Sanson, l’homme de la machine : une charge héréditaire que la Révolution a faite citoyenne
Exécuteur des hautes œuvres de Paris par droit de naissance, frappé d’infamie comme l’avaient été son père et son aïeul, Charles-Henri Sanson a conduit lundi le supplice de Louis Capet. Singularité de ce temps : l’homme le plus réprouvé de l’ancien ordre vote désormais comme citoyen.
On ne le connaissait, hier encore, que par sa charge, et la charge se transmettait avec le nom. Lundi 21 janvier, c’est Charles-Henri Sanson, exécuteur des jugements criminels de Paris, qui a conduit sur la place de la Révolution le supplice de Louis Capet. La fonction qu’il a remplie ce jour-là, sa maison la tient de père en fils depuis plus d’un siècle. La nouveauté n’est pas dans l’homme, ni dans l’office : elle est dans le rang que la Révolution lui a reconnu.
Car il faut, pour mesurer cette journée, se souvenir de ce qu’était hier encore un exécuteur des hautes œuvres. Nécessaire à la justice, il en était l’ouvrier honteux : on le tenait à l’écart, on lui refusait le rang de voisin, on évitait jusqu’à son nom. Cet homme réprouvé entre tous a, depuis deux ans, voix au chapitre de la cité. Telle est la singularité que nous voulons retenir, au lendemain d’une exécution qui se réclamait, elle aussi, de l’égalité.
Une charge qui se lègue comme un nom
La maison Sanson tient l’office d’exécuteur des hautes œuvres de Paris depuis la fin du siècle dernier — la charge passa au premier des Sanson, sous le feu roi Louis XIV, par alliance et succession, et ne quitta plus la famille. De père en fils, le titre de « Monsieur de Paris » s’est ainsi transmis comme un patrimoine, au même titre qu’une terre ou qu’une rente.
Charles-Henri Sanson, né à Paris le 15 février 1739, l’a recueilli de son père, Charles-Jean-Baptiste, dont il a prêté le serment d’exécuteur en titre l’année 1778. Il a aujourd’hui cinquante-trois ans et tient la place depuis quinze. Il loge rue Bleue. À l’office sont attachés des gages fixes et le vieux « droit de havage », ce prélèvement coutumier que l’exécuteur lève de longue date sur certaines denrées des marchés — usage d’un autre âge, qui dit assez combien la fonction relevait des institutions de l’ancien ordre.
De l’infamie au droit de cité (1791)
Tout, dans l’ancien régime des choses, séparait l’exécuteur du commun. Son métier le rendait nécessaire et le frappait d’infamie : on le logeait à part, on récusait son commerce, et naguère une ordonnance prétendait même proscrire jusqu’au mot de « bourreau » pour désigner sa fonction. L’homme servait la justice et n’avait point part à la cité.
Voici le retournement. La Révolution ayant fait de la qualité de citoyen la mesure commune, Sanson a réclamé son dû : exclu d’abord du droit de suffrage, il a protesté contre cette mise au ban, et a obtenu en 1791 le rang de citoyen actif. L’homme que l’ancien ordre tenait pour le plus vil est ainsi devenu électeur, au moment même où le pays se donnait pour règle l’égalité de tous. Que beaucoup s’en soient indignés, et qu’ils tiennent encore pour déraisonnable de compter un exécuteur parmi les citoyens entiers, n’y change rien : le droit, lui, le reconnaît.
L’ironie de notre temps est tout entière dans ce voisinage : c’est un citoyen — non plus un paria toléré — qui a manié lundi la machine au nom de l’égalité devant la mort. La Révolution a fait du bourreau un homme de la cité au moment où elle a fait de lui le bras de sa justice nouvelle.
L’homme de la machine
C’est aussi par la machine que le nom de Sanson est désormais lié au temps présent. L’instrument tranchant adopté l’an dernier pour rendre la mort égale et prompte, il en a suivi de près la mise au point : en relation avec le facteur Tobias Schmidt, qui en a construit l’appareil, il assista aux essais conduits à Bicêtre au mois d’avril 1792. L’exécuteur héréditaire est ainsi devenu l’ouvrier d’une mécanique que ce temps veut sans douleur et sans distinction de rang.
Lundi, sur la place de la Révolution, c’est lui qui dirigeait l’échafaud, assisté des siens, parmi lesquels son fils Henri. Le condamné objecta d’abord qu’on lui voulût ôter son habit et lier les mains, puis y consentit ; les tambours battirent pour couvrir sa voix, et le couperet tomba à dix heures vingt-deux. Lequel des aides a personnellement lâché le couteau, nous ne saurions l’affirmer ; ce que l’on peut dire, c’est que la charge des Sanson a porté ce jour-là le plus haut de ses offices.
On ajoutera, pour qui veut connaître l’homme par-delà la fonction, que la famille porte un deuil récent : l’un des fils de l’exécuteur, Gabriel, a trouvé la mort à la fin de l’été dernier, tombé de l’échafaud au cours d’une exécution. Du for intérieur de Charles-Henri Sanson, de ce qu’il éprouve à conduire de tels offices, nous ne dirons rien : nul ne le sait, et nous ne lui prêterons pas de paroles qu’il n’a point dites.