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Sanson, l’homme de la machine : une charge héréditaire que la Révolution a faite citoyenne

Exécuteur des hautes œuvres de Paris par droit de naissance, frappé d’infamie comme l’avaient été son père et son aïeul, Charles-Henri Sanson a conduit lundi le supplice de Louis Capet. Singularité de ce temps : l’homme le plus réprouvé de l’ancien ordre vote désormais comme citoyen.

Les Échos du Passé 23 janvier 1793, 12h00 5 min de lecture

On ne le connaissait, hier encore, que par sa charge, et la charge se transmettait avec le nom. Lundi 21 janvier, c’est Charles-Henri Sanson, exécuteur des jugements criminels de Paris, qui a conduit sur la place de la Révolution le supplice de Louis Capet. La fonction qu’il a remplie ce jour-là, sa maison la tient de père en fils depuis plus d’un siècle. La nouveauté n’est pas dans l’homme, ni dans l’office : elle est dans le rang que la Révolution lui a reconnu.

Car il faut, pour mesurer cette journée, se souvenir de ce qu’était hier encore un exécuteur des hautes œuvres. Nécessaire à la justice, il en était l’ouvrier honteux : on le tenait à l’écart, on lui refusait le rang de voisin, on évitait jusqu’à son nom. Cet homme réprouvé entre tous a, depuis deux ans, voix au chapitre de la cité. Telle est la singularité que nous voulons retenir, au lendemain d’une exécution qui se réclamait, elle aussi, de l’égalité.

Une charge qui se lègue comme un nom

La maison Sanson tient l’office d’exécuteur des hautes œuvres de Paris depuis la fin du siècle dernier — la charge passa au premier des Sanson, sous le feu roi Louis XIV, par alliance et succession, et ne quitta plus la famille. De père en fils, le titre de « Monsieur de Paris » s’est ainsi transmis comme un patrimoine, au même titre qu’une terre ou qu’une rente.

Charles-Henri Sanson, né à Paris le 15 février 1739, l’a recueilli de son père, Charles-Jean-Baptiste, dont il a prêté le serment d’exécuteur en titre l’année 1778. Il a aujourd’hui cinquante-trois ans et tient la place depuis quinze. Il loge rue Bleue. À l’office sont attachés des gages fixes et le vieux « droit de havage », ce prélèvement coutumier que l’exécuteur lève de longue date sur certaines denrées des marchés — usage d’un autre âge, qui dit assez combien la fonction relevait des institutions de l’ancien ordre.

De l’infamie au droit de cité (1791)

Tout, dans l’ancien régime des choses, séparait l’exécuteur du commun. Son métier le rendait nécessaire et le frappait d’infamie : on le logeait à part, on récusait son commerce, et naguère une ordonnance prétendait même proscrire jusqu’au mot de « bourreau » pour désigner sa fonction. L’homme servait la justice et n’avait point part à la cité.

Voici le retournement. La Révolution ayant fait de la qualité de citoyen la mesure commune, Sanson a réclamé son dû : exclu d’abord du droit de suffrage, il a protesté contre cette mise au ban, et a obtenu en 1791 le rang de citoyen actif. L’homme que l’ancien ordre tenait pour le plus vil est ainsi devenu électeur, au moment même où le pays se donnait pour règle l’égalité de tous. Que beaucoup s’en soient indignés, et qu’ils tiennent encore pour déraisonnable de compter un exécuteur parmi les citoyens entiers, n’y change rien : le droit, lui, le reconnaît.

L’ironie de notre temps est tout entière dans ce voisinage : c’est un citoyen — non plus un paria toléré — qui a manié lundi la machine au nom de l’égalité devant la mort. La Révolution a fait du bourreau un homme de la cité au moment où elle a fait de lui le bras de sa justice nouvelle.

L’homme de la machine

C’est aussi par la machine que le nom de Sanson est désormais lié au temps présent. L’instrument tranchant adopté l’an dernier pour rendre la mort égale et prompte, il en a suivi de près la mise au point : en relation avec le facteur Tobias Schmidt, qui en a construit l’appareil, il assista aux essais conduits à Bicêtre au mois d’avril 1792. L’exécuteur héréditaire est ainsi devenu l’ouvrier d’une mécanique que ce temps veut sans douleur et sans distinction de rang.

Lundi, sur la place de la Révolution, c’est lui qui dirigeait l’échafaud, assisté des siens, parmi lesquels son fils Henri. Le condamné objecta d’abord qu’on lui voulût ôter son habit et lier les mains, puis y consentit ; les tambours battirent pour couvrir sa voix, et le couperet tomba à dix heures vingt-deux. Lequel des aides a personnellement lâché le couteau, nous ne saurions l’affirmer ; ce que l’on peut dire, c’est que la charge des Sanson a porté ce jour-là le plus haut de ses offices.

