Réactions | À la tribune : Saint-Just, Robespierre, Vergniaud, Paine — le chœur d’un procès
Depuis l’automne, la tribune de la Convention résonne de paroles tranchées sur le sort de Louis Capet. Nous les rangeons ici telles qu’elles ont été tenues en séance, du refus de tout procès aux derniers plaidoyers de la clémence, sans rien ajouter ni préjuger de l’arrêt qui sera rendu.
Le procès de Louis Capet n’aura pas seulement opposé des votes : il aura délié, des semaines durant, les plus fortes voix de la Convention. De la tribune où chacun monte à son tour, on a entendu se former une manière de chœur — non point accordé, mais composé de paroles qui se répondent et se heurtent. Nous les rapportons ici dans l’ordre où elles ont été prononcées, en nous gardant d’y lire plus qu’elles ne disent et d’en tirer la sentence que les représentants seuls doivent fixer.
Saint-Just : frapper l’ennemi
La première de ces paroles, et la plus abrupte, est venue d’un tout jeune député de l’Aisne, le citoyen Saint-Just. Le 13 novembre dernier, montant pour la première fois à la tribune sur cette affaire, il a soutenu qu’il ne fallait point juger le roi comme un citoyen, mais le frapper comme un ennemi. « On ne peut point régner innocemment », a-t-il lancé ; « tout roi est un rebelle et un usurpateur ». Selon lui, ce n’est pas pour les crimes de son administration qu’il faut atteindre Louis, mais pour celui d’avoir été roi, la royauté étant tenue par lui pour une usurpation contre laquelle tout homme a le droit de s’armer. On dit que ce discours donna le ton, et que d’autres après lui chantèrent sur cette note.
Robespierre : la mort sans procès
Le citoyen Robespierre est venu, le 3 décembre, porter plus loin encore le refus du procès. Pour lui, juger Louis, ce serait remettre en cause l’insurrection du 10 août et la République qui en est née ; il n’y a donc pas, dit-il, de procès à instruire, mais une mesure de salut public à prendre. La formule qu’il a tenue à la tribune, et que beaucoup se répètent, est celle-ci : « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. » Il demandait que le ci-devant roi fût déclaré traître à la nation, criminel envers l’humanité, et qu’il pérît au lieu même où sont tombés les martyrs de la liberté. La Convention n’a pas suivi ce parti : elle a décidé de juger Louis elle-même.
Vergniaud et la Gironde : l’appel au peuple
Contre cette pente, on a entendu la voix des députés de la Gironde, et d’abord celle du citoyen Vergniaud, dont l’éloquence est tenue pour la plus brûlante de l’Assemblée. Avec ses amis, il a soutenu que la condamnation, si elle était prononcée, devait être soumise à la ratification du peuple — cet « appel au peuple » qui, disaient-ils, seul s’accordait à la souveraineté nationale, et dont le refus serait un attentat contre elle. La Convention a écarté cette voie le 15 janvier. On notera que Vergniaud, porté à la présidence durant plusieurs des longues séances où l’on a voté, a lui-même, l’appel au peuple repoussé, donné sa voix à la mort lors de l’appel nominal — preuve que ces journées ont divisé jusqu’aux bancs de la Gironde.
Paine et l’incident Marat : la clémence plaidée
Il s’est trouvé enfin une voix venue de plus loin pour plaider la clémence : celle du citoyen Thomas Paine, cet Anglais que la Révolution d’Amérique a rendu fameux et que la France a fait l’un de ses représentants. Ne parlant pas notre langue, il a fait lire son opinion, le 19 janvier, par le citoyen Bancal, député du Puy-de-Dôme. Paine, qui a voté la République et n’a nulle tendresse pour les rois, s’est prononcé contre la peine de mort : il proposait que Louis fût détenu durant la guerre, puis banni la paix venue, et conduit aux États-Unis, en souvenir des secours que la France avait portés aux Américains. Il invoquait aussi une répugnance de conscience à verser le sang.
Cette lecture n’est pas allée sans éclat. Le citoyen Marat s’est élevé, soutenant que la traduction trahissait la pensée de l’orateur et que de tels sentiments ne pouvaient être ceux d’un républicain ; on rapporte qu’il contesta jusqu’au droit de Paine d’opiner, le tenant pour un quaker que sa secte détourne de tout sang versé. Paine est alors monté à la tribune, debout auprès de son traducteur, pour déclarer que les opinions qu’on venait de lire étaient bien les siennes, dictées tant par la raison d’État que par la morale. L’incident dit assez quelles passions traverse, en ces jours, la moindre parole prononcée sur le sort du roi.
Un chœur discordant
Que retenir de ce chœur discordant ? Que la tribune aura tout dit — le refus de juger et la demande de juger, l’appel au peuple et son rejet, la mort réclamée et la clémence plaidée. Les uns frappent au nom du salut public, les autres au nom de la souveraineté du peuple ou de la conscience ; et nul, parmi ceux que nous venons d’entendre, ne parle au nom du roi. Nous nous en tenons à ces propos publics, dits au grand jour, et laissons à la séance qui s’ouvre le soin de fixer ce qu’aucune de ces voix, à elle seule, ne décide.