Du sacre à l’échafaud : dix-huit ans qui ont emporté un roi et son trône
Hier a péri Louis Capet, ci-devant roi des Français. Dix-huit années séparaient cette journée de celle de mai 1774 où, jeune prince de dix-neuf ans, il avait recueilli la couronne. Entre ces deux dates, un règne qui s’était ouvert sur de grandes espérances de réforme et qui s’est défait sous le poids des finances. Retour en arrière, sans rien présumer de demain.
La royauté est abolie depuis quatre mois ; son dernier titulaire a cessé de vivre hier matin. Le moment paraît venu de regarder en arrière et de mesurer le chemin parcouru depuis le jour où Louis, seizième du nom, ceignit la couronne. Nous tâchons ici de retracer ce règne tel qu’il s’est déroulé, sans rien préjuger de ce que l’avenir réserve, et en distinguant ce qui est établi de ce qui demeure matière à débat.
Un règne qui s’ouvre sur l’espérance (1774-1775)
C’est le 10 mai 1774 que la mort de Louis XV porta sur le trône son petit-fils, alors âgé de dix-neuf ans. Le sacre eut lieu à Reims, dans la cathédrale, le 11 juin 1775, selon les rites accoutumés. Le jeune souverain entrait dans ses fonctions précédé d’une réputation de bonté et d’un désir, qu’on lui prêtait, de soulager ses peuples. Les premières années semblèrent le confirmer : on attendait beaucoup d’un règne qui s’ouvrait sur des intentions de réforme.
Turgot et l’échec de la réforme la plus hardie
L’homme à qui revint d’abord cette tâche fut M. Turgot, appelé au contrôle général des finances dès l’été de 1774. Esprit nourri des idées nouvelles d’économie, il entreprit d’affranchir le commerce des grains de ses entraves, espérant que la liberté ferait baisser le prix du pain. Le mauvais grain de l’année suivante en décida autrement : au printemps de 1775, des troubles que l’on nomma la « guerre des farines » coururent les campagnes et jusqu’aux portes de la capitale, et il fallut la force pour rétablir le calme.
M. Turgot n’en poursuivit pas moins son dessein. Au mois de janvier 1776, il fit rendre six édits qui touchaient au vif des usages anciens : suppression de la corvée des routes, qui pesait sur les seules épaules du paysan, et abolition des jurandes et maîtrises, ces corporations qui réglaient les métiers. C’en était trop pour les corps qui tenaient à leurs privilèges. Les parlements résistèrent, les intérêts froissés se liguèrent, et le ministre, privé d’appuis, fut disgracié au mois de mai 1776. Sa chute marqua l’échec de la première et de la plus hardie des tentatives de réforme du règne.
Necker et l’expédient de l’emprunt
Vint ensuite M. Necker, banquier genevois, appelé à la direction des finances de 1776 à 1781. Sa manière fut autre : plutôt que d’affronter les privilèges, il pourvut aux besoins du trésor par l’emprunt, et sut entretenir sa réputation par une administration qu’on disait soigneuse. On retient surtout de lui le Compte rendu au roi, publié en 1781 — chose alors inouïe qu’un état des finances livré au public. La pièce le rendit populaire et fit dire que les affaires du royaume se portaient mieux qu’on ne le craignait ; ses détracteurs en contestèrent aussitôt les calculs. La même année, en désaccord et combattu, M. Necker quitta sa place.
Le gouffre de la dette et la guerre d’Amérique
Sur ces entrefaites, le royaume s’était engagé au loin dans une grande affaire. Depuis 1778, la France avait pris parti pour les Insurgents d’Amérique contre l’Angleterre, et soutenu de ses flottes et de ses subsides leur guerre d’indépendance. L’honneur des armes y trouva son compte ; les finances, beaucoup moins. Cette guerre fut tout entière portée par l’emprunt, sans que l’impôt fût relevé à proportion. On en chiffre le coût en centaines de millions de livres, et certains parlent, pour l’ensemble, d’un milliard et au-delà : ce sont là des ordres de grandeur très discutés, non un compte arrêté. Ce qui est sûr, c’est que la charge des intérêts grossit d’autant, et qu’elle pesa lourdement sur tout ce qui suivit.
M. de Calonne, contrôleur général de 1783 à 1787, en fit l’épreuve. Il commença par gouverner les finances dans l’abondance apparente, multipliant emprunts et dépenses pour rétablir, disait-il, la confiance. Mais le déficit ne se laissa pas masquer longtemps. Acculé, il conçut un vaste plan : une contribution territoriale qui frapperait toutes les terres, y compris celles du clergé et de la noblesse, jusque-là ménagées. Pour le faire agréer, il fit convoquer, le 22 février 1787, une Assemblée des notables. Loin de l’approuver, ceux-ci se montrèrent rétifs et en contestèrent jusqu’au principe. M. de Calonne fut renvoyé en avril, salué dans Paris du sobriquet de « Monsieur Déficit ».
Des États généraux à la chute (1788-1792)
M. de Loménie de Brienne, qui lui succéda, ne fut pas plus heureux : les notables congédiés, les parlements opposèrent à leur tour leur veto, et la querelle de l’impôt tourna à l’épreuve de force entre la couronne et les corps. Faute d’argent et faute de crédit, il fallut bien en venir à ce que tous ces ministres avaient tâché d’éviter. En août 1788, le roi rappela M. Necker, dont le nom rassurait les prêteurs, et la convocation des États généraux, qu’on n’avait plus réunis depuis fort longtemps, fut résolue.
Ces États généraux s’ouvrirent à Versailles le 5 mai 1789. On en attendait le remède aux finances ; il en sortit tout autre chose. Le tiers état s’y proclama Assemblée nationale, l’insurrection gagna Paris en juillet, et de mois en mois le pouvoir du roi s’amenuisa. Nos colonnes, en leur temps, ont rapporté ces journées. Nous nous bornons ici à en rappeler le terme : le 21 septembre 1792, la royauté fut abolie et la République proclamée. Le ci-devant roi, devenu Louis Capet, fut traduit devant la Convention, jugé, condamné. La sentence a été exécutée hier.
Ce qu’il faut en retenir
Voilà, ramassé en quelques traits, le cours de ce règne : ouvert sur l’espérance de réformes, traversé d’efforts contraires et d’échecs répétés pour rétablir les finances, alourdi par une guerre lointaine et glorieuse mais ruineuse, et conduit enfin à convoquer la nation elle-même. On serait tenté de lier ces anneaux en une chaîne nécessaire, où chaque maillon appellerait le suivant jusqu’au dénouement d’hier. Nous nous en garderons. Bien des choses, en chemin, eussent pu tourner autrement, et il n’appartient pas à qui écrit à chaud de décréter qu’il ne pouvait en aller qu’ainsi. Nous tenons les faits ; nous laissons à d’autres, et à un temps plus rassis, le soin de juger.