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Les rois qui ont marqué huit siècles de trône

La fresque de la lignée capétienne dit le fil du sang, de branche en branche, depuis Hugues Capet. Mais une dynastie, ce sont aussi des hommes, et quelques-uns ont laissé dans la mémoire du royaume une marque plus durable que les autres. Galerie de six rois de cette maison que la Convention a abolie — non pour les pleurer, mais pour dire avec exactitude ce qu’ils furent.

La rédaction 23 janvier 1793, 16h00 10 min de lecture

Paris, ce 23 janvier 1793. Nous avons retracé, dans une autre page, les huit siècles de la maison capétienne, ce fil de sang qui, d’Hugues Capet aux Bourbons d’hier, passa de branche en branche sans jamais sortir d’une seule souche. Mais une lignée n’est pas qu’un arbre généalogique : ce sont des hommes, des règnes, des faits. Sur ces quelque cinquante ou soixante rois qui se sont succédé, quelques-uns ont laissé dans la mémoire du royaume une trace que les autres n’ont pas laissée. Nous en avons retenu six. Non pour les louer — la République n’a pas à révérer ceux qu’elle a cessé de servir —, mais parce que l’histoire se fait avec des faits, et que ces faits-là sont datés et connus.

Hugues Capet, le fondateur (élu en 987)

Le premier, c’est le fondateur : Hugues, duc des Francs, que l’on a surnommé Capet. En l’an 987, à la mort du roi Louis V — tué dans un accident de chasse, dit-on, au mois de mai —, les grands du royaume, assemblés à Senlis au début de juin, l’écartèrent l’héritier de la maison de Charlemagne et portèrent au trône ce seigneur d’Île-de-France. Il fut sacré dans les semaines qui suivirent, le 3 juillet à ce que l’on croit ; mais sur le lieu de cette cérémonie, Reims ou Noyon, et sur le jour précis, les chroniqueurs eux-mêmes hésitent, et nous ne donnerons pas pour assuré ce qui ne l’est pas. Quant au surnom de Capet, on le fait venir de la chape, ce manteau d’abbé qu’il portait par les nombreuses abbayes dont il tenait les revenus. De cet homme élu, et non point né roi, descendent tous ceux qui régnèrent ensuite.

Philippe Auguste, l’agrandisseur du royaume (1180-1223)

Deux siècles plus tard vient celui qui fit grand le royaume : Philippe II, que l’on a nommé Auguste. Il régna de 1180 à 1223. À son avènement, le roi de France ne tenait en propre qu’un mince domaine, cerné de grands vassaux plus puissants que lui — au premier rang les rois d’Angleterre de la maison de Plantagenêt, maîtres de la Normandie, de l’Anjou et de provinces entières. Philippe leur reprit la Normandie, puis l’Anjou et le Poitou, et porta le domaine royal à près du tiers du pays. Le 27 juillet 1214, à Bouvines, en Flandre, il défit une coalition redoutable rassemblée contre lui — l’empereur Otton, le comte de Flandre, et leurs alliés. Cette victoire affermit la couronne comme aucune avant elle. C’est sous lui, aussi, que les actes commencèrent à dire « roi de France » et non plus « roi des Francs » : façon de marquer que le souverain régnait désormais sur une terre, et non plus seulement sur un peuple.

Louis IX, le roi que l’on fit saint (1226-1270)

Vint ensuite le roi que l’Église fit saint : Louis IX, petit-fils de Philippe Auguste, qui régna de 1226 à 1270. De tous les rois de l’ancienne race, c’est sans doute celui dont la mémoire populaire est restée la plus douce. On a longtemps transmis, de génération en génération, l’image de ce roi rendant lui-même la justice sous un chêne, au bois de Vincennes, écoutant le pauvre comme le grand — image plus que fait avéré, mais qui dit ce que le petit peuple voulut retenir de lui. Homme de foi autant que de gouvernement, il partit deux fois pour la croisade : une première en 1248, vers l’Égypte, dont il revint après des revers ; une seconde en 1270, vers Tunis, où il mourut de maladie sous les murs de la ville, le 25 août. Près de trente ans après, en 1297, le pape le rangea au nombre des saints. Nous rapportons cette piété et cette mémoire telles qu’elles furent, sans les partager : un État libre n’a pas à canoniser ses anciens maîtres.

