Trois jours après, le camp tient mais saigne
Le soudanais est revenu en force sur notre camp devant La Mansourah. Le maître du Temple, messire Guillaume de Sonnac, déjà éborgné dans la charge du 8, est tombé dans la mêlée ; le grand commandeur de l’Hôpital, frère Jean de Ronay, avec lui. L’ost a tenu le terrain, au prix d’un sang que nul ici ne compte encore.
Ce dimanche 11 février, l’ennemi est revenu sur nous en masse, comme il n’avait pas encore osé. Depuis trois jours que le comte d’Artois et tant des nôtres gisent devant La Mansourah, le camp du roi vivait sur ses gardes, retranché derrière le fossé et la levée de terre. C’est là qu’il nous a cherchés, de toutes parts à la fois, archers et cavaliers mêlés, et l’on dit que le feu grégeois a volé sur nos tentes.
Le maître du Temple, messire Guillaume de Sonnac, qui avait déjà perdu un œil dans la charge du 8, a tenu son rang jusqu’au bout de son sang. Il est tombé dans la presse, avec lui le grand commandeur de l’Hôpital, frère Jean de Ronay. On rapporte que le roi lui-même a dégagé de sa personne son frère le comte d’Anjou, un instant fort pressé, à l’endroit où l’on croyait le camp percé.
Un assaut par tout le camp
Nul ne s’attendait à un jour si dur après trois de combats. Ce dimanche, le soudanais a jeté ses gens contre le camp de toutes parts, non plus seulement au pont ou aux abords de la ville, mais sur le retranchement même où logent le roi et ses barons. Les nôtres ont dû courir aux armes en désordre, chacun défendant le pan de fossé qui lui échoyait.
On parle de traits de feu lancés sur nos tentes, de cette poudre grégeoise dont les Sarrasins usent contre nos machines et nos hommes, et qui sème l’épouvante autant que le ravage. Le combat a duré une bonne part du jour, sans que l’un ou l’autre camp ne cède le terrain d’un coup.
Le Temple et l’Hôpital décapités
Messire Guillaume de Sonnac, maître du Temple, qui portait déjà depuis le 8 la perte d’un œil reçue devant La Mansourah, a combattu ce jour au premier rang de ses frères, comme il sied à sa charge. Il y est tombé, et avec lui le grand commandeur de l’Hôpital, frère Jean de Ronay, qui tenait l’ordre en l’absence du maître. Les deux grandes maisons de religion qui font la force de notre ost perdent en un seul jour leurs chefs.
On dit que fort peu de frères du Temple qui ont chargé avec le comte d’Artois le 8 sont encore en vie ; le nombre qui circule au camp fait frémir, mais nul ne le tient pour sûr et nous nous garderons de le donner comme un compte arrêté.
Le camp a tenu
Malgré la fureur de l’assaut, le camp n’a pas été enfoncé. Le roi a tenu son poste, et l’on rapporte que son frère le comte d’Anjou, un moment fort pressé, a été dégagé du péril par le roi lui-même, accouru à ses côtés. Au soir, l’ennemi s’est retiré vers la ville, et nos gens sont restés maîtres du terrain qu’ils occupaient au matin.
Mais tenir n’est pas vaincre. L’ost campe toujours sur la même rive du fleuve, en face d’une ville qu’il n’a pu prendre, l’autre rive tenue par l’ennemi, et trois jours de bataille l’ont laissé exsangue. Chevaux perdus, blessés qui s’entassent, vivres qui commencent à manquer : la victoire de ce dimanche a un goût amer.