Paris sous les armes : comment la capitale a été bouclée pour le 21 janvier
Au lendemain de l’exécution, on mesure l’ampleur du dispositif qui a tenu la capitale d’un bout à l’autre de la matinée. Barrières fermées, carrefours hérissés de canons, cavalerie autour de la voiture, silence imposé sur tout le trajet : récit d’une ville mise en ordre de bataille pour conduire un homme au supplice — et d’un seul moment où la machine a paru, un instant, vaciller.
Paris, ce mardi 22 janvier, au matin. La ville a repris son cours, les boutiques rouvrent, les barrières sont de nouveau franchies ; mais chacun, ce matin, refait dans sa tête le compte des soldats qu’il a vus hier. Car ce qui a tenu la capitale, durant les heures où l’on conduisait Louis Capet de sa prison à l’échafaud, ne fut pas une garde ordinaire : ce fut une ville entière mise sous les armes, quadrillée rue par rue, comme on dispose une troupe avant la bataille. Nous avons tâché, en parcourant les quartiers et en recueillant ce que disent ceux qui tenaient les rangs, de reconstituer ce dispositif.
C’est le général Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, qui en avait la conduite. On l’a vu paraître à la tour du Temple vers huit heures, à la tête de la force, pour signifier au condamné qu’il fallait partir et le prendre en charge. De ce moment, l’homme qu’on menait au supplice ne fut plus un instant hors de la main des soldats.
On avait, dès la veille au soir, pris les grandes précautions. Les barrières de Paris ont été fermées pour la journée, de sorte que nul ne pût entrer ni sortir de la ville. Défense avait été faite de circuler en armes hors des rangs, et les attroupements étaient interdits ; la circulation des particuliers elle-même se trouvait, dans la plupart des rues du trajet, à peu près suspendue. Une ville close sur elle-même, en somme, où l’on n’avait laissé d’ouvert que le chemin par lequel passerait la voiture.
Car le condamné, contre l’usage réservé à ceux que mène l’exécuteur, n’a pas été conduit sur la charrette : il est monté dans une voiture fermée, un carrosse de couleur verte fourni, dit-on, par la municipalité. Il y avait avec lui le prêtre qui l’assistait, l’abbé Edgeworth, et deux gendarmes. Le trajet, du Temple à la place, aura demandé près de deux heures, tant on l’a mené au pas : par la rue du Temple, puis le long des Grands Boulevards, et enfin par la rue ci-devant Royale, qu’on nomme à présent rue de la Révolution. La voiture est parvenue à destination vers dix heures et quart, et l’on sait que le couperet est tombé peu après, à dix heures vingt-deux.
Une ville hérissée d’armes
De ce que nous avons vu et de ce qu’on nous rapporte, le tableau est celui d’un quadrillage complet. Les carrefours, les places, les rues du parcours étaient tenus par des fédérés, des gardes nationaux, des fusiliers ; aux points qu’on jugeait stratégiques, on avait mis des canons en batterie. Autour de la voiture marchait une force de cavalerie, gendarmes à cheval encadrant le convoi de toutes parts, et l’on battait du tambour en grand nombre tout au long du chemin.
Sur les effectifs, aucun chiffre officiel n’a été communiqué. On parle, dans la ville, de quelque quatre-vingt mille hommes en armes répartis dans Paris ; d’environ vingt mille rassemblés autour de l’échafaud même, formant un large cordon qui tenait la foule à distance de la plate-forme ; de quelque deux cents gendarmes à cheval précédant et entourant la voiture. Ce sont là des ordres de grandeur, tels qu’on se les répète de bouche en bouche, et non un dénombrement arrêté.
Ce qui frappe, au récit de tous, c’est moins le nombre encore que le silence. Sur la plus grande partie du trajet, on avait commandé que nul ne criât, et l’ordre, dit-on, fut obtenu : la foule, tenue à distance derrière les rangs de soldats, a regardé passer la voiture sans grande clameur, dans un calme que beaucoup disent n’avoir jamais éprouvé en pareille circonstance. La capitale s’était comme retenue de respirer.
L’instant où la machine a vacillé
Il s’est pourtant trouvé un moment, un seul, où ce bel ordre a paru près de se rompre. C’était au ralentissement du convoi, dans le quartier de Bonne-Nouvelle, aux environs de la rue de Cléry, à ce que nous avons pu recueillir. Là, dans la presse, un homme — quelques-uns, disent d’autres récits — se serait soudain élancé vers la voiture en criant des mots dont la teneur varie selon les témoins : « À nous, ceux qui veulent sauver le roi ! », ou quelque chose d’approchant.
L’appel, s’il fut lancé, est tombé à vide. Quasi personne ne l’a suivi ; la garde a refermé aussitôt les rangs, et l’affaire n’a pas duré le temps d’un Pater. On parle de quelques hommes tués sur place, d’autres arrêtés ; le nombre et le détail diffèrent d’un récit à l’autre, et nous ne saurions, ce matin, les tenir pour assurés. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il y eut là une bousculade, vite étouffée, et que le convoi a repris sa marche sans autre encombre.
Faut-il voir dans cet éclat le reste d’un dessein concerté, ou le mouvement d’un désespoir isolé ? Nous l’ignorons. On murmure bien des choses dans la ville sur des partisans du roi qui auraient voulu tenter quelque chose ; mais d’un complot ourdi, d’une main qui l’aurait conduit, nous n’avons à cette heure aucune preuve, et nous nous garderons de nommer qui que ce soit. Tout ce qui est établi, c’est qu’une poignée d’hommes, ou un seul, s’est jeté en criant, que nul ou presque n’a bougé, et que la garde a fait son office. Le reste appartient pour l’instant à la rumeur.
Ce qui a tenu, et pourquoi
Au bout du compte, le dispositif aura rempli ce qu’on attendait de lui : conduire le condamné de la prison à l’échafaud sans qu’il fût ni délivré ni arraché à la foule, et tenir la capitale en respect d’un bout à l’autre de la matinée. Que tant d’armes aient été déployées pour un seul homme déjà condamné en dit long sur la crainte qui habitait les autorités — crainte d’un coup de main, dans un sens ou dans l’autre, qu’on n’a pas voulu courir.
La ville, ce matin, a desserré son étreinte. Les barrières sont rouvertes, les rangs dissous, les canons remisés. De cette journée où Paris fut une place forte, il ne reste que les récits qu’on s’en fait, et le souvenir d’un silence que les tambours seuls, par instants, venaient rompre.