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Réactions | À la tribune : Saint-Just, Robespierre, Vergniaud, Paine — le chœur d’un procès

Depuis l’automne, la tribune de la Convention résonne de paroles tranchées sur le sort de Louis Capet. Nous les rangeons ici telles qu’elles ont été tenues en séance, du refus de tout procès aux derniers plaidoyers de la clémence, sans rien ajouter ni préjuger de l’arrêt qui sera rendu.

Notre service politique 20 janvier 1793, 10h00 8 min de lecture
Raymond de Sèze plaide la défense de Louis XVI à la tribune de la Convention nationale, salle du Manège, le 26 décembre 1792.
Reinier Vinkeles, « Plaidoyé de Louis XVI accompagné de De Sèze et Valazé à la Convention, salle du Manège, 26 décembre 1792 », gravure, v. 1793 — musée Carnavalet, Paris. Domaine public (Wikimedia Commons).

Le procès de Louis Capet n’aura pas seulement opposé des votes : il aura délié, des semaines durant, les plus fortes voix de la Convention. De la tribune où chacun monte à son tour, on a entendu se former une manière de chœur — non point accordé, mais composé de paroles qui se répondent et se heurtent. Nous les rapportons ici dans l’ordre où elles ont été prononcées, en nous gardant d’y lire plus qu’elles ne disent et d’en tirer la sentence que les représentants seuls doivent fixer.

Saint-Just : frapper l’ennemi

La première de ces paroles, et la plus abrupte, est venue d’un tout jeune député de l’Aisne, le citoyen Saint-Just. Le 13 novembre dernier, montant pour la première fois à la tribune sur cette affaire, il a soutenu qu’il ne fallait point juger le roi comme un citoyen, mais le frapper comme un ennemi. « On ne peut point régner innocemment », a-t-il lancé ; « tout roi est un rebelle et un usurpateur ». Selon lui, ce n’est pas pour les crimes de son administration qu’il faut atteindre Louis, mais pour celui d’avoir été roi, la royauté étant tenue par lui pour une usurpation contre laquelle tout homme a le droit de s’armer. On dit que ce discours donna le ton, et que d’autres après lui chantèrent sur cette note.

Robespierre : la mort sans procès

Le citoyen Robespierre est venu, le 3 décembre, porter plus loin encore le refus du procès. Pour lui, juger Louis, ce serait remettre en cause l’insurrection du 10 août et la République qui en est née ; il n’y a donc pas, dit-il, de procès à instruire, mais une mesure de salut public à prendre. La formule qu’il a tenue à la tribune, et que beaucoup se répètent, est celle-ci : « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. » Il demandait que le ci-devant roi fût déclaré traître à la nation, criminel envers l’humanité, et qu’il pérît au lieu même où sont tombés les martyrs de la liberté. La Convention n’a pas suivi ce parti : elle a décidé de juger Louis elle-même.

Vergniaud et la Gironde : l’appel au peuple

Contre cette pente, on a entendu la voix des députés de la Gironde, et d’abord celle du citoyen Vergniaud, dont l’éloquence est tenue pour la plus brûlante de l’Assemblée. Avec ses amis, il a soutenu que la condamnation, si elle était prononcée, devait être soumise à la ratification du peuple — cet « appel au peuple » qui, disaient-ils, seul s’accordait à la souveraineté nationale, et dont le refus serait un attentat contre elle. La Convention a écarté cette voie le 15 janvier. On notera que Vergniaud, porté à la présidence durant plusieurs des longues séances où l’on a voté, a lui-même, l’appel au peuple repoussé, donné sa voix à la mort lors de l’appel nominal — preuve que ces journées ont divisé jusqu’aux bancs de la Gironde.

Paine et l’incident Marat : la clémence plaidée

Il s’est trouvé enfin une voix venue de plus loin pour plaider la clémence : celle du citoyen Thomas Paine, cet Anglais que la Révolution d’Amérique a rendu fameux et que la France a fait l’un de ses représentants. Ne parlant pas notre langue, il a fait lire son opinion, le 19 janvier, par le citoyen Bancal, député du Puy-de-Dôme. Paine, qui a voté la République et n’a nulle tendresse pour les rois, s’est prononcé contre la peine de mort : il proposait que Louis fût détenu durant la guerre, puis banni la paix venue, et conduit aux États-Unis, en souvenir des secours que la France avait portés aux Américains. Il invoquait aussi une répugnance de conscience à verser le sang.

Cette lecture n’est pas allée sans éclat. Le citoyen Marat s’est élevé, soutenant que la traduction trahissait la pensée de l’orateur et que de tels sentiments ne pouvaient être ceux d’un républicain ; on rapporte qu’il contesta jusqu’au droit de Paine d’opiner, le tenant pour un quaker que sa secte détourne de tout sang versé. Paine est alors monté à la tribune, debout auprès de son traducteur, pour déclarer que les opinions qu’on venait de lire étaient bien les siennes, dictées tant par la raison d’État que par la morale. L’incident dit assez quelles passions traverse, en ces jours, la moindre parole prononcée sur le sort du roi.

