Un marchand de Damiette : « Ici, c’est le fleuve qui décide, pas le roi »
Recueilli dans une échoppe de la ville prise, le témoignage d’un homme de négoce qui a suivi la flotte jusqu’à Damiette et y trafique depuis l’été : la crue du Nil qui a cloué l’ost cinq mois durant, les greniers pleins trouvés à l’entrée, la cherté de tout le reste, la ville à demi vide où l’on prie désormais dans la mosquée changée en église, la méfiance entre les nations de marchands, et cette peur sourde, maintenant que l’ost s’est ébranlée vers l’amont, de rester derrière ses murs à guetter le fleuve.
Nous l’avons trouvé dans une ruelle de Damiette, à deux pas du fleuve, dans une échoppe basse qu’il partage avec des ballots de toile et des jarres. C’est un homme du négoce des ports, de ceux qui vont d’Acre à Chypre et de Chypre en Égypte au gré des vents et des saisons ; il a suivi la flotte jusqu’ici cet été, quand la ville fut prise, et il y trafique depuis. Il n’a pas voulu qu’on écrive son nom : « Un marchand, cela suffit ; dans une ville qui a changé de maître, un nom est une prise de trop. »
Il parle posément, en homme habitué à compter et à peser, et il ramène tout, sans qu’on l’y pousse, à des choses concrètes : le prix d’un setier de blé, la hauteur des eaux, le jour où une barque peut remonter. Nous rapportons ses mots tels qu’il les a donnés. Ce qu’il tient de ses propres yeux, il le sépare de ce qui court sur le port ; nous avons gardé cette distinction.
Nous l’avons interrogé le vingt-quatrième jour de novembre, quatre jours après que l’ost s’est mise en marche vers l’amont et a laissé derrière elle la ville, sa garnison et la reine.
Un marchand établi à Damiette, place occupée par l’ost
Personnage composite reconstitué à partir des conditions du moment ; ses propos ne sont pas authentiques et ne rapportent aucune parole réellement tenue. Ce marchand n’est pas un homme unique et nommé : il figure un homme de négoce du monde des ports, tel qu’il en suivait alors les flottes latines entre Acre, Chypre et l’Égypte, pour trafiquer où l’armée s’installait. Ses propos valent pour ce qu’un homme de sa condition — civil, ni combattant ni clerc — pouvait voir et savoir de Damiette occupée à la fin de novembre 1249, non pour une chronique de la campagne.
Comment un marchand comme vous se trouve-t-il installé dans Damiette occupée ?
Par le métier, tout simplement. Un marchand va où va l’argent, et l’argent, cet été, est venu ici avec la flotte. J’ai trafiqué des années durant entre les ports d’Acre, de Limassol et les échelles d’Égypte ; on achète et on vend avec les gens du soudan comme on respire, la guerre ou la paix n’y changent pas grand-chose sur la longue durée, seulement le prix du passage. Quand on a su à Chypre que le roi de France mettait le cap sur l’Égypte, beaucoup d’entre nous ont chargé ce qu’ils pouvaient et ont suivi. Là où campe une armée de cette taille, il faut du drap, du vin, du cuir, du fer, des chandelles, du sel — tout ce que le soldat ne porte pas sur lui. Nous sommes venus pour cela. Je ne me suis pas battu et je ne me battrai pas : je vends.
La ville a été prise au mois de juin. Dans quel état l’avez-vous trouvée ?
À demi vide, et c’est le plus étrange. Les gens du soudan n’ont pas défendu la place : ils ont passé le fleuve et se sont retirés vers l’amont, emmenant ce qu’ils pouvaient et laissant le reste. On est entré presque sans coup férir dans une ville dont les habitants s’étaient enfuis. Cela ne se voit pas souvent, une cité de cette importance abandonnée ainsi ; d’ordinaire, on prend une ville, on la trouve pleine, avec ce que cela veut dire de sang et de pillage. Ici, non : des rues désertes, des maisons ouvertes, des marchés sans marchands. La ville tient par un pont de bateaux sur le fleuve, elle est ceinte de bonnes murailles ; c’est une forte place, et on nous l’a livrée presque intacte. On la remplit peu à peu de nos gens à nous, marchands, soldats, valets, ribaudes, mais ce n’est pas la même ville, et sous nos pieds on sent qu’on habite la maison d’un autre.
Vous parlez sans cesse du fleuve. Pourquoi l’armée n’a-t-elle pas avancé tout de suite après la prise ?
