Analyse | La Montagne victorieuse : Robespierre et Saint-Just, ceux qui voulaient frapper le roi sans le juger
Le camp qui l’a emporté a un visage — deux, plutôt. Le vétéran Robespierre, quatre ans sous les yeux du public, et le météore Saint-Just, vingt-cinq ans, à la tribune depuis dix semaines. Tous deux ont refusé qu’on jugeât Louis en citoyen : il fallait, disaient-ils, le frapper en ennemi. Retour sur deux paroles — le 13 novembre, le 3 décembre — qui ont donné le ton d’un procès dont ils contestaient jusqu’au principe.
On a beaucoup dit, ces jours-ci, ceux qui ont plaidé la clémence ou l’appel au peuple. On a moins regardé ceux qui ont gagné. Or l’arrêt qui vient d’être prononcé contre Louis Capet doit beaucoup à un parti, celui de la Montagne, et à deux hommes qui, dès l’automne, ont posé la question autrement que tout le reste de l’assemblée. Là où les uns cherchaient à instruire un procès dans les formes, le citoyen Saint-Just, puis le citoyen Robespierre, ont soutenu qu’il n’y avait pas de procès à faire : non parce que Louis serait innocent, mais parce qu’un roi déchu ne relève pas, selon eux, d’un tribunal. On ne juge pas un citoyen que l’on tient déjà pour un ennemi vaincu — on le frappe. La peine, à leurs yeux, n’était pas une sentence à motiver, mais une mesure de salut public à prendre.
Deux voix, deux âges, deux manières. Robespierre siège dans les assemblées depuis 1789 ; on le connaît, on l’attend, on le surnomme l’« Incorruptible ». Saint-Just, lui, n’a que vingt-cinq ans et n’était monté à cette tribune pour la première fois qu’il y a dix semaines. Le premier a l’autorité d’un vétéran des Jacobins ; le second, la brusquerie d’un nouveau venu qui a saisi l’assemblée dès sa première phrase. Ils ne disent pas exactement la même chose — nous verrons ce qui les distingue —, mais ils convergent sur l’essentiel, et c’est de leur côté que la Convention a fini par pencher. Il n’est pas indifférent de connaître qui ils sont, et ce qu’ils ont dit au juste.
Le vétéran : Robespierre, quatre ans sous les yeux du public
Maximilien Robespierre est né à Arras le 6 mai 1758 ; il a trente-quatre ans. Fils d’une famille de robe de l’Artois, il fit de fortes études : le collège d’Arras d’abord, puis, comme boursier, le collège Louis-le-Grand à Paris. Il en sortit avocat et plaida dans sa province avant que la Révolution ne le portât plus haut. Élu député du tiers état aux États généraux de 1789, il s’est fait, dans les assemblées puis au club des Jacobins, la réputation d’un orateur obstiné, attaché à la lettre des principes et peu porté aux accommodements.
C’est cette raideur qui lui a valu son surnom. Quand l’Assemblée constituante vota, le 16 mai 1791, que ses membres ne pourraient siéger à l’assemblée suivante, Robespierre, qui avait soutenu la mesure, s’y soumit sans chercher d’exception pour lui-même : on prit l’habitude de l’appeler l’« Incorruptible ». Il n’est pas homme, dit-on, à plier sa conduite à son intérêt, et ses adversaires eux-mêmes lui concèdent cette constance.
Sur la personne du roi, sa ligne s’est durcie par degrés. Au lendemain de la fuite arrêtée à Varennes, en juin 1791, il ne réclamait pas encore la mort de Louis, mais sa déchéance — on peut le vérifier dans ses discours d’alors. Il s’est ensuite opposé, au début de 1792, à la guerre que d’autres appelaient de leurs vœux, y voyant un péril pour la liberté au-dedans. Après la journée du 10 août, appelé par la Commune de Paris, il fut élu représentant de la capitale à la Convention en septembre. C’est de ce siège qu’il a pris la parole, le 3 décembre, dans les termes que l’on va lire.
Le météore : Saint-Just, dix semaines à la tribune
À l’autre bout du parcours se tient un homme dont, il y a un an, presque personne à Paris n’avait entendu le nom. Louis Antoine de Saint-Just est né à Decize le 25 août 1767 ; il a vingt-cinq ans, et passe pour le plus jeune membre de la Convention. Il a grandi à Blérancourt, dans l’Aisne, et fut instruit au collège des Oratoriens de Soissons. Le reste, il se l’est donné seul, par la lecture : Rousseau, Montesquieu, Cicéron, dont on retrouve la trace dans sa manière tendue et sentencieuse.
Avant d’être député, il avait déjà pris la plume. On lui doit un poème de jeunesse, « Organt », publié en 1789, et surtout un ouvrage de réflexion politique, « L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France », paru en 1791, où il exposait ses vues sur les institutions. Rien, dans ces débuts, ne le désignait au premier rang.
Il fut élu représentant de l’Aisne au début de septembre 1792. Longtemps muet, il attendait son âge, dit-on, autant que son heure. Son entrée fut brusque : c’est en montant à la tribune le 13 novembre, sur la question du jugement du roi, qu’il se fit connaître d’un coup. On sortit de ce discours en cherchant le nom du jeune homme qui venait de parler.
