Au Caire, un pouvoir qu’on ne voit plus
On discute beaucoup, au camp, de ce que fait le soudan, de ce qu’il ordonne, de ce qu’il prépare contre nous. On en discute beaucoup, et l’on n’en sait, à vrai dire, presque rien de sûr.
Depuis que l’ost s’est établi dans le delta, aux abords du fleuve, on ne cesse d’interroger les prisonniers et les marchands sur l’état du soudan d’Égypte. Les réponses ne s’accordent guère, et l’on en vient à se demander si quiconque, dans notre camp, sait réellement ce qui se trame au Caire.
Ce qui est tenu pour sûr, c’est que le soudan malik as-Sâlih, celui-là même qui commandait la défense de Damiette avant que la ville ne nous fût livrée, est un prince affaibli depuis longtemps par la maladie. On l’a vu, ces dernières années, se faire porter en litière plutôt qu’à cheval. Certains, au camp, jurent qu’il n’a plus quitté sa couche depuis des semaines ; d’autres affirment l’avoir vu paraître encore. Nous ne trancherons pas entre ces bruits, faute de savoir lequel dire vrai.
Ce que nous savons en revanche avec certitude, c’est que le pouvoir des Sarrasins d’Égypte ne tient pas à un seul homme dans son lit. Derrière le soudan, qu’il gouverne ou qu’il décline, se tient un appareil solide, hérité du grand Salâh ad-Dîn, et servi par des capitaines qui ne sont ni des ombres ni des figurants.
Une maison qui ne date pas d’hier
On aurait tort, à l’ost, de tenir l’Égypte pour un pays sans tête et prêt à choir dès que son maître faiblirait. La maison ayyoubide gouverne le Caire depuis près d’un siècle, depuis le temps du grand Salâh ad-Dîn qui reprit Jérusalem à nos pères. Malik as-Sâlih en est l’héritier, et sous son sceau tiennent encore une armée nombreuse, des places fortes et un trésor que la seule maladie d’un homme ne suffit pas à dissoudre.
Ce qui frappe, depuis que nous campons ici, c’est la constance des ordres qui nous parviennent par les transfuges et les espions : le ravitaillement du delta se poursuit, les garnisons tiennent leurs postes, les décrets continuent d’être scellés et publiés comme à l’ordinaire. Si le maître est aussi affaibli qu’on le dit, la machine, elle, ne montre aucun signe de désordre.
L’émir qui tient le camp
Le nom qui revient le plus souvent dans les rapports est celui de Fakhr ad-Dîn, émir et chef de guerre auquel le soudan a confié le commandement de ses troupes dans le delta. C’est lui qui a mené la retraite de Damiette, lui encore qui organise la résistance à mesure que notre ost avance vers l’intérieur des terres. Les prisonniers en parlent comme d’un capitaine expérimenté et écouté, non comme d’un simple exécutant.
C’est à sa personne, plus qu’à celle du soudan lui-même, que semblent aujourd’hui s’adresser les hommes du delta pour savoir ce qu’il faut faire. Un chroniqueur prudent notera la chose sans en tirer de conclusion hâtive : il est courant, en temps de guerre, qu’un chef de guerre sur le terrain paraisse plus présent que le prince malade dans sa capitale. Cela ne dit encore rien de qui, en vérité, décide au Caire.
Ce que l’on chuchote, ce que l’on ignore
Un bruit court depuis quelques jours parmi les gens du pays passés à notre camp, et nous le rapportons pour ce qu’il est : une rumeur, non un fait vérifié. On dit que le soudan serait à l’extrémité, sinon déjà mort, et que sa maison s’emploierait à taire la chose. On cite, à l’appui, le silence inhabituel qui entoure sa personne depuis l’installation du camp sarrasin près de nous, et le rôle grandissant de son épouse, une dame que l’on nomme Chajar ad-Durr, dans les affaires du palais.
Nous ne savons rien de sûr là-dessus, et il serait malhonnête de le donner pour acquis. Un soudan malade n’est pas un soudan mort, et les cours d’Orient ne manquent pas de raisons, même sans deuil à cacher, de laisser courir peu de nouvelles de la santé d’un prince en temps de guerre. Ce que nous ignorons demeure entier : qui, au juste, arrête aujourd’hui les décisions au Caire, et ce qu’il adviendra du commandement sarrasin si la maladie du soudan s’aggravait encore.
Ce silence même est une leçon pour notre camp. Nous marchons contre un pouvoir dont nous voyons mal l’intérieur, servi par une maison ancienne, un trésor éprouvé et un capitaine de guerre qui, lui, ne se cache pas. C’est assez pour qu’on n’aille point le tenir pour moins redoutable que ne le voudrait notre espérance.