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Damiette prise sans presque combattre

Nous avons débarqué de vive force, au matin du cinquième jour de juin, la mer nous montant jusqu’à la poitrine et les flèches sarrasines nous plongeant tout autour. On nous promettait un long siège devant la ville la mieux gardée d’Égypte. Nous en tenons les portes ce jour, la garnison enfuie dans la nuit, les greniers pleins. La joie est grande au camp, et grande aussi la surprise : nul, ici, ne comprend encore pourquoi l’Infidèle nous a laissé Damiette presque sans coup férir.

Aymar le Clerc, chapelain de l’ost 8 juin 1249 6 min de lecture
Enluminure médiévale : des croisés en armes, bannières dressées, abordent en barques sous les murs d'une tour fortifiée devant Damiette
« Grandes Chroniques de France » (Chroniques de Saint-Denis), Londres, British Library, Royal MS 16 G VI, f. 409v, vers 1332-1350 — domaine public (Wikimedia Commons).

Dieu soit loué : Damiette est à nous. La ville que la chrétienté n’avait arrachée, voilà trente ans, qu’au prix de dix-huit mois de siège, de famine et de peste, est tombée en deux jours entre nos mains. Le sixième jour de juin, l’ost du roi est entré par ses portes ouvertes, sans qu’il fallût y forcer une muraille ni combler un fossé. On peine encore, sous ces tentes, à croire ce que les yeux ont vu.

Il ne faut pourtant rien retrancher de ce qu’a coûté le rivage. Le débarquement fut rude, et le sang y a coulé. Mais de la ville elle-même, il n’y eut pour ainsi dire point de bataille : la garnison de l’émir Fakhr al-Dîn l’a vidée dans la nuit et s’est retirée en amont du fleuve, nous abandonnant les murs, les vivres et jusqu’au pont de barques qu’elle n’a pas rompu. Nous rapportons ici ce que nous avons vu et entendu, et nous disons franchement ce que nous ne savons pas.

La messe en mer, puis l’eau jusqu’à la poitrine

Nos premières voiles parurent devant Damiette le quatrième jour de juin. Sur la plage, une armée nous attendait, rangée en bon ordre, cavaliers et gens de pied sous les bannières de l’émir Fakhr al-Dîn, à qui le soudan absent a laissé la garde du pays. On dit le soudan retenu au loin par une grave maladie ; il n’a point paru.

Le lendemain, cinquième jour du mois, le roi fit dire la messe sur les nefs, puis donna l’ordre du débarquement. On passa des grands vaisseaux dans les barques plates, au ras de l’eau, et l’on nagea vers le sable sous une nuée de traits. Le roi lui-même, à ce que redisent ceux qui étaient à ses côtés, ne voulut pas demeurer en arrière et se jeta à la mer avec les siens, l’eau lui montant plus haut que la ceinture, l’écu au col et la lance au poing.

La bannière de monseigneur saint Denis fut portée en avant, sur une barge qui prit les devants, et l’ost la suivit. Nos arbalétriers et nos archers, des vaisseaux et des barques, criblaient de carreaux et de flèches la cavalerie sarrasine qui poussait ses chevaux dans les vagues pour nous rejeter à l’eau. On se prit corps à corps dans le ressac. La chose fut chaude, mais brève : plusieurs cavaliers sarrasins y furent abattus, et les nôtres, à ce que l’on compte, y perdirent peu de monde. Fakhr al-Dîn, voyant qu’il ne nous rejetterait pas à la mer, abandonna la plage et se replia sur la ville.

La ville vidée dans la nuit

C’est ici que commence l’étrange. Nous nous préparions à asseoir un siège en règle contre une place réputée imprenable, ceinte de ses murs et couverte par le fleuve. Nous avions devant nous l’exemple de nos devanciers, qui n’eurent Damiette qu’après un an et demi de misères. Chacun, sous les tentes, se faisait à l’idée d’un long été de peine.

Or, dans la nuit qui suivit le combat du rivage, la garnison de l’émir n’a pas tenu la ville : elle l’a quittée. Les gens de guerre se sont retirés en amont, vers le haut du fleuve, et avec eux une grande part des habitants, saisis de frayeur, ont fui dans les terres du delta. Au matin du sixième jour, quand les nôtres s’approchèrent des portes, ils les trouvèrent béantes et la ville presque déserte.

Chose plus surprenante encore : ils n’ont pas rompu le pont de barques jeté sur le bras du fleuve, qui nous eût coûté tant de peine à refaire ; ils l’ont laissé debout. Et dans la ville, les greniers pleins, les magasins garnis, des vivres et des richesses en quantité que la fuite n’a pas eu le temps d’emporter ni de brûler. On a relevé aussi nombre de leurs engins de jet abandonnés, dont on tirera le bois pour fortifier notre camp.

Grande joie, et une question qui demeure

La liesse est vive dans l’ost. On chante des grâces, on tient la chose pour un signe du Ciel sur cette entreprise. Prendre en deux jours, et presque sans perte de rivage, ce qu’il avait fallu conquérir jadis dans le sang et la faim : les plus vieux routiers de l’armée disent n’avoir jamais rien vu de tel.