13 novembre : le crime d’avoir régné
Le discours de Saint-Just, le 13 novembre, ne discute pas les charges ; il en récuse le principe même. Sa thèse tient en une idée : on ne peut instruire contre un roi un procès ordinaire, parce qu’un roi n’est pas un justiciable comme les autres. « On ne peut point régner innocemment : la folie en est trop évidente », lance-t-il ; et plus loin, cette formule qui a couru l’assemblée : « Tout roi est un rebelle et un usurpateur. »
De là découle sa conclusion : il n’y a pas à peser les actes de l’administration de Louis, mais à tirer les conséquences de ce qu’il fut. « Le roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre », soutient-il. Les précautions de procédure lui paraissent dès lors un faux-semblant : « Les formes, dans le procès, sont de l’hypocrisie. » Et il défie par avance ceux qui voudraient traiter Louis comme un accusé de droit commun : « Juger un roi comme un citoyen ! Ce mot étonnera la postérité froide. »
Ce qui frappe, dans cette première parole, c’est qu’elle raisonne sur un principe abstrait. Le crime reproché à Louis n’est pas d’avoir mal régné, mais d’avoir régné : la royauté elle-même est tenue pour une usurpation, contre laquelle chacun aurait le droit de s’armer. On dit que ce discours donna le ton, et que plusieurs, après lui, reprirent cette note. Nous le rapportons comme une appréciation qui court, non comme une chose démontrée : nul ne peut mesurer au juste ce qu’une parole a pesé dans le secret des consciences.
3 décembre : le procès, c’est le 10 août
Robespierre, le 3 décembre, part du même refus, mais l’attache à un événement précis plutôt qu’à une idée. Sa phrase d’ouverture pose d’emblée le renversement : « Louis n’est point un accusé ; vous n’êtes point des juges ; vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État et les représentants de la nation. » Ouvrir un procès, à l’entendre, ce serait admettre que Louis pût être innocent — et donc mettre en doute l’insurrection du 10 août qui l’a renversé.
Or, pour lui, cette question est déjà tranchée par le fait. « Louis a été détrôné par ses crimes », dit-il ; le peuple, en se levant, a rendu son arrêt, et la Convention n’a plus qu’à le ratifier. Il ramasse cette logique dans une formule : « Le procès du tyran, c’est l’insurrection ; son jugement, c’est la chute de sa puissance. » Et il en tire la conséquence, dans la phrase que beaucoup se répètent : « Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. »
Il ajoute une demande qui achève de lier la peine à l’événement : que l’exemple soit donné « dans le lieu même où sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté ». Là est ce qui distingue sa parole de celle de Saint-Just. Le jeune député raisonnait sur la royauté en général ; Robespierre, lui, rattache la mort du roi à une journée datée, à des morts nommés, à un soulèvement qui aurait déjà jugé et vaincu. La Convention n’a pas suivi ce parti dans sa forme : elle a décidé, le lendemain de tels débats, de juger Louis elle-même, par les voies qu’on a vues cette semaine. Mais l’esprit de ces discours, lui, a fini par l’emporter au fond.
Ce qui les sépare des Girondins
On mesure, à les lire, la distance qui sépare ce parti de celui de la Gironde. Les députés qui suivent Vergniaud ont, eux aussi, tenu Louis pour coupable ; mais ils voulaient qu’on le jugeât dans les formes, et surtout que la peine, une fois prononcée, fût soumise à la ratification du peuple — cet « appel au peuple » écarté le 15 janvier. Pour eux, faire mourir le roi au seul nom de la Convention, c’était risquer que la nation ne reconnût pas plus tard comme sien un acte décidé par ses seuls mandataires.
Robespierre et Saint-Just tiennent le raisonnement inverse. À leurs yeux, en appeler au peuple, discuter les formes, différer, c’est déjà faiblir — c’est traiter en question ce qui, pour eux, ne s’instruit pas. La souveraineté du peuple, qu’invoquent les Girondins pour réclamer un référendum, ils l’invoquent, eux, pour dire que le peuple a déjà frappé le 10 août. La ligne de fracture est là : frapper l’ennemi au nom du salut public, ou juger l’accusé au nom des formes et de la nation consultée. C’est ce partage, plus que le décompte des voix, qui aura traversé toute l’affaire. On lira, dans l’entretien que nous publions par ailleurs, comment un conventionnel girondin défend l’autre versant de cette même question.
Une parole d’hier qui interroge
Il est une pièce au dossier qu’on ne saurait taire, et qui laisse un lecteur attentif dans l’embarras. Le 30 mai 1791, à l’Assemblée constituante, le même Robespierre était monté à la tribune pour demander, non la mort, mais son abolition. Le discours existe, il est public : il y soutenait « que la peine de mort est essentiellement injuste » et appelait « à effacer du code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres juridiques ».
Il y invoquait même l’exemple des anciens : on rapportait, disait-il, qu’à la nouvelle de citoyens condamnés à mort dans la ville d’Argos, les Athéniens coururent dans les temples supplier les dieux d’écarter d’eux des pensées si cruelles. Et il concluait sans détour : « Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée. »
Comment le même homme, à moins de deux ans de distance, réclame-t-il aujourd’hui que tombe la tête de Louis Capet ? La question se pose, et nous la posons sans prétendre la résoudre. Les uns diront que le supplice d’un tyran n’est pas, à ses yeux, une peine ordinaire, mais un acte politique d’une autre nature ; d’autres y verront une contradiction que l’orateur devra bien s’expliquer. Nous n’avons pas, ce soir, sa réponse. Nous notons seulement que sa parole d’hier et sa parole d’aujourd’hui sont l’une et l’autre au procès-verbal, et qu’il appartient à chacun d’y réfléchir.