Parce qu’ici, c’est le fleuve qui décide, pas le roi. Voilà ce que les gens venus de France ne comprennent pas d’abord, et qu’ils apprennent à leurs dépens. Chaque année, à la belle saison, le Nil enfle sans qu’il ait plu une goutte au pays — l’eau vient de très loin, du fond des terres du midi, personne ici ne sait bien d’où. Il monte, il monte, il sort de son lit, il couvre toute la plaine, il emplit les canaux et fait des campagnes un lac de boue. Cela commence vers le cœur de l’été et cela dure jusqu’à l’automne. Tant que les eaux sont hautes, aucune armée ne bouge : les chemins sont sous l’eau, la boue avale les chariots, les chevaux s’enlisent, et l’ennemi, lui, connaît chaque digue et chaque gué. Il a fallu attendre que le fleuve rentre. On a attendu tout l’été et tout l’automne. Un homme de la terre d’ici vous l’aurait dit dès le premier jour : on ne fait pas la guerre au Nil quand il déborde.
Et la crue est-elle passée, à présent ?
Les eaux sont retombées, oui, depuis la fin d’octobre. Le fleuve est rentré dans son lit, la plaine réapparaît, noire et grasse ; c’est le moment où, d’ordinaire, le laboureur d’Égypte jette sa semence dans la boue laissée par la crue. Mais la terre grasse qui fait le bon blé fait aussi la mauvaise route : sous le soleil elle sèche et durcit, sous la pluie ou près des canaux elle reste molle et traîtresse. On dit qu’un chariot peut passer maintenant là où il enfonçait il y a un mois. C’est cette décrue qu’on guettait. Tant qu’elle n’était pas venue, tout le monde restait à Damiette, à ronger son frein, et moi je vendais mon vin à des hommes qui n’avaient rien à faire que boire et attendre.
Comment nourrit-on une armée aussi nombreuse, immobile pendant des mois ?
Mieux qu’on ne l’aurait cru, et je vais vous dire pourquoi : les gens du soudan, en fuyant, ont laissé les greniers pleins. Damiette est un port de blé, on y entasse le grain du pays ; nous avons trouvé les magasins gorgés de froment et d’orge, de quoi tenir des mois. Aussi le pain, au camp, n’a jamais manqué et ne coûte presque rien : c’est la seule chose qui soit à bas prix ici. Pour le reste, tout vient par la mer. Les nefs montent de Chypre et d’Acre chargées de vin, de viande salée, de fromage, de fèves, de tout ce qui se garde ; sans ces convois, l’ost aurait faim malgré ses greniers, car on ne vit pas de pain seul, et un chrétien veut son vin. C’est là que je gagne mon pain à moi : entre la cale d’une nef et la bouche d’un soldat, il y a toujours un marchand.
Vous dites le pain à bas prix. Et le reste ?
Le reste est cher, et il enchérit de semaine en semaine. C’est la loi partout où une armée s’assoit : trop de bouches, trop de bourses, et pas assez de tout le reste. Le grain des greniers ne coûte rien, mais essayez d’acheter un mouton vivant, une poule, des œufs frais, des herbes, un fruit : les prix ont triplé, quadruplé depuis l’été. Le vin surtout, parce qu’il faut le faire venir de si loin et que l’oisiveté du camp en fait boire des tonneaux. Un tonneau qui valait tant à Limassol en vaut trois débarqué ici. Le fer, le cuir, la chandelle, tout ce que l’armée use, monte de même. On me tient pour un profiteur ; je réponds que je paie le fret, le risque de mer, le risque de guerre, et que si le prix monte, ce n’est pas moi qui l’ai fait, c’est le nombre. Une ville de guerre est toujours une ville chère.
Qui vit encore dans Damiette, à côté de vous autres, venus avec l’ost ?
Peu de monde des anciens, et c’est le plus triste. Les gens du soudan sont partis. Restent quelques chrétiens d’Orient, de ceux qu’on nomme coptes, qui étaient de la ville avant nous et qui n’ont pas fui ou qui sont revenus ; ceux-là traitent avec nous plus volontiers, on prie le même Dieu, à leur manière, et le négoce parle une langue que tout le monde entend. Et puis les nôtres, en foule : Génois, Pisans, Vénitiens, Provençaux, gens de Marseille, marchands, changeurs, taverniers, et tout ce qui suit une armée et dont un clerc ne veut pas qu’on parle. La grande mosquée, on l’a lavée et bénie, et l’on y chante la messe à présent ; on y a mis un archevêque. Cela fait un drôle d’effet, une église dans les murs d’une mosquée. La ville est chrétienne par-dessus, mais dessous elle reste ce qu’elle était, et je ne sais lequel des deux durera.
La cohabitation est-elle paisible entre toutes ces nations ?