Nous n’en cacherons pas pour autant ce qui nous laisse songeurs. Pourquoi l’émir a-t-il vidé une place aussi forte, garnie et pourvue, après un seul jour de combat au bord de l’eau ? Les uns y voient la panique d’une garnison sans son soudan, gagnée par la peur à la vue de nos nefs. D’autres murmurent plus bas une autre chose : que cette retraite trop facile pourrait bien cacher un dessein, et que l’Infidèle nous attire peut-être là où il nous veut. Nous rapportons les deux bruits sans trancher, car nul, à cette heure, n’en sait le fond.

Pour l’heure, Damiette est prise, l’ost y a ses quartiers, et le roi tient une base sûre sur la terre d’Égypte. Ce que les jours prochains porteront, Dieu seul le sait. Nous nous en tenons à ce qui est : la ville est à nous, et la joie du camp est entière.

Le contexte

Le roi Louis IX s’est embarqué à Aigues-Mortes le 25 août 1248 avec l’ost croisé — quelque douze à quinze mille hommes, dont environ trois mille chevaliers, sur près de trente-six grands vaisseaux — pour porter la guerre en Égypte, jugée la clef de la Terre sainte.

Damiette commande l’une des bouches du Nil et l’entrée du delta ; qui la tient tient la porte de l’Égypte.

Lors de la précédente croisade, la chrétienté n’avait pris Damiette qu’au terme d’un siège d’environ dix-huit mois (de mai 1218 au 5 novembre 1219), la ville n’ayant cédé qu’après la famine et les épidémies qui décimèrent ses défenseurs.

Le soudan d’Égypte est dit gravement malade et absent du théâtre ; il a laissé la défense du pays à l’émir Fakhr al-Dîn.

État des informations

Chronique tenue au chaud, au camp de Damiette, deux jours après l’entrée dans la ville. La voix est latine et croit à la guerre sainte, mais les faits sont séparés de la couleur : le débarquement de force, la fuite de la garnison et l’entrée du 6 juin sont établis ; la cause de cette fuite et la suite de la campagne demeurent inconnues. Les chiffres d’effectifs et de pertes sont donnés en ordre de grandeur, et les propos prêtés au roi ou aux émirs rapportés sous réserve.

Ce que l’on sait

  • L’ost du roi a débarqué de vive force sur la plage devant Damiette le 5 juin 1249, sous les charges de la cavalerie et le tir des défenseurs, après une messe dite en mer ; les croisés ont pris pied sur le rivage.
  • Le combat du rivage fut remporté sans pertes notables du côté croisé, plusieurs cavaliers sarrasins y ayant été tués ; Fakhr al-Dîn a alors abandonné la plage.
  • La garnison ayyoubide de l’émir Fakhr al-Dîn a évacué Damiette dans la nuit et s’est retirée en amont du fleuve ; une partie des habitants a fui dans le delta.
  • Les croisés sont entrés dans Damiette le 6 juin 1249 presque sans résistance, y trouvant la ville pourvue de vivres et de richesses, le pont de barques laissé intact et des engins de jet abandonnés.
  • La prise fut d’une rapidité sans commune mesure avec le siège de 1218-1219, qui avait duré environ dix-huit mois.

Ce que l’on ignore

  • On ignore pourquoi la garnison a abandonné une place aussi forte et bien pourvue après un seul jour de combat : déroute, ordre de repli concerté ou piège — la chose n’est pas éclaircie.
  • La suite de la campagne — la marche vers l’amont, la conduite du soudan et de ses forces — reste entièrement à venir et inconnue à cette date.
  • L’état exact du soudan, sa maladie et son lieu ne sont connus que par ouï-dire.

Sources historiques utilisées

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Septième croisade — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : débarquement du 5 juin 1249 sous les charges musulmanes, prise de pied sur le rivage, retraite de Fakhr al-Dîn qui abandonne la plage puis n’ose tenir Damiette, entrée dans la ville et absence du soudan malade. Consulté pour l’enchaînement des faits du débarquement.

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Prise de Damiette (1249) — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : navires en vue le 4 juin, messe en mer et débarquement du 5 juin, bannière de saint Denis portée en avant, tir des arbalétriers, fuite des habitants et entrée des croisés le 6 juin dans une ville pourvue de vivres et de richesses ; effectifs de l’ost et flotte. Croisé pour la couleur et les chiffres.

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Siege of Damietta (1249) — Wikipedia

Article de Wikipédia en anglais : prise de Damiette le 6 juin 1249 avec peu de résistance, retrait égyptien en amont du Nil, capture d’engins de jet dont le bois servit à fortifier le camp, effectifs approximatifs (env. 15 000 hommes, 3 000 chevaliers, 36 vaisseaux). Croisé pour recouper faits et chiffres.

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Siège de Damiette (1218-1219) — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : siège de Damiette de mai 1218 au 5 novembre 1219, soit environ dix-huit mois, la ville cédant après famine et épidémies. Consulté pour le contraste avec la prise éclair de 1249.

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Note de reconstitution éditoriale — chronique du camp de Damiette

Aujourd’hier imagine une gazette latine embarquée avec l’ost de Louis IX, tenue par un clerc d’époque qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « le Sarrasin », « l’Infidèle ». Le dispositif d’immersion n’altère pas les faits : le débarquement de force, la fuite nocturne de la garnison et l’entrée du 6 juin sont posés comme établis dans le relevé des faits, séparés de la couleur de voix. Les effectifs, les pertes et les propos prêtés sont donnés en ordre de grandeur et sous réserve, et rien n’y préjuge de la suite de la campagne.

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