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La machine à décoller : d’une réforme pénale à l’égalité devant la mort

Le couperet qui a tranché hier la tête du ci-devant roi n’est pas né de cette journée : il sort d’un long débat de l’Assemblée sur l’égalité des peines. Retour sur une machine que ses promoteurs disent humaine, et sur ce qu’elle prétend dire de la justice nouvelle.

La rédaction des Échos du Passé 22 janvier 1793, 14h00 7 min de lecture

En tombant hier sur la nuque de Louis Capet, le couperet de la place de la Révolution a fait, en un instant, ce que jadis le glaive ou la hache faisaient en plusieurs coups, et souvent fort mal. La machine n’avait pourtant pas été conçue pour un roi : elle est née d’un débat sur la peine de mort ouvert dès les premiers mois de la Révolution, et c’est ce débat qu’il faut rappeler pour comprendre ce que ses partisans croient y avoir mis.

Le principe revendiqué tient en deux mots : égalité devant la mort. Hier, ce principe a été poussé à son terme, puisque le ci-devant roi a subi le même supplice, par le même instrument, que le dernier des condamnés. C’est à ce titre que la machine mérite qu’on s’y arrête, au-delà du spectacle de l’échafaud.

D’un discours de médecin à une loi : la genèse

Tout part d’un homme de l’art, le docteur Joseph-Ignace Guillotin, médecin et député du tiers état de Paris à l’Assemblée constituante. Dès le 10 octobre 1789, dans un discours préliminaire sur la réforme des peines, puis dans une proposition portée à la tribune le 1er décembre suivant, il pose un principe simple et neuf, qui revient en substance à ceci : les délits du même genre seront punis du même genre de peine, quels que soient le rang et l’état du coupable.

La portée en est considérable. Sous l’ancien ordre, la mort elle-même connaissait des degrés : au gentilhomme le glaive, au manant la corde ou la roue, au faux-monnayeur l’eau bouillante, à d’autres le feu. Punir d’une même peine le même délit, sans égard au rang, c’est effacer ces distinctions jusque dans le dernier supplice.

De ce principe découle le mode unique de l’exécution capitale. Le code pénal arrêté à l’automne de 1791 le grave dans la loi : « la peine de mort consistera dans la simple privation de la vie », et « tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Ainsi la décollation, qui était naguère un privilège réservé aux nobles, devient le sort commun de tous les condamnés — non plus une faveur, mais une règle.

De l’avis du chirurgien à la machine de Schmidt

Restait à trancher toutes les têtes de la même façon, sûrement et promptement, ce qu’aucune main d’homme ne peut garantir. C’est ici qu’intervient le chirurgien Antoine Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie, à qui l’on doit, au mois de mars de l’an dernier, un avis motivé sur le nouveau mode de décollation : une lame tombant entre deux montants de bois, mue par sa seule pesanteur. De son nom est venu le surnom de « louison » ou « louisette », avant que l’usage ne dise plutôt « la guillotine », du nom du député qui en avait posé le principe.

La construction en fut confiée non à un charpentier, mais à un facteur de clavecins, l’Allemand Tobias Schmidt, établi à Paris, dont le devis — quelque huit cent vingt-quatre livres — l’emporta de loin sur celui d’un charpentier nommé Guidon. On éprouva l’engin sur des cadavres à la prison de Bicêtre, au mois d’avril, en présence de l’exécuteur Sanson, qui devait s’en servir. Le premier homme à en mourir fut, le 25 avril dernier, place de Grève, un voleur de grand chemin du nom de Nicolas Jacques Pelletier ; la promptitude du coup, dit-on, surprit une foule accoutumée à des supplices longs et criés.

Comment elle est faite

L’appareil est de peu de pièces. Deux hauts montants verticaux portent des glissières où coulisse un couperet lourdement lesté — le « mouton » — qui ne tombe que par son poids. Au pied, une planche à bascule reçoit le patient, qu’une pièce de bois échancrée, la « lunette », immobilise par le cou. L’opérateur n’a plus qu’à lâcher le couperet ; la tête choit dans un panier disposé à cet effet.

L’essentiel est là : l’adresse du bourreau ne joue plus. Là où le glaive demandait un coup juste et parfois s’y reprenait, la machine fait l’office d’elle-même, égale pour tous, sans tremblement ni faiblesse de la main. C’est cette régularité que ses partisans portent à son crédit.

Le sens politique : l’égalité jusqu’au billot

Ses promoteurs y voient une œuvre de raison et d’humanité, conforme aux lumières du siècle : une mort prompte, disent-ils instantanée et sans douleur, substituée aux longues agonies d’autrefois. Il faut entendre cette « mort sans souffrance » pour ce qu’elle est : un argument revendiqué par les amis de la machine, et non une chose démontrée ; nul, parmi nous, ne saurait dire ce que sent une tête séparée du tronc. D’autres voix, déjà, s’élèvent pour trouver la chose trop expéditive, ou pour douter qu’une mécanique rende la mort plus douce.

