La Mansourah : l’avant-garde engloutie dans la ville
Le mardi 8 de ce mois de février, au petit jour, un gué a enfin livré passage au bras d’eau qui nous barrait la route. L’avant-garde a passé la première, culbuté le camp ennemi et s’est jetée dans La Mansourah. Elle n’en est pas ressortie. Le comte d’Artois, frère du roi, y est demeuré ; avec lui le comte de Salisbury, messire Raoul de Coucy, et tant de chevaliers qu’on n’ose encore en faire le compte. Nous écrivons ce que nous savons, et disons franchement ce que nous ignorons.
Voilà des semaines que l’ost campait sur la rive, arrêté par un bras du fleuve trop profond pour être passé et trop large pour être comblé. On avait tenté de jeter une chaussée ; l’ennemi la ruinait à mesure. Le passage tenait de l’impossible. Il a fallu qu’un homme du pays, dit-on, montrât un gué praticable en amont pour que la chose devînt possible. Au matin du mardi 8, l’avant-garde s’est engagée dans l’eau et a gagné l’autre bord.
Ce qui a suivi tient à la fois de l’exploit et du désastre, et nous ne saurions séparer l’un de l’autre. La charge a été si prompte qu’elle a surpris le camp sarrasin encore mal éveillé et l’a rompu du premier choc. L’émir Fakhr al-Dîn, qui tenait le commandement de l’armée ennemie, y a trouvé la mort, emporté avant d’avoir pu ranger ses gens. Un instant, la victoire a paru entière. Puis l’avant-garde, au lieu de s’arrêter et d’attendre le gros de l’ost qui passait encore le gué, a poussé jusque dans les rues de La Mansourah. C’est là qu’elle s’est perdue.
Il faut le dire sans le farder : ce fut fait contre l’avis des plus sages. Les frères du Temple, qui connaissent la guerre du pays, tenaient qu’il fallait tenir le terrain conquis et non se jeter dans une ville qu’on ne connaissait pas. On ne les écouta point. L’ardeur l’emporta sur la mesure, et la faute se paya aussitôt.
Le piège des ruelles
La ville parut d’abord vide, comme abandonnée par ceux qui fuyaient. On y entra donc à bride abattue, croyant achever une déroute. Mais les rues de La Mansourah sont étroites, coudées, faites pour qu’un cavalier n’y puisse ni charger ni se retourner. À peine les nôtres engagés, les portes se refermèrent derrière eux et la ville se hérissa. Ce n’était plus une poursuite, c’était une nasse.
De chaque terrasse, de chaque fenêtre, on jeta sur eux poutres, pierres et traits ; des hommes en armes surgirent à chaque carrefour, et jusqu’aux habitants qui frappaient du haut des toits. Les chevaux s’abattaient, embarrassant le chemin ; les chevaliers, désarçonnés dans ce boyau, ne pouvaient plus se prêter secours. On rapporte qu’un capitaine mamelouk, un certain Baybars — un homme qui monte parmi les leurs, redouté pour son coup d’œil —, avait disposé la chose ainsi, laissant les nôtres s’enfoncer pour mieux les enclore. Nous le donnons comme on nous le redit, sans en jurer le détail.
Les morts qu’on nomme déjà
De ceux qui sont demeurés dans la ville, trois noms courent de bouche en bouche, et ceux-là, hélas, ne sont point rumeur. Le comte Robert d’Artois, frère de notre roi, qui menait l’avant-garde, n’en est pas revenu ; on dit qu’il se serait réfugié dans une maison où on l’aurait joint. Avec lui a péri messire Guillaume de Longue-Épée, comte de Salisbury, qui commandait les chevaliers venus d’Angleterre, et messire Raoul de Coucy, l’un de nos barons. Le maître du Temple lui-même, messire Guillaume de Sonnac, a laissé un œil dans l’affaire et n’a échappé qu’à grand-peine.
Combien d’autres ? On ne le sait pas encore au juste, et nous nous garderons d’un compte que nul ne peut tenir aujourd’hui. On chuchote trois cents chevaliers tombés, quatre-vingts frères du Temple, et qu’à peine une poignée en serait sortie vive — cinq, disent les plus noirs. Ce sont là paroles de camp, dites dans la douleur ; nous les rapportons pour ce qu’elles valent, comme un ordre de grandeur du malheur, non comme un décompte arrêté.
Ce que nous savons, ce que nous ignorons
Le gros de l’ost a fini de passer et tient à présent la rive et l’approche de la ville. Le roi est sain et sauf, et l’armée n’est pas défaite : elle a perdu son avant-garde, non sa bataille. Mais le coup porté au cœur est rude. Perdre en une matinée le propre frère du roi, un comte d’Angleterre et tant de bonnes lances, c’est un deuil dont l’ost n’a pas encore mesuré le fond.
Ce que nous ignorons pèse autant que ce que nous savons. Nul ne peut dire ici si la route du Caire reste ouverte, ni qui, chez l’ennemi, commande à présent que l’émir Fakhr al-Dîn n’est plus. On ne sait pas davantage ce que l’adversaire, ainsi enhardi, tentera dans les jours prochains. Nous n’en préjugeons rien. Nous avons noté la male aventure du 8 février telle qu’elle nous est parvenue ; le reste appartient aux jours qui viennent.