François Ier, le roi des arts (1515-1547)

Plus près de nous, et déjà tourné vers les lettres et les arts, voici François Ier, qui régna de 1515 à 1547. À peine monté sur le trône, il franchit les Alpes et remporta, les 13 et 14 septembre 1515, la grande bataille de Marignan, contre les Suisses, aux portes de Milan : une victoire que son artillerie décida, et qui lui ouvrit le Milanais. Mais c’est ailleurs que sa marque fut la plus durable. Sous lui, le goût de l’Italie et de ce qu’on a appelé la renaissance des arts gagna la cour : il fit venir en France le vieux Léonard de Vinci, qui finit ses jours près d’Amboise, éleva des châteaux comme celui de Chambord, fonda des chaires de lecteurs royaux pour les langues anciennes, et, par une ordonnance de 1539, voulut que les actes de justice fussent écrits en langue française et non plus en latin — décision qui touchait le menu peuple plus qu’on ne le crut alors. Roi guerrier et fastueux, il fut aussi de ceux qui répandirent dans le royaume le goût du savoir.

Henri IV, le premier Bourbon (1589-1610)

Vient enfin le premier des Bourbons, cette branche qui régnait encore l’an dernier : Henri IV, roi de 1589 à 1610. Cousin éloigné des Valois éteints, prince né dans la religion réformée, il dut conquérir son royaume les armes à la main contre la Ligue, abjurer le protestantisme à Saint-Denis en 1593, et se faire sacrer à Chartres l’année suivante, Reims lui étant fermée. En 1598, par l’édit de Nantes, il accorda aux protestants la liberté de leur culte et mit fin aux guerres de religion qui ensanglantaient la France depuis une génération. De tous les rois de l’ancien régime, c’est peut-être celui dont le souvenir populaire est resté le plus chaleureux : on lui a prêté le vœu que chaque laboureur pût mettre la poule au pot le dimanche, mot d’authenticité douteuse mais que le peuple a voulu croire, parce qu’il disait un roi soucieux du pain de ses sujets. Nous le notons pour ce qu’il vaut : une mémoire, non une preuve.

Louis XIV, l’apogée de l’absolutisme (1643-1715)

Le dernier de notre galerie est aussi celui qui porta la royauté à son comble : Louis XIV, dont le règne, de 1643 à 1715, fut le plus long de cette histoire. C’est sous lui que le roi concentra en sa seule personne toute l’autorité de l’État, fit plier les grands, gouverna sans rendre de comptes et donna à l’Europe le spectacle d’une cour sans pareille, à Versailles. On a parlé de lui comme du Roi-Soleil. À nos yeux d’aujourd’hui, ce règne n’est pas un sommet de gloire mais l’image achevée de ce que la Révolution a précisément renversé : un pouvoir tenu de Dieu seul, transmis par le sang, ne devant rien à la nation et tout à la naissance. Le faste de cette cour, la nation l’a payé de sa misère ; et c’est cet ordre-là, plus que tout autre, que ces dernières années ont mis à bas.

Ce qu’il faut en retenir

Voilà six rois sur tant d’autres. On n’en fera pas le panégyrique, sans effacer pour autant ce que furent leurs guerres, leur faste et le poids qu’ils firent peser sur le peuple. Mais l’histoire ne se sert pas du mensonge par omission : ces hommes ont existé, ces faits ont eu lieu, et la mémoire que le peuple a gardée de certains d’entre eux — un roi justicier, un roi débonnaire — fait elle-même partie de l’histoire que nous rapportons. La maison qu’ils illustrèrent a été abolie ; eux demeurent dans la mémoire du pays, et il appartiendra aux hommes libres de juger, sans révérence et sans haine, ce qu’il faut en retenir.

Le contexte

Hugues Capet fut élu roi en 987, à la mort de Louis V ; les grands du royaume écartèrent l’héritier carolingien à son profit. De lui descendent toutes les branches royales suivantes.

Philippe II Auguste régna de 1180 à 1223 ; il reprit la Normandie et d’autres provinces aux Plantagenêts et l’emporta à Bouvines le 27 juillet 1214.

Louis IX (Saint Louis) régna de 1226 à 1270 ; il mourut devant Tunis le 25 août 1270 et fut canonisé en 1297.

François Ier régna de 1515 à 1547 ; il vainquit les Suisses à Marignan les 13 et 14 septembre 1515 et favorisa la renaissance des arts et des lettres.