Mais c’est sur le terrain de l’égalité que l’argument porte le plus loin. Une même loi, un même couperet, un même instant : le supplice ne distingue plus le grand du petit. Et quand le condamné est le ci-devant roi lui-même, cette égalité prend tout son relief. Celui qui, hier encore, présidait à la justice du royaume a subi la peine commune, par la machine commune, sans que son ancien rang lui valût ni un autre sort ni un autre instrument.

Voilà ce que cette mécanique de bois et de fer prétend inscrire dans les mœurs : non plus la mort selon le sang, mais la mort selon la loi, la même pour le manant et pour le roi déchu. Reste à savoir si l’opinion y verra durablement la marque d’une justice plus égale, ou seulement l’outil froid d’une époque qui ne plaisante plus avec les têtes. On n’en est, sur ce point, qu’aux commencements.

Le contexte

Le code pénal de 1791 a fait de la décollation le mode unique de l’exécution capitale, jadis réservée aux nobles et désormais étendue à tous les condamnés.

Le décret fixant le nouveau mode de décapitation a été voté le 20 mars 1792 et promulgué le 25 mars suivant.

La machine a été éprouvée sur des cadavres à Bicêtre au mois d’avril 1792, en présence de l’exécuteur Sanson, et employée pour la première fois le 25 avril 1792, place de Grève, sur le voleur Nicolas Jacques Pelletier.

Hier, 21 janvier 1793, le même instrument a servi à l’exécution de Louis Capet sur la place de la Révolution.

État des informations

Cet article décrit la machine telle qu’on la connaît et la débat au 22 janvier 1793 : une réforme pénale revendiquée comme humaine et égalitaire, déjà critiquée par certains, et non l’emblème d’aucun usage futur. Nous donnons l’argument de la mort sans douleur pour un discours de ses promoteurs, et nous abstenons de préjuger des suites.

Ce que l’on sait

  • Le principe d’égalité des peines a été posé par le docteur Guillotin dès l’automne de 1789 ; le code pénal de 1791 a fait de la tête tranchée le mode unique de l’exécution capitale, sans égard au rang.
  • L’avis technique est dû au chirurgien Antoine Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie (mars 1792) ; la machine a été construite par le facteur de clavecins Tobias Schmidt pour quelque 824 livres.
  • La machine a été essayée sur des cadavres à Bicêtre en avril 1792, en présence de Sanson, et employée pour la première fois sur Nicolas Jacques Pelletier le 25 avril 1792, place de Grève.
  • Son fonctionnement repose sur un couperet lesté tombant par son poids entre des glissières, une lunette qui immobilise le cou et une bascule : l’adresse de l’exécuteur n’y joue plus.

Ce que l’on ignore

  • La date exacte du décret sur le mode de décapitation est rapportée diversement (vote le 20 mars 1792, promulgation le 25 mars) ; nous donnons les deux dates sous réserve.
  • Nul ne peut établir que la décollation soit véritablement « instantanée et sans douleur » : c’est un argument avancé par les partisans de la machine, non une vérité prouvée.
  • L’accueil durable de cette mécanique dans l’opinion, et l’usage qui en sera fait, ne sauraient être devinés à cette date.

Sources historiques utilisées

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Guillotine — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la genèse de la machine : avis motivé d’Antoine Louis (« Consultation sur le mode de décollation », 7 mars 1792), construction par Tobias Schmidt, facteur de clavecins établi à Paris (~824 livres, préféré au charpentier Guidon), essais sur cadavres à Bicêtre le 17 avril 1792 en présence de Sanson, premier supplicié Nicolas Jacques Pelletier place de Grève le 25 avril 1792, et le fonctionnement (montants verticaux, couperet lesté dit « mouton », glissières, lunette, bascule, panier). Surnoms « louisette »/« louison » rapportés d’après le nom d’Antoine Louis.

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Joseph-Ignace Guillotin — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la qualité de Guillotin (médecin, député du tiers état de Paris à l’Assemblée constituante), son discours préliminaire du 10 octobre 1789 et sa proposition de réforme pénale du 1er décembre 1789, dont le principe d’égalité des peines, en substance : les délits du même genre seront punis du même genre de peine, quels que soient le rang et l’état du coupable.

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Code pénal de 1791 — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour les articles votés à l’automne 1791 : « la peine de mort consistera dans la simple privation de la vie » et « tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Décret sur le mode de décapitation des 20-25 mars 1792 (vote / promulgation).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — la machine à décoller et son sens politique (22 janvier 1793)

Explainer composé pour « Les Échos du Passé ». Les formulations imitent un média parisien du 22 janvier 1793 ; la machine y est présentée comme la réforme pénale humanitaire et égalitaire revendiquée par ses promoteurs, et nullement comme un instrument de massacre — cadre inexistant à cette date. L’argument de la « mort instantanée et sans douleur » est donné pour un discours revendiqué, non pour une donnée acquise. Aucune anticipation des usages ultérieurs de la machine.

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