On ajoutera, pour qui veut connaître l’homme par-delà la fonction, que la famille porte un deuil récent : l’un des fils de l’exécuteur, Gabriel, a trouvé la mort à la fin de l’été dernier, tombé de l’échafaud au cours d’une exécution. Du for intérieur de Charles-Henri Sanson, de ce qu’il éprouve à conduire de tels offices, nous ne dirons rien : nul ne le sait, et nous ne lui prêterons pas de paroles qu’il n’a point dites.

Le contexte

L’exécuteur des hautes œuvres exécute les sentences criminelles des tribunaux ; sa charge, nécessaire à la justice, était sous l’ancien ordre frappée d’infamie et tenue à l’écart de la société.

La machine à décoller, adoptée l’an dernier pour rendre la mort égale et prompte, a été employée pour la première fois au printemps de 1792.

La qualité de citoyen actif, instituée par la Révolution, ouvre le droit de suffrage à ceux qui en remplissent les conditions.

État des informations

Ce portrait s’en tient à la fonction, à la charge, au statut civique et à la famille de l’exécuteur, tels qu’ils sont connaissables au 23 janvier 1793. Il écarte délibérément tout « état d’âme » du personnage, inaccessible et non attesté, et ne tranche pas l’identité de celui qui a lâché le couperet. Il ne préjuge en rien des suites.

Ce que l’on sait

  • Charles-Henri Sanson, né à Paris le 15 février 1739, est exécuteur des hautes œuvres de Paris en titre depuis 1778, charge tenue par sa famille de père en fils depuis la fin du XVIIe siècle.
  • Exclu sous l’Ancien Régime du droit de suffrage en raison de l’infamie attachée à sa charge, il a obtenu le rang de citoyen actif en 1791 après avoir protesté contre cette exclusion.
  • Il a suivi la mise au point de la machine à décoller, en relation avec le facteur Tobias Schmidt, et assisté aux essais de Bicêtre en avril 1792.
  • C’est lui qui a conduit l’exécution de Louis Capet le 21 janvier 1793, assisté des siens, parmi lesquels son fils Henri.
  • Son fils Gabriel est mort accidentellement à la fin de l’été 1792, tombé de l’échafaud lors d’une exécution.

Ce que l’on ignore

  • La répartition exacte des rôles sur l’échafaud le 21 janvier n’est pas univoque : les récits placent diversement le fils Henri et les aides de l’exécuteur, et nul ne peut dire avec certitude lequel a manœuvré le couperet.
  • Le for intérieur de l’exécuteur — ce qu’il éprouve à remplir de tels offices — est inaccessible : aucune parole sûre de sa main ne permet de le dire.
  • L’origine et l’assiette exactes du « droit de havage » varient selon les usages et ne sont pas fixées ici de manière certaine.

Sources historiques utilisées

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Charles-Henri Sanson — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la naissance (Paris, 15 février 1739), la prestation de serment comme exécuteur en titre en 1778 à la suite de son père Charles-Jean-Baptiste, la résidence rue Bleue, l’obtention du rang de citoyen actif en 1791 après protestation contre l’exclusion des exécuteurs du droit de suffrage, la relation avec le facteur Tobias Schmidt et les essais de la machine à Bicêtre en avril 1792, ainsi que la conduite de l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793. Les éléments postérieurs à janvier 1793 ont été écartés comme non connaissables à la date.

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Famille Sanson — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour l’ancienneté de la charge d’exécuteur des hautes œuvres de Paris dans la famille (succession de Charles Sanson à la fin du XVIIe siècle, sous Louis XIV) et sa transmission héréditaire de père en fils, le statut infâmant de l’exécuteur sous l’Ancien Régime (ostracisme social, proscription du mot « bourreau »), la mort accidentelle de Gabriel Sanson (né 1769, tombé de l’échafaud à l’été 1792) et le rôle d’aide d’Henri Sanson (né 1767), fils aîné présent le 21 janvier.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale du portrait de Charles-Henri Sanson, exécuteur de Paris

Portrait factuel composé pour « Les Échos du Passé » à la manière d’un journal parisien du 23 janvier 1793. Le for intérieur de l’exécuteur est explicitement écarté : on s’interdit toute restitution de ses pensées, qu’aucune source sûre n’atteste, ainsi que toute citation de lui ; les « Mémoires des Sanson » (tardifs et apocryphes) ne sont pas employés. La répartition exacte des rôles sur l’échafaud le 21 janvier, et l’identité de l’aide ayant manœuvré le couperet, ne sont pas tranchées. Faits et dates recoupés sur les notices Wikipédia « Charles-Henri Sanson » et « Famille Sanson ».

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