La machine à décoller : d’une réforme pénale à l’égalité devant la mort
Le couperet qui a tranché hier la tête du ci-devant roi n’est pas né de cette journée : il sort d’un long débat de l’Assemblée sur l’égalité des peines. Retour sur une machine que ses promoteurs disent humaine, et sur ce qu’elle prétend dire de la justice nouvelle.
En tombant hier sur la nuque de Louis Capet, le couperet de la place de la Révolution a fait, en un instant, ce que jadis le glaive ou la hache faisaient en plusieurs coups, et souvent fort mal. La machine n’avait pourtant pas été conçue pour un roi : elle est née d’un débat sur la peine de mort ouvert dès les premiers mois de la Révolution, et c’est ce débat qu’il faut rappeler pour comprendre ce que ses partisans croient y avoir mis.
Le principe revendiqué tient en deux mots : égalité devant la mort. Hier, ce principe a été poussé à son terme, puisque le ci-devant roi a subi le même supplice, par le même instrument, que le dernier des condamnés. C’est à ce titre que la machine mérite qu’on s’y arrête, au-delà du spectacle de l’échafaud.
D’un discours de médecin à une loi : la genèse
Tout part d’un homme de l’art, le docteur Joseph-Ignace Guillotin, médecin et député du tiers état de Paris à l’Assemblée constituante. Dès le 10 octobre 1789, dans un discours préliminaire sur la réforme des peines, puis dans une proposition portée à la tribune le 1er décembre suivant, il pose un principe simple et neuf, qui revient en substance à ceci : les délits du même genre seront punis du même genre de peine, quels que soient le rang et l’état du coupable.
La portée en est considérable. Sous l’ancien ordre, la mort elle-même connaissait des degrés : au gentilhomme le glaive, au manant la corde ou la roue, au faux-monnayeur l’eau bouillante, à d’autres le feu. Punir d’une même peine le même délit, sans égard au rang, c’est effacer ces distinctions jusque dans le dernier supplice.
De ce principe découle le mode unique de l’exécution capitale. Le code pénal arrêté à l’automne de 1791 le grave dans la loi : « la peine de mort consistera dans la simple privation de la vie », et « tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Ainsi la décollation, qui était naguère un privilège réservé aux nobles, devient le sort commun de tous les condamnés — non plus une faveur, mais une règle.
De l’avis du chirurgien à la machine de Schmidt
Restait à trancher toutes les têtes de la même façon, sûrement et promptement, ce qu’aucune main d’homme ne peut garantir. C’est ici qu’intervient le chirurgien Antoine Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie, à qui l’on doit, au mois de mars de l’an dernier, un avis motivé sur le nouveau mode de décollation : une lame tombant entre deux montants de bois, mue par sa seule pesanteur. De son nom est venu le surnom de « louison » ou « louisette », avant que l’usage ne dise plutôt « la guillotine », du nom du député qui en avait posé le principe.
La construction en fut confiée non à un charpentier, mais à un facteur de clavecins, l’Allemand Tobias Schmidt, établi à Paris, dont le devis — quelque huit cent vingt-quatre livres — l’emporta de loin sur celui d’un charpentier nommé Guidon. On éprouva l’engin sur des cadavres à la prison de Bicêtre, au mois d’avril, en présence de l’exécuteur Sanson, qui devait s’en servir. Le premier homme à en mourir fut, le 25 avril dernier, place de Grève, un voleur de grand chemin du nom de Nicolas Jacques Pelletier ; la promptitude du coup, dit-on, surprit une foule accoutumée à des supplices longs et criés.
Comment elle est faite
L’appareil est de peu de pièces. Deux hauts montants verticaux portent des glissières où coulisse un couperet lourdement lesté — le « mouton » — qui ne tombe que par son poids. Au pied, une planche à bascule reçoit le patient, qu’une pièce de bois échancrée, la « lunette », immobilise par le cou. L’opérateur n’a plus qu’à lâcher le couperet ; la tête choit dans un panier disposé à cet effet.
L’essentiel est là : l’adresse du bourreau ne joue plus. Là où le glaive demandait un coup juste et parfois s’y reprenait, la machine fait l’office d’elle-même, égale pour tous, sans tremblement ni faiblesse de la main. C’est cette régularité que ses partisans portent à son crédit.
Le sens politique : l’égalité jusqu’au billot
Ses promoteurs y voient une œuvre de raison et d’humanité, conforme aux lumières du siècle : une mort prompte, disent-ils instantanée et sans douleur, substituée aux longues agonies d’autrefois. Il faut entendre cette « mort sans souffrance » pour ce qu’elle est : un argument revendiqué par les amis de la machine, et non une chose démontrée ; nul, parmi nous, ne saurait dire ce que sent une tête séparée du tronc. D’autres voix, déjà, s’élèvent pour trouver la chose trop expéditive, ou pour douter qu’une mécanique rende la mort plus douce.
Mais c’est sur le terrain de l’égalité que l’argument porte le plus loin. Une même loi, un même couperet, un même instant : le supplice ne distingue plus le grand du petit. Et quand le condamné est le ci-devant roi lui-même, cette égalité prend tout son relief. Celui qui, hier encore, présidait à la justice du royaume a subi la peine commune, par la machine commune, sans que son ancien rang lui valût ni un autre sort ni un autre instrument.
Voilà ce que cette mécanique de bois et de fer prétend inscrire dans les mœurs : non plus la mort selon le sang, mais la mort selon la loi, la même pour le manant et pour le roi déchu. Reste à savoir si l’opinion y verra durablement la marque d’une justice plus égale, ou seulement l’outil froid d’une époque qui ne plaisante plus avec les têtes. On n’en est, sur ce point, qu’aux commencements.