Paisible, non ; disons qu’on se supporte parce qu’il le faut. Le plus dur n’est pas entre chrétiens et gens d’ici — ceux-là sont trop peu pour peser —, c’est entre nous. Mettez dans une même ville des Génois, des Pisans et des Vénitiens, et vous avez trois haines vieilles comme le commerce, pour un quai, un entrepôt, un droit de peser les marchandises. Chaque nation veut sa rue, son fondouk, son église, ses privilèges, et l’on se dispute une ville qui n’est même pas à nous. Il y a aussi la morgue des gens d’armes envers nous autres du négoce : pour un chevalier, un marchand est un homme de rien, bon à fournir et à tondre. On nous doit de l’argent qu’on paie mal. Et il y a la lie du camp, les jeux, le vin, les ribaudes, les querelles qui finissent au couteau. Un roi très dévot mène une armée qui, oisive, ne l’est guère. Je tiens mon comptoir, je ferme ma porte le soir, et je me mêle de mes ballots.
Un renfort est arrivé, dit-on, avant que l’ost ne parte.
Oui, à la fin d’octobre, juste comme les eaux retombaient. Le comte de Poitiers, un des frères du roi, a débarqué avec des nefs et des hommes frais, et l’on m’a dit qu’on l’attendait avec impatience, car sans lui l’armée se fût trouvée courte. Cela a réveillé la ville d’un coup : plus de bouches, plus de bourses, plus de commandes. Pour un marchand, un renfort, c’est d’abord une clientèle. On a vu revenir l’entrain, on s’est remis à charger, à décharger, à compter. Et l’on a compris que le temps de l’attente touchait à sa fin, qu’avec l’eau basse et les hommes rassemblés, l’ost allait enfin s’ébranler. Nous l’avons su avant même qu’on nous le dise, à la manière dont un camp bruit quand il va se lever.
Et elle s’est ébranlée. Comment est la ville, depuis qu’elle est partie ?
Vide, et étrangement calme. L’ost a levé le camp il y a quatre jours et s’en est allée vers l’amont, le long du fleuve. D’un coup, la foule des gens d’armes a disparu, et avec elle la moitié de mes chalands. Reste la garnison qu’on a laissée pour tenir la place, et reste la reine, qui demeure à Damiette derrière ces murs. C’est elle, maintenant, la maîtresse de la ville. Nous autres marchands, la plupart, nous restons : notre affaire est ici, sur le port, où arrivent les nefs, non là-bas dans la boue derrière l’armée. On continue à vendre à la garnison, à ceux qui restent, à ravitailler l’ost par barques quand on le peut. Mais je ne vous cache pas qu’une ville d’où l’armée vient de sortir, c’est une ville qui se sent soudain seule, et qui compte ses murailles.
N’avez-vous pas peur, justement, de rester ainsi derrière l’armée ?
La peur, un marchand la connaît autrement qu’un soldat : lui craint pour sa peau, moi je crains pour ma peau et pour mes ballots, ce qui fait deux fois plus de raisons de dormir mal. Oui, j’ai peur. Nous sommes une poignée d’étrangers dans une ville prise, au bord d’un fleuve dont nous ne maîtrisons rien, au milieu d’un pays qui n’est pas le nôtre et qui, tôt ou tard, voudra reprendre son bien. L’ennemi n’est pas mort parce qu’il a lâché Damiette ; il s’est retiré en amont, il tient le fleuve plus haut, et l’on dit qu’il rassemble ses forces là où l’ost s’en va. Tant que la mer nous reste ouverte derrière nous et que les nefs peuvent venir et repartir, je suis tranquille à demi. Mais que le fleuve ou la fortune se retournent, et une ville pleine devient une nasse. J’ai vu assez de ports changer de maître pour savoir qu’on n’est jamais chez soi dans la maison d’un autre.
Que souhaitez-vous, au fond, vous qui n’êtes ni de guerre ni d’Église ?
Que les routes restent ouvertes et que le fleuve soit clément, le reste ne m’appartient pas. Les clercs veulent la Ville sainte, les chevaliers veulent la gloire, le roi veut sa croisade ; moi, je veux que mes nefs arrivent et repartent, que mes créances se paient, et qu’on ne me brûle pas mon entrepôt. Je ne sais pas ce que l’ost trouvera là-haut dans le delta, et je me garde bien de le deviner ; celui qui prédit la guerre a autant de chances de dire faux qu’un aveugle qui montre la lune. Le Nil, lui, reviendra l’an prochain, à la même saison, qu’il y ait ici un roi de France ou un soudan d’Égypte ; c’est la seule chose dont je sois sûr. Un marchand vit du certain et se défie du reste. Le certain, aujourd’hui, c’est que l’eau est basse, que le pain est à bon compte, que le vin est cher, et que l’armée est partie. Pour le lendemain, je compte, je charge, et je prie comme tout le monde.