Henri IV, premier roi de la maison de Bourbon (1589-1610), signa l’édit de Nantes en 1598, mettant fin aux guerres de religion.

Le règne de Louis XIV (1643-1715) est tenu pour l’apogée de la monarchie absolue ; la Convention a aboli la royauté le 21 septembre 1792.

État des informations

Cette rétrospective est datée du 23 janvier 1793. Elle incarne, par six figures, la lignée capétienne dont une autre page retrace le fil. Elle s’en tient à des faits datés et recoupés, signale les incertitudes (sacre d’Hugues Capet, image du chêne de Vincennes, mot de la poule au pot) et restitue honnêtement la mémoire populaire de certains rois sans la faire sienne. Elle ne présente pas la chute de la monarchie comme un aboutissement nécessaire de cette histoire, ne dit jamais la lignée « éteinte » — les princes de Bourbon vivent toujours — et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Hugues Capet fut élu roi en 987, après la mort de Louis V (21 mai 987), à l’assemblée de Senlis au début de juin ; il fonda la maison capétienne.
  • Philippe II Auguste (1180-1223) agrandit le domaine royal aux dépens des Plantagenêts (Normandie, Anjou, Poitou) et l’emporta à Bouvines le 27 juillet 1214 ; sous lui apparaît le titre de « roi de France ».
  • Louis IX (1226-1270) partit pour la croisade en 1248 puis en 1270, mourut devant Tunis le 25 août 1270 et fut canonisé en 1297.
  • François Ier (1515-1547) vainquit les Suisses à Marignan les 13 et 14 septembre 1515, accueillit Léonard de Vinci en France, fit bâtir Chambord et imposa par ordonnance de 1539 l’usage du français dans les actes.
  • Henri IV (1589-1610) abjura le protestantisme en 1593, fut sacré à Chartres en 1594 et promulgua l’édit de Nantes en 1598.
  • Le règne de Louis XIV s’étendit de 1643 à 1715 et demeure le symbole de la monarchie absolue.

Ce que l’on ignore

  • Le jour précis et le lieu exact du sacre d’Hugues Capet ne sont pas établis : les chroniqueurs hésitent entre Reims et Noyon et autour du 3 juillet 987.
  • L’image de Saint Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes relève de la mémoire transmise plus que d’un fait directement documenté.
  • L’étendue réelle du jugement que les hommes libres porteront sur ces règnes reste à former : rien n’est arrêté sur la mémoire qu’en gardera la nation.

Sources historiques utilisées

secondary

Hugues Capet — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la mort de Louis V (21 mai 987), l’élection à Senlis (1er juin 987), le sacre incertain (Reims ou Noyon, vers le 3 juillet 987) et l’origine du surnom « Capet » (de la chape d’abbé).

secondary

Philippe II Auguste — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour les dates de règne (1180-1223), la reconquête de la Normandie, de l’Anjou et du Poitou sur les Plantagenêts, la victoire de Bouvines le 27 juillet 1214 et l’apparition du titre « roi de France ».

secondary

Louis IX (Saint Louis) — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour les dates de règne (1226-1270), les croisades de 1248 (Égypte) et 1270 (Tunis), la mort devant Tunis le 25 août 1270, la canonisation en 1297 et l’image transmise de la justice rendue sous le chêne de Vincennes.

secondary

François Ier (roi de France) — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour les dates de règne (1515-1547), la bataille de Marignan (13-14 septembre 1515) contre les Suisses, la venue de Léonard de Vinci, le château de Chambord, les lecteurs royaux et l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 (français dans les actes).

secondary

Henri IV (roi de France) — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour l’avènement de 1589, l’abjuration de 1593, le sacre à Chartres de 1594 et l’édit de Nantes de 1598 ; le mot de « la poule au pot » est signalé comme tradition d’authenticité douteuse.

secondary

Louis XIV — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour les dates de règne (1643-1715) et la figure du Roi-Soleil, tenue pour l’apogée de la monarchie absolue en France.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale d’une galerie de rois au 23 janvier 1793

Galerie reconstituée à la manière d’un journal républicain du temps, en compagnon de la fresque « Huit siècles de monarchie ». Les faits et dates sont recoupés ; le récit distingue le fait avéré (Bouvines, édit de Nantes) de la mémoire transmise (chêne de Vincennes, poule au pot) et se garde de présenter la chute de la monarchie comme un destin écrit.

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