Louis Capet a été exécuté ce matin
Le ci-devant roi est monté ce matin sur l’échafaud dressé place de la Révolution. Le couperet est tombé à dix heures vingt-deux. Il a voulu parler au peuple ; les tambours ont couvert sa voix. Récit d’une matinée que la capitale n’avait jamais vue.
Paris, ce lundi 21 janvier, au soir. Louis Capet, que l’on nommait naguère le roi, n’est plus. Il a été exécuté ce matin sur la place de la Révolution, devant une foule immense et sous la garde d’une troupe nombreuse. Nous tâchons, dans une ville saisie, de rapporter le déroulé de cette matinée d’après ce que nous avons pu voir et recueillir, sans rien avancer que nous n’ayons recoupé.
Tout a commencé bien avant le jour. Au donjon du Temple, où le condamné était gardé, on l’a éveillé vers cinq heures. Il s’est entretenu avec le prêtre qu’il avait demandé pour l’assister, l’abbé Edgeworth de Firmont, et celui-ci a célébré, vers six heures, une messe dans la chambre même de la prison. Le condamné y a communié. On rapporte qu’il a remis alors ses dernières volontés et un anneau, chargeant le prêtre et son valet de les faire tenir aux siens.
Vers huit heures, le général Santerre, à la tête de la garde, est venu signifier qu’il était temps. Le condamné a paru calme. Il est monté en voiture peu après, vers neuf heures, ayant à ses côtés le prêtre qui ne l’a plus quitté. Le trajet, du Temple à la place, s’est fait au pas, par des rues bordées de soldats et fermées au public, dans un silence que l’on dit n’avoir guère été rompu. On assure que le condamné a récité, durant le chemin, des prières et des psaumes avec le prêtre.
La capitale, ce matin, n’était qu’armes et précautions. On parle de quatre-vingt mille hommes sous les armes, de canons mis en batterie aux points de passage, de toutes les avenues de la place tenues. Rien n’avait été laissé au hasard d’un coup de main, ni dans un sens ni dans l’autre. La voiture est parvenue place de la Révolution vers dix heures et quart.
L’échafaud était dressé près de l’endroit où s’élevait jadis la statue du feu roi, son aïeul. Le condamné est descendu de voiture, a ôté lui-même, dit-on, une partie de ses vêtements et refusé d’abord qu’on lui liât les mains, avant d’y consentir sur un mot du prêtre. Il a gravi les degrés d’un pas que les témoins disent ferme, quoique la planche fût glissante.
Parvenu sur la plate-forme, il a voulu parler au peuple. Il s’est avancé au bord et a prononcé, d’une voix que ceux qui étaient au plus près ont pu entendre, ces mots : « Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. » Il n’a pu aller plus loin. Sur un ordre transmis aux tambours, ceux-ci ont aussitôt battu, et le roulement a couvert sa voix ; le reste de ses paroles, s’il en fut, s’est perdu dans le bruit.
Les aides de l’exécuteur Sanson l’ont alors saisi et lié à la planche. Le couperet est tombé à dix heures vingt-deux. Un des aides a saisi la tête et l’a montrée à la foule, faisant le tour de l’échafaud. Des cris de « Vive la nation ! Vive la République ! » se sont élevés de plusieurs points de la place, repris par les rangs des soldats.
L’instant d’après, la foule a paru ne plus savoir que faire d’elle-même. Les uns se pressaient vers l’échafaud, où l’on dit que des hommes ont trempé qui un linge, qui une pique dans le sang répandu ; les autres s’éloignaient en silence, le visage défait. Beaucoup, qui étaient venus comme à un spectacle, sont repartis sans un mot. La dispersion s’est faite vite, et la place s’est vidée d’une foule que l’on n’avait jamais vue si nombreuse ni si muette.
À l’heure où nous écrivons, la ville est calme, d’un calme lourd. Ce qu’il adviendra de ce 21 janvier, des dispositions de l’Europe et de la République, nul ne le sait ce soir, et nous nous garderons d’en rien préjuger. Nous avons voulu seulement rapporter ce