Damiette prise sans presque combattre
Nous avons débarqué de vive force, au matin du cinquième jour de juin, la mer nous montant jusqu’à la poitrine et les flèches sarrasines nous plongeant tout autour. On nous promettait un long siège devant la ville la mieux gardée d’Égypte. Nous en tenons les portes ce jour, la garnison enfuie dans la nuit, les greniers pleins. La joie est grande au camp, et grande aussi la surprise : nul, ici, ne comprend encore pourquoi l’Infidèle nous a laissé Damiette presque sans coup férir.
Dieu soit loué : Damiette est à nous. La ville que la chrétienté n’avait arrachée, voilà trente ans, qu’au prix de dix-huit mois de siège, de famine et de peste, est tombée en deux jours entre nos mains. Le sixième jour de juin, l’ost du roi est entré par ses portes ouvertes, sans qu’il fallût y forcer une muraille ni combler un fossé. On peine encore, sous ces tentes, à croire ce que les yeux ont vu.
Il ne faut pourtant rien retrancher de ce qu’a coûté le rivage. Le débarquement fut rude, et le sang y a coulé. Mais de la ville elle-même, il n’y eut pour ainsi dire point de bataille : la garnison de l’émir Fakhr al-Dîn l’a vidée dans la nuit et s’est retirée en amont du fleuve, nous abandonnant les murs, les vivres et jusqu’au pont de barques qu’elle n’a pas rompu. Nous rapportons ici ce que nous avons vu et entendu, et nous disons franchement ce que nous ne savons pas.
La messe en mer, puis l’eau jusqu’à la poitrine
Nos premières voiles parurent devant Damiette le quatrième jour de juin. Sur la plage, une armée nous attendait, rangée en bon ordre, cavaliers et gens de pied sous les bannières de l’émir Fakhr al-Dîn, à qui le soudan absent a laissé la garde du pays. On dit le soudan retenu au loin par une grave maladie ; il n’a point paru.
Le lendemain, cinquième jour du mois, le roi fit dire la messe sur les nefs, puis donna l’ordre du débarquement. On passa des grands vaisseaux dans les barques plates, au ras de l’eau, et l’on nagea vers le sable sous une nuée de traits. Le roi lui-même, à ce que redisent ceux qui étaient à ses côtés, ne voulut pas demeurer en arrière et se jeta à la mer avec les siens, l’eau lui montant plus haut que la ceinture, l’écu au col et la lance au poing.
La bannière de monseigneur saint Denis fut portée en avant, sur une barge qui prit les devants, et l’ost la suivit. Nos arbalétriers et nos archers, des vaisseaux et des barques, criblaient de carreaux et de flèches la cavalerie sarrasine qui poussait ses chevaux dans les vagues pour nous rejeter à l’eau. On se prit corps à corps dans le ressac. La chose fut chaude, mais brève : plusieurs cavaliers sarrasins y furent abattus, et les nôtres, à ce que l’on compte, y perdirent peu de monde. Fakhr al-Dîn, voyant qu’il ne nous rejetterait pas à la mer, abandonna la plage et se replia sur la ville.
La ville vidée dans la nuit
C’est ici que commence l’étrange. Nous nous préparions à asseoir un siège en règle contre une place réputée imprenable, ceinte de ses murs et couverte par le fleuve. Nous avions devant nous l’exemple de nos devanciers, qui n’eurent Damiette qu’après un an et demi de misères. Chacun, sous les tentes, se faisait à l’idée d’un long été de peine.
Or, dans la nuit qui suivit le combat du rivage, la garnison de l’émir n’a pas tenu la ville : elle l’a quittée. Les gens de guerre se sont retirés en amont, vers le haut du fleuve, et avec eux une grande part des habitants, saisis de frayeur, ont fui dans les terres du delta. Au matin du sixième jour, quand les nôtres s’approchèrent des portes, ils les trouvèrent béantes et la ville presque déserte.
Chose plus surprenante encore : ils n’ont pas rompu le pont de barques jeté sur le bras du fleuve, qui nous eût coûté tant de peine à refaire ; ils l’ont laissé debout. Et dans la ville, les greniers pleins, les magasins garnis, des vivres et des richesses en quantité que la fuite n’a pas eu le temps d’emporter ni de brûler. On a relevé aussi nombre de leurs engins de jet abandonnés, dont on tirera le bois pour fortifier notre camp.
Grande joie, et une question qui demeure
La liesse est vive dans l’ost. On chante des grâces, on tient la chose pour un signe du Ciel sur cette entreprise. Prendre en deux jours, et presque sans perte de rivage, ce qu’il avait fallu conquérir jadis dans le sang et la faim : les plus vieux routiers de l’armée disent n’avoir jamais rien vu de tel.
Nous n’en cacherons pas pour autant ce qui nous laisse songeurs. Pourquoi l’émir a-t-il vidé une place aussi forte, garnie et pourvue, après un seul jour de combat au bord de l’eau ? Les uns y voient la panique d’une garnison sans son soudan, gagnée par la peur à la vue de nos nefs. D’autres murmurent plus bas une autre chose : que cette retraite trop facile pourrait bien cacher un dessein, et que l’Infidèle nous attire peut-être là où il nous veut. Nous rapportons les deux bruits sans trancher, car nul, à cette heure, n’en sait le fond.
Pour l’heure, Damiette est prise, l’ost y a ses quartiers, et le roi tient une base sûre sur la terre d’Égypte. Ce que les jours prochains porteront, Dieu seul le sait. Nous nous en tenons à ce qui est : la ville est à nous, et la joie du camp est entière.