Ceux qu’il laisse au Temple : une veuve, deux enfants, une sœur
Le supplice de Louis Capet laisse derrière lui, dans le vieux donjon du Temple, quatre prisonniers : sa veuve Marie-Antoinette, sa sœur Madame Élisabeth, sa fille et ce jeune garçon, Louis-Charles, que les partisans de la monarchie tiennent déjà pour leur roi. On les avait tenus séparés de lui depuis l’ouverture du procès. Ils l’ont revu une dernière fois l’avant-veille au soir. De ce qui s’est dit alors, la gazette ne sait rien, et se garde de l’inventer.
Paris, ce 22 janvier. La tête du ci-devant roi est tombée hier matin. Mais il ne partait pas seul de ce monde : il laissait au Temple une maison entière, réduite à quatre personnes, dont on parle beaucoup et que nul, hors leurs geôliers, n’approche. Une veuve, une sœur, deux enfants. Nous n’avons sur eux que ce qui filtre des murs de la tour, et nous nous tiendrons à cela, sans forcer la porte des cellules par l’imagination.
Il faut d’abord rappeler ceci : depuis l’ouverture de son procès, à la mi-décembre, Louis Capet avait été retranché des siens. Le père, la mère, les enfants et la sœur logeaient dans la même tour sans plus se voir. Les adieux de l’avant-veille furent donc aussi des retrouvailles, après six semaines de séparation sous le même toit.
Les adieux du 20 janvier, derrière une porte vitrée
Le 20 janvier, dans la journée, une députation de la Convention s’était rendue au Temple pour signifier au condamné le rejet du sursis et son exécution fixée au lendemain. Il obtint de voir sa famille et d’avoir près de lui un prêtre. Le confesseur qu’il avait demandé, l’abbé Edgeworth de Firmont, se retira sur le soir dans une pièce voisine, et la famille fut introduite auprès de lui.
La scène se tint dans une pièce dont la porte est vitrée. Le valet resté à son service, Cléry, et les gardes voyaient les prisonniers sans les entendre. Ils demeurèrent ainsi rassemblés, dit-on, l’espace de sept quarts d’heure — environ une heure trois quarts. Sur ce qui s’échangea, nous n’avons rien qui vaille : les paroles restaient enfermées derrière la vitre. Le valet, qui les regardait par cette porte, rapporte seulement avoir vu les embrassements se répéter et les sanglots redoubler après chaque moment où le roi parlait. Ce sont là des gestes vus de loin, non des mots recueillis. Toutes les phrases que l’on prête déjà au condamné en cette entrevue sont de celles qu’aucun témoin ne pouvait entendre ; nous ne les donnerons pas pour siennes.
On assure que le roi promit d’abord aux siens de les revoir le lendemain au matin, puis qu’il y renonça — sur le conseil, dit-on, de son confesseur, pour leur épargner la scène du départ. De fait, il ne les a pas revus le matin du 21 avant de monter en voiture. La famille s’était retirée la veille au soir, vers dix ou onze heures. C’est la dernière fois qu’ils l’auront vu.
La reine, devenue veuve
Marie-Antoinette d’Autriche est désormais veuve. Elle est née à Vienne le 2 novembre 1755, archiduchesse, fille de l’empereur, et fut mariée au dauphin en 1770, à quatorze ans — l’union conclue par procuration à Vienne, puis célébrée à Versailles le 16 mai. Reine à l’avènement de son époux en 1774, elle a partagé son sort jusqu’à la chute. Ses attaches avec la maison d’Autriche lui ont valu, au fil des années, la défiance d’une partie de l’opinion, qui la disait plus attachée à sa maison qu’au royaume.
Elle est détenue au donjon du Temple, avec les siens, depuis le 13 août dernier. Auprès d’elle se trouvent Madame Élisabeth, sœur du condamné, née le 3 mai 1764, âgée de vingt-huit ans, qui a suivi son frère dans la captivité sans le quitter ; Marie-Thérèse Charlotte, dite Madame Royale, la fille du couple, née le 19 décembre 1778, qui n’a que quatorze ans ; et le jeune Louis-Charles. De ce qu’ils font et se disent dans la tour, ni la presse ni le public n’ont accès : nul n’entre dans ces cellules, et l’on suit leurs nouvelles de loin.
L’enfant que les royalistes nomment déjà roi
Reste le plus jeune, Louis-Charles, né à Versailles le 27 mars 1785 : il a sept ans, et va vers ses huit. Il n’était pas l’aîné : c’est la mort de son frère Louis-Joseph, survenue le 4 juin 1789, qui l’a fait dauphin, héritier présomptif d’une couronne qui n’existe plus.
Sur cet enfant se fixe aujourd’hui un mot d’ordre qu’il faut rapporter avec exactitude. Pour les partisans de la monarchie, un roi ne meurt pas sans laisser un successeur : à l’instant même où le père a péri, le fils est roi, et ils le nomment déjà Louis XVII. Que l’on entende bien de quoi il s’agit. Ce n’est pas là une nouvelle vérifiée, ni un fait reconnu par aucun pouvoir : c’est le principe des tenants de l’ancien ordre, pour qui la royauté se transmet par le sang sans qu’aucune assemblée y puisse rien.
Il est probable que les princes émigrés et les cours étrangères reprendront ce mot à leur compte et proclameront l’enfant roi. Mais à Paris, ce 22 janvier, nous ne savons rien encore de ce qui se dira à Hamm, à Coblence, à Vienne, à Londres ou à Madrid. Les nouvelles mettent des jours à gagner ces villes, et autant à nous en revenir. Nous ne saurions donc dater aucune proclamation, ni dire quelle forme les partisans de la monarchie entendent donner à cette royauté d’un enfant prisonnier. Nous rapportons un mot d’ordre, non une information : « Louis XVII » est, à cette heure, une revendication de parti, et rien de plus.