exercer. Un mire sans vivres, sans bon air et sans repos à donner n’est plus qu’un homme qui console.
Le mal frappe-t-il également tous les rangs ? Épargne-t-il les grands ?
Il n’épargne personne, et c’est ce qui frappe le plus les esprits. J’ai vu des chevaliers de haut lignage abattus comme le dernier des sergents, la bouche pourrie et les jambes marbrées tout de même. Le mal ne regarde ni le sang ni le rang ; là où il y a un corps d’homme dans ces vapeurs et cette faim, il entre. On dit — et je le rapporte comme on me l’a dit — que le roi lui-même n’est pas indemne, qu’il est atteint du flux comme tant d’autres, et qu’il en souffre durement. Je ne l’ai pas soigné de mes mains et je ne veux rien affirmer de sa personne ; mais qu’il soit malade, on le tient pour sûr dans l’ost, et cela dit assez que le mal ne fait de grâce à personne, fût-il roi.
Que devient un homme une fois le mal bien installé en lui ?
Cela dépend de sa force et de ce qu’il a pu manger. Certains, plus jeunes ou mieux nourris, le portent longtemps, traînent, s’affaiblissent, puis se relèvent à demi si le sort leur donne un peu de repos et de bon aliment — j’en ai vu remonter de bien bas. D’autres, et c’est le plus grand nombre à présent, glissent sans retour : la bouche ne leur laisse plus rien avaler, le ventre les vide, les jambes ne les portent plus, et ils s’éteignent dans une grande faiblesse, sans fièvre parfois, comme épuisés jusqu’à la moelle. Ce n’est pas une mort violente ; c’est une extinction. L’homme diminue, se tait, se retire en lui-même, et un matin il ne répond plus. J’en ai enseveli plus que je n’en ai guéri, et cela, un mire ne s’y fait jamais.
Que faut-il, selon vous, pour que l’ost échappe à ce mal ?
Sortir de ces vapeurs, d’abord. Tant que nous demeurons entre les eaux, dans cet air corrompu, sur cette terre basse, le mal aura son terrain et ne cédera pas. Il faudrait un autre air, plus sain et plus sec ; il faudrait des vivres frais, du pain en abondance, de l’eau pure ; il faudrait du repos pour les corps épuisés. Rien de tout cela ne se peut ici, où nous sommes tenus et affamés. Ce que fera l’ost, où il ira, s’il bougera, ce n’est pas à moi d’en décider ni de le savoir ; ces choses se règlent plus haut que ma tente. Moi, je passe de couche en couche, je fais ce que mon art permet, et je prie qu’on nous tire de cette terre malsaine avant que le mal ne prenne tout. Pour le reste, je m’en remets à Dieu et à ceux qui commandent. Un mire soigne ; il ne commande pas la marche des armées.