Point de vue | Le peuple a jugé le 10 août : ni appel aux assemblées, ni sursis pour Louis Capet
On a entendu, ces jours-ci, un conventionnel de la Gironde plaider l’appel au peuple et regretter le sursis refusé au ci-devant roi. Un député de la Montagne lui répond, la plume à la main, tandis que l’assemblée délibère encore sur ce dernier délai. Sa thèse : le souverain a déjà parlé, le 10 août et par ses représentants ; renvoyer la sentence aux assemblées primaires, ou la suspendre d’un sursis, ce serait diviser la nation en pleine guerre et sauver le tyran sous le masque de la prudence.
On a beaucoup plaidé, ces jours derniers, la douceur et le détour. J’ai lu et entendu les hommes de la Gironde demander qu’avant de frapper Louis Capet, on soumît la sentence aux assemblées primaires ; et, cette voie fermée le 15 de ce mois, les voilà qui se rabattent sur un sursis, comme on s’accroche à une planche. Je prends la plume, ce 19 janvier, tandis que la Convention délibère encore sur ce dernier délai, pour dire pourquoi un patriote ne peut y consentir. Non par goût du sang, que je laisse à ceux qui nous en accusent, mais parce que je crois que la République se perdrait à hésiter là où elle doit être ferme.
Que demande-t-on, au fond, quand on réclame l’appel au peuple ? Que le peuple juge. Mais le peuple a jugé. Il a jugé le 10 août dernier, lorsqu’il s’est levé en armes, a forcé les Tuileries et jeté bas un trône que quatre siècles avaient cru éternel. Ce jour-là, le souverain n’a pas délégué son verdict : il l’a rendu lui-même, de sa main, dans la rue. La royauté est tombée sous les coups du peuple, non sous la plume d’une assemblée. Ceux qui veulent aujourd’hui rouvrir le procès devant les sections oublient qu’il fut plaidé et gagné sur le pavé, au mois d’août, par ceux mêmes qu’ils voudraient consulter.
Et cette Convention où nous siégeons, qu’est-elle donc, si elle n’est pas le peuple ? Nous avons été élus au lendemain du 10 août, envoyés ici par nos concitoyens pour fonder la République et la défendre. Notre sentence n’est pas celle de sept cents hommes retranchés dans une salle : elle est la voix de la nation qui nous a donné mandat. Réclamer qu’elle soit encore ratifiée au-dehors, c’est déclarer que nous ne sommes pas les représentants du peuple, mais ses commis suspects, dont il faut vérifier l’ouvrage. Ceux qui nous dénient ce pouvoir aujourd’hui, sur la tête d’un roi, nous le dénieront demain sur nos lois. On ne fonde pas une République en tenant sa propre représentation pour douteuse.
J’entends l’objection : le peuple est plus grand que la Convention, et rien n’est trop solennel pour la mort d’un roi. Soit. Mais voyez ce que serait, en fait, cet appel qu’on nous vante. Ce ne serait pas le peuple parlant d’une seule voix : ce seraient des milliers d’assemblées délibérant chacune dans son coin, l’une contre l’autre, au gré des meneurs de chaque bourg. En pleine guerre, quand l’ennemi est sur nos frontières, on convoquerait la France entière à disputer, canton par canton, s’il faut ou non frapper son ancien maître. Je ne connais pas de meilleur moyen d’allumer la discorde d’un bout du pays à l’autre, ni de plus sûr pour rendre aux royalistes une tribune dans chaque village. L’appel au peuple n’ajoute rien à la souveraineté ; il la morcelle, et livre ses débris à l’intrigue.
Car il faut dire tout haut à qui profiterait ce détour. Il profiterait à Louis. On n’ose plus soutenir qu’il soit inviolable — la fiction est morte le 10 août avec le trône ; alors on cherche à le rendre, non point innocent, mais impuni. Le sursis, l’appel, le renvoi : autant de noms différents pour une seule chose, gagner du temps ; et gagner du temps, dans l’affaire d’un roi que l’Europe couronnée regarde, c’est travailler pour lui. Je ne prête pas à tous les partisans du délai le dessein de sauver le tyran ; je dis que, qu’ils le veuillent ou non, c’est le tyran qu’ils sauveraient.
On me répond que Louis a droit à toutes les formes, comme un accusé ordinaire. Mais Louis n’est pas un accusé ordinaire, et cette assemblée n’est pas un tribunal. Le plus jeune d’entre nous l’a dit à cette tribune, dès le mois de novembre, avec une netteté que je ne saurais surpasser : « on ne peut point régner innocemment », et « tout roi est un rebelle et un usurpateur ». Nous avons, disait-il, moins à le juger qu’à le combattre. Louis est un ennemi vaincu, un homme qui a appelé sur nous les armées étrangères et couvert leurs menaces de son nom. Faut-il rappeler le manifeste lancé de Coblence au nom du duc de Brunswick, qui promettait à Paris une « exécution militaire » si l’on touchait à sa personne ? Voilà le parti pour lequel on nous demande de temporiser. Pendant que nous délibérons, l’ennemi que Valmy a repoussé et que Jemappes a chassé de la Belgique n’attend qu’un signe de faiblesse pour revenir.
Le sursis n’est que l’appel au peuple sous un habit plus modeste. On ne demande plus de rejuger : on demande seulement d’attendre. Mais d’attendre quoi ? Que les passions tombent, dit-on. Je réponds : que l’ennemi se refasse, que les émigrés reprennent espoir, qu’un otage couronné demeure vivant au cœur de la République comme un drapeau pour toutes les conjurations. La sentence est prononcée ; la différer, c’est la mettre en doute, et mettre en doute la justice de la nation, c’est déjà lui désobéir. Un député que l’on n’accusera pas de légèreté l’a résumé d’un mot, au début de décembre : Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. Je n’y sais rien à retrancher.
On agite enfin, pour nous effrayer, le souvenir de l’Angleterre. Voilà près d’un siècle et demi, les Anglais ont jugé leur roi Charles et lui ont tranché la tête devant son palais ; et l’on nous rappelle qu’après lui vint un homme d’épée, puis le rappel des rois. Le spectre est commode, mais il se retourne. Ce que l’exemple anglais prouve, c’est qu’un peuple libre peut juger son roi lui-même, sans s’en remettre à personne : ils ne l’ont pas renvoyé, eux, à je ne sais quelles assemblées de comtés ; ils l’ont frappé au nom de la nation, et le livre où Milton l’a défendu court aujourd’hui traduit dans nos mains. Que leur république n’ait pas duré autant qu’ils l’espéraient, je ne le nie pas ; mais je ne sache pas que ce fût pour avoir trop osé. Je laisse à d’autres le soin de deviner l’avenir ; je ne parle, moi, que du devoir présent.
Ce devoir est simple, et c’est de laisser la loi suivre son cours. La culpabilité est établie, la peine est prononcée, l’appel au peuple est écarté ; il ne reste, pour tout obstacle, que ce sursis dont on voudrait faire une dernière porte. Qu’on la ferme. Non par cruauté, mais par fidélité au 10 août : le peuple a commencé cet ouvrage, c’est à ses représentants de l’achever. Hésiter maintenant, ce ne serait pas épargner un homme, ce serait trahir ceux qui sont morts pour abattre son trône.