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La Mansourah : l’avant-garde engloutie dans la ville

Le mardi 8 de ce mois de février, au petit jour, un gué a enfin livré passage au bras d’eau qui nous barrait la route. L’avant-garde a passé la première, culbuté le camp ennemi et s’est jetée dans La Mansourah. Elle n’en est pas ressortie. Le comte d’Artois, frère du roi, y est demeuré ; avec lui le comte de Salisbury, messire Raoul de Coucy, et tant de chevaliers qu’on n’ose encore en faire le compte. Nous écrivons ce que nous savons, et disons franchement ce que nous ignorons.

Guillaume de Saint-Jean, clerc 13 février 1250 7 min de lecture
Enluminure médiévale : mêlée de chevaliers en cottes fleurdelisées, épées et sabres levés, un cheval caparaçonné abattu et des combattants blessés au sol, lors de la bataille de La Mansourah
Enluminure anonyme, « Vie et miracles de saint Louis » de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1330-1340 (BnF, Français 5716, f. 199), Bibliothèque nationale de France — domaine public (Wikimedia Commons).

Voilà des semaines que l’ost campait sur la rive, arrêté par un bras du fleuve trop profond pour être passé et trop large pour être comblé. On avait tenté de jeter une chaussée ; l’ennemi la ruinait à mesure. Le passage tenait de l’impossible. Il a fallu qu’un homme du pays, dit-on, montrât un gué praticable en amont pour que la chose devînt possible. Au matin du mardi 8, l’avant-garde s’est engagée dans l’eau et a gagné l’autre bord.

Ce qui a suivi tient à la fois de l’exploit et du désastre, et nous ne saurions séparer l’un de l’autre. La charge a été si prompte qu’elle a surpris le camp sarrasin encore mal éveillé et l’a rompu du premier choc. L’émir Fakhr al-Dîn, qui tenait le commandement de l’armée ennemie, y a trouvé la mort, emporté avant d’avoir pu ranger ses gens. Un instant, la victoire a paru entière. Puis l’avant-garde, au lieu de s’arrêter et d’attendre le gros de l’ost qui passait encore le gué, a poussé jusque dans les rues de La Mansourah. C’est là qu’elle s’est perdue.

Il faut le dire sans le farder : ce fut fait contre l’avis des plus sages. Les frères du Temple, qui connaissent la guerre du pays, tenaient qu’il fallait tenir le terrain conquis et non se jeter dans une ville qu’on ne connaissait pas. On ne les écouta point. L’ardeur l’emporta sur la mesure, et la faute se paya aussitôt.

Le piège des ruelles

La ville parut d’abord vide, comme abandonnée par ceux qui fuyaient. On y entra donc à bride abattue, croyant achever une déroute. Mais les rues de La Mansourah sont étroites, coudées, faites pour qu’un cavalier n’y puisse ni charger ni se retourner. À peine les nôtres engagés, les portes se refermèrent derrière eux et la ville se hérissa. Ce n’était plus une poursuite, c’était une nasse.

De chaque terrasse, de chaque fenêtre, on jeta sur eux poutres, pierres et traits ; des hommes en armes surgirent à chaque carrefour, et jusqu’aux habitants qui frappaient du haut des toits. Les chevaux s’abattaient, embarrassant le chemin ; les chevaliers, désarçonnés dans ce boyau, ne pouvaient plus se prêter secours. On rapporte qu’un capitaine mamelouk, un certain Baybars — un homme qui monte parmi les leurs, redouté pour son coup d’œil —, avait disposé la chose ainsi, laissant les nôtres s’enfoncer pour mieux les enclore. Nous le donnons comme on nous le redit, sans en jurer le détail.

Les morts qu’on nomme déjà

De ceux qui sont demeurés dans la ville, trois noms courent de bouche en bouche, et ceux-là, hélas, ne sont point rumeur. Le comte Robert d’Artois, frère de notre roi, qui menait l’avant-garde, n’en est pas revenu ; on dit qu’il se serait réfugié dans une maison où on l’aurait joint. Avec lui a péri messire Guillaume de Longue-Épée, comte de Salisbury, qui commandait les chevaliers venus d’Angleterre, et messire Raoul de Coucy, l’un de nos barons. Le maître du Temple lui-même, messire Guillaume de Sonnac, a laissé un œil dans l’affaire et n’a échappé qu’à grand-peine.

Combien d’autres ? On ne le sait pas encore au juste, et nous nous garderons d’un compte que nul ne peut tenir aujourd’hui. On chuchote trois cents chevaliers tombés, quatre-vingts frères du Temple, et qu’à peine une poignée en serait sortie vive — cinq, disent les plus noirs. Ce sont là paroles de camp, dites dans la douleur ; nous les rapportons pour ce qu’elles valent, comme un ordre de grandeur du malheur, non comme un décompte arrêté.

Ce que nous savons, ce que nous ignorons

Le gros de l’ost a fini de passer et tient à présent la rive et l’approche de la ville. Le roi est sain et sauf, et l’armée n’est pas défaite : elle a perdu son avant-garde, non sa bataille. Mais le coup porté au cœur est rude. Perdre en une matinée le propre frère du roi, un comte d’Angleterre et tant de bonnes lances, c’est un deuil dont l’ost n’a pas encore mesuré le fond.

Ce que nous ignorons pèse autant que ce que nous savons. Nul ne peut dire ici si la route du Caire reste ouverte, ni qui, chez l’ennemi, commande à présent que l’émir Fakhr al-Dîn n’est plus. On ne sait pas davantage ce que l’adversaire, ainsi enhardi, tentera dans les jours prochains. Nous n’en préjugeons rien. Nous avons noté la male aventure du 8 février telle qu’elle nous est parvenue ; le reste appartient aux jours qui viennent.

Le contexte

L’ost de Louis IX, maître de Damiette depuis juin, remonte vers Le Caire et s’est heurté à un bras du fleuve, le Bahr al-Seghir, qui le sépare de La Mansourah où campe l’armée ayyoubide.

Le sultan As-Salih Ayyoub est mort à l’automne ; sa mort a été tenue secrète, et l’émir Fakhr al-Dîn exerçait le commandement de l’armée d’Égypte.

Après des semaines de tentatives pour combler ou franchir le bras d’eau, un gué praticable a été indiqué à l’armée, permettant le passage du 8 février.

L’avant-garde était menée par Robert d’Artois, comte d’Artois et frère du roi, appuyé des frères du Temple et des chevaliers anglais de Guillaume de Longue-Épée, comte de Salisbury.

État des informations

Cette une est écrite à chaud, cinq jours après l’affaire, depuis le camp de l’ost. La voix est latine et croit à la guerre sainte, mais les faits sont séparés de la couleur : les morts nommés et le franchissement du gué sont établis, les chiffres de pertes et le rôle précis de Baybars sont donnés en rumeur. Nous ne préjugeons rien de la suite, que nul ici ne connaît.

Ce que l’on sait

  • Le 8 février 1250, l’avant-garde de l’ost a franchi le bras du fleuve par un gué et surpris le camp ennemi sur l’autre rive.
  • Emportée par son élan, l’avant-garde a chargé dans La Mansourah même, contre l’avis des frères du Temple qui prêchaient la prudence, et s’y est trouvée piégée dans les ruelles étroites.
  • Y ont péri Robert d’Artois (frère du roi et chef de l’avant-garde), Guillaume de Longue-Épée, comte de Salisbury, et Raoul de Coucy ; côté ennemi, l’émir Fakhr al-Dîn, qui commandait l’armée d’Égypte, a été tué.
  • Le gros de l’ost a achevé le passage et tient la rive ; le roi est sauf et l’armée n’est pas détruite, mais elle a perdu son avant-garde.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si la route du Caire demeure ouverte et si l’ost peut encore pousser plus avant.
  • L’ampleur exacte des pertes n’est pas connue ; nul ne peut en tenir le compte à ce jour.
  • On ne sait pas qui commande désormais l’armée ennemie, l’émir Fakhr al-Dîn étant mort, ni ce que l’adversaire tentera ensuite.

Sources historiques utilisées

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Bataille de Mansourah — Wikipédia

Article de Wikipédia en français : franchissement du gué du Bahr al-Seghir le 8 février 1250, charge de l’avant-garde de Robert d’Artois et des Templiers dans la ville contre l’avis prudent des chefs, piège dans les ruelles, morts de Robert d’Artois, du comte de Salisbury et de Raoul de Coucy, mort de l’émir Fakhr al-Dîn, rôle de Baybars, estimations de pertes (300 chevaliers, 80 Templiers, poignée de survivants).

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Battle of Mansurah (1250) — Wikipedia

Article de Wikipédia en anglais : gué indiqué par un homme du pays, attaque surprise du camp de Gideila, entrée dans La Mansourah, portes refermées et embuscade organisée par Baybars, Robert d’Artois réfugié dans une maison, mort de Salisbury et de Fakhr al-Dîn, Guillaume de Sonnac blessé à l’œil, chiffres de pertes donnés comme estimations chroniquées. Croisé avec la version française.

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Note de reconstitution éditoriale — la charge du 8 février

Aujourd’hier imagine une gazette latine embarquée avec l’ost de Louis IX, tenue par un clerc d’époque qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « le Sarrasin ». Le dispositif d’immersion n’altère pas les faits : les morts nommés et le franchissement du gué sont posés comme établis, tandis que les chiffres de pertes et le rôle précis de Baybars restent en rumeur. Aucun présage de la suite : la page ignore ce que porteront les jours à venir.

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