Un chœur discordant

Que retenir de ce chœur discordant ? Que la tribune aura tout dit — le refus de juger et la demande de juger, l’appel au peuple et son rejet, la mort réclamée et la clémence plaidée. Les uns frappent au nom du salut public, les autres au nom de la souveraineté du peuple ou de la conscience ; et nul, parmi ceux que nous venons d’entendre, ne parle au nom du roi. Nous nous en tenons à ces propos publics, dits au grand jour, et laissons à la séance qui s’ouvre le soin de fixer ce qu’aucune de ces voix, à elle seule, ne décide.

Le contexte

Déchu le 10 août 1792 et la République proclamée le 21 septembre, Louis Capet est jugé par la Convention nationale elle-même, qui a décidé le 3 décembre 1792 de s’en faire le tribunal.

Saint-Just a prononcé son premier discours sur le jugement du roi le 13 novembre 1792, Robespierre le sien le 3 décembre 1792.

La Convention a rejeté l’appel au peuple — la ratification de la sentence par les assemblées primaires — le 15 janvier 1793.

L’appel nominal sur la peine s’est tenu les 16 et 17 janvier, prolongé le 18 sur les comptes contestés ; la question d’un sursis à l’exécution a été posée le 19 janvier.

Thomas Paine, publiciste anglais élu à la Convention, ne s’exprime qu’en anglais ; son opinion du 19 janvier a été lue en séance par le député Bancal.

État des informations

Cette revue est datée du 20 janvier 1793, au matin, alors que la Convention n’a pas clos ses votes. Elle ne retient que des propos tenus publiquement à la tribune et datables, ne prête à aucun orateur d’intention qu’elle ne puisse établir, et ne préjuge en rien de la sentence ni de ses suites.

Ce que l’on sait

  • Le 13 novembre 1792, Saint-Just a soutenu à la tribune que Louis devait être frappé comme ennemi et non jugé comme citoyen : « on ne peut point régner innocemment… tout roi est un rebelle et un usurpateur ».
  • Le 3 décembre 1792, Robespierre a réclamé la mort sans procès en ces termes : « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. »
  • Les Girondins, dont Vergniaud, ont réclamé l’appel au peuple ; la Convention l’a écarté le 15 janvier 1793.
  • Vergniaud a présidé plusieurs des séances de vote de la mi-janvier et a donné sa voix à la mort lors de l’appel nominal.
  • Le 19 janvier 1793, l’opinion de Thomas Paine, lue par Bancal, s’est prononcée contre la peine de mort et pour la détention puis le bannissement de Louis ; Marat a contesté la traduction et le droit de vote de Paine, qui a confirmé en personne ses propos.

Ce que l’on ignore

  • Le sort qui sera fixé à Louis Capet — l’exécution, sa date, ou un éventuel sursis — n’est pas connu à l’heure où nous écrivons.
  • On ignore quel poids les plaidoyers de la clémence, et celui de Paine en particulier, auront pesé dans la décision finale.
  • Le décompte exact des voix de l’appel nominal, sur lequel les comptes ont été disputés, n’est pas tenu ici pour arrêté.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — revue des positions à la tribune

Article de réaction composé pour « Les Échos du Passé ». Les formulations imitent un média parisien de janvier 1793 ; ne sont retenus que des propos publics, tenus en séance et datables, à l’exclusion de tout mémoire postérieur et de toute connaissance de l’issue.

primary

Discours concernant le jugement de Louis XVI (13 novembre 1792)

Louis Antoine de Saint-Just · 1792

Texte intégral du discours sur Wikisource (Œuvres complètes de Saint-Just, Tome 1, III). Verbatims vérifiés mot pour mot : « On ne peut point régner innocemment : la folie en est trop évidente. Tout roi est un rebelle et un usurpateur. » ; « le roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre » ; « Juger un roi comme un citoyen ! Ce mot étonnera la postérité froide. » ; « Les formes, dans le procès, sont de l’hypocrisie. »

primary

Discours sur le parti à prendre à l’égard de Louis XVI (3 décembre 1792)

Maximilien Robespierre · 1792

Texte intégral du discours sur Wikisource (Œuvres de Robespierre). Verbatims vérifiés mot pour mot : « Louis n’est point un accusé ; vous n’êtes point des juges ; vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État et les représentants de la nation. » ; « une mesure de salut public à prendre » ; « Louis a été détrôné par ses crimes » ; « le procès du tyran, c’est l’insurrection ; son jugement c’est la chute de sa puissance » ; « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive » ; « dans le lieu même où sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté ».

primary

Shall Louis XVI be Respited? (lu à la Convention le 19 janvier 1793)

Thomas Paine · 1793

Plaidoyer contre la peine de mort et pour le bannissement, lecture par Bancal et incident Marat vérifiés sur thomaspaine.org et l’article Wikipédia « Thomas Paine ».

secondary

Procès de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence recoupée pour la chronologie des trois questions (15 au 17 janvier 1793), le vote de culpabilité (plus de 600 oui sur ≈721 présents), le rejet de l’appel au peuple (≈286 pour, ≈423 contre), l’appel nominal sur la peine, la décision du 3 décembre 1792 de juger le roi, l’acte d’accusation à trente-trois chefs, le premier interrogatoire du 11 décembre sous Barère, la défense Tronchet-Malesherbes-Desèze et le plaidoyer du 26 décembre.

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