Le roi de France aux mains du Sarrasin
Il faut l’écrire, et la main tremble à le tracer : le roi Louis, notre sire, est prisonnier des Infidèles. Pris malade, à la queue de l’ost en retraite, au petit village de Munyat Abî Abdallah, le mardi après la fuite du camp. Avec lui, ses deux frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers, et une foule de barons. Nul n’avait imaginé cela. On voulait sauver l’armée ; on a perdu le roi.
Nous n’avons pas de mots pour ce que nous devons rapporter, et il faut pourtant le rapporter, car ce n’est ni une rumeur ni une frayeur de camp : le roi de France est aux mains du soudan. Louis, sire de ce royaume et chef de cette croisade, a été fait prisonnier des Infidèles, le mardi qui a suivi la fuite de notre camp, au bord du fleuve, dans un pauvre village que les gens du pays nomment Munyat Abî Abdallah. Il était malade à ne plus tenir sur ses jambes. On l’a pris comme on prend un homme à bout.
Depuis des semaines déjà, l’ost n’était plus une armée. Le mal la rongeait, la faim l’achevait, et le fleuve, qui était notre chemin et notre vivre, était devenu le chemin et le vivre de l’ennemi. Quand il n’y eut plus rien à espérer devant Mansourah, on résolut de reculer vers Damiette pour sauver ce qui pouvait l’être. La retraite a tourné au désastre, et le désastre a emporté le roi lui-même. Nous disons ce que nous avons vu et ce que redisent ceux qui en sont revenus. Le reste — ce qu’il adviendra de notre sire — nul ici ne le sait, et nous ne feindrons pas de le savoir.
Un ost que le mal et la faim avaient déjà défait
Il faut dire d’abord dans quel état était l’armée, car sans cela on ne comprend pas comment un roi de France a pu tomber. Depuis le carême, un mal s’était mis dans les corps que nul mire ne sait nommer ni guérir. Les hommes n’avaient plus de force, les jambes se marbraient de taches livides, les gencives enflaient, pourrissaient et saignaient, au point que les dents se déchaussaient et qu’il fallait, dit-on, tailler la chair morte de la bouche pour pouvoir seulement manger. À cela s’ajoutait le flux de ventre qui vidait les hommes et ne les lâchait plus. On mourait chaque jour, sous la tente comme au fossé.
Beaucoup, ici, tiennent ce mal pour une punition, ou pour l’effet de l’air corrompu qui monte du fleuve et des morts qu’on n’a pu ensevelir. Le roi lui-même n’en fut pas épargné : on le savait atteint du flux, affaibli, contraint de se faire porter. Un chef malade à la tête d’une armée malade, voilà ce que nous étions devenus devant Mansourah, sans avoir pu forcer le passage vers Le Caire.
Le pis vint quand le vivre manqua. Le nouveau soudan, Tûrân Châh, fils du soudan défunt, arrivé d’Orient pour prendre la riposte en main, comprit que notre force n’était pas dans nos lances mais dans nos nefs de ravitaillement qui remontaient de Damiette. On rapporte qu’il fit porter des barques par voie de terre, démontées et chargées à dos de bête, pour les remettre à l’eau en aval de notre camp, sur le Nil, entre nous et Damiette. De là, ces bateaux tombèrent sur nos convois et en prirent ou brûlèrent grand nombre. Le pain manqua. Une armée qui pourrissait déjà se mit à mourir de faim.
La fuite du camp, la nuit
Quand il fut clair qu’on ne tiendrait plus, le conseil du roi résolut la retraite. On voulait ramener l’ost vers Damiette, où sont la reine et nos vaisseaux, et sauver l’armée du roi de l’enlisement où elle se défaisait. On fit passer les malades et une part des gens sur les nefs qui restaient, et le reste devait suivre par la rive.
On leva le camp de nuit, dans la semaine passée, la nuit du mardi. La chose se fit dans le désordre et la hâte que l’on devine chez des hommes épuisés qui décrochent devant un ennemi qui veille. On rapporte — et si cela est vrai, c’est une male faute — qu’on négligea de rompre un pont de bateaux jeté sur un bras du fleuve, par où les Sarrasins purent aussitôt passer et se jeter à nos trousses. Ce qui devait être une retraite ordonnée devint une déroute.
Dès le petit jour, l’ennemi était sur l’arrière-garde. Les gens de Tûrân Châh, et parmi eux ces cavaliers mamelouks qui se sont montrés si rudes à Mansourah, harcelèrent la colonne, la coupèrent, l’enfoncèrent. Vers un village que l’on nomme Fariskur, l’arrière-garde fut proprement écrasée. Là périrent ou furent pris une multitude des nôtres. Ceux qui étaient sur les nefs ne furent pas mieux lotis : le fleuve était tenu, et l’on ne passa point.
La prise du roi à Munyat Abî Abdallah
C’est dans cette débâcle que le roi fut pris. Trop faible pour se tenir en selle et mener les siens, épuisé par le mal, notre sire s’était laissé porter jusqu’à une maison du village de Munyat Abî Abdallah, sur la route de Damiette, où l’on rapporte qu’il gisait presque sans connaissance. C’est là que les gens du soudan l’ont trouvé et pris. On dit que ce fut un serviteur du palais, un eunuque, qui reçut sa reddition. Nous ne savons pas les mots qui furent dits, et nous n’en inventerons pas.
Avec le roi tombèrent aux mains de l’ennemi ses deux frères qui étaient à l’ost : messire Charles, comte d’Anjou, et messire Alphonse, comte de Poitiers, celui-là même qui avait amené les renforts l’an dernier. Avec eux, un grand nombre de barons, de chevaliers et de gens de tout état, plus qu’on n’en saurait compter pour l’heure. Le troisième frère, le comte d’Artois, n’est pas de cette infortune : il était déjà tombé à la bataille de Mansourah, deux mois auparavant.
Ainsi, en une nuit et un jour, l’armée qui avait pris Damiette et menacé Le Caire a cessé d’exister comme armée. Le camp est abandonné, la colonne est brisée, et le chef de la croisade est captif. On ne se souvient pas, dans la mémoire des vivants, qu’un roi de France ait été pris de la sorte par un prince infidèle. C’est cela, et non les pertes, qui laisse chacun sans voix.
Ce que nul ne sait encore
Reste l’essentiel, et c’est justement ce que nul ne peut dire : ce qu’il adviendra du roi. On le sait malade — assez pour qu’on craigne, dans le camp, non plus seulement pour sa liberté mais pour sa vie. Le tiendra-t-on comme un prince que l’on ménage, ou comme une proie ? Le soignera-t-on ? Nul ne le sait.
On parle déjà d’un rachat. Il est de coutume qu’un grand prisonnier se rende contre or et contre places, et l’on murmure que le soudan voudrait Damiette rendue et une somme telle qu’on n’en a jamais versé. Mais sur le compte de cette somme, les bouches ne s’accordent point, et sur les conditions moins encore. Nous rangeons cela parmi les bruits, non parmi les faits, et nous nous garderons d’avancer un chiffre comme s’il était arrêté.
Ce que nous tenons pour sûr tient en peu de mots, et il est déjà accablant : le roi est vivant, le roi est prisonnier, le roi est malade, ses frères sont pris avec lui, et l’ost n’est plus. Le reste appartient aux jours qui viennent. La reine tient encore Damiette. Nous prierons, et nous attendrons des nouvelles, en tâchant de ne rapporter que ce qui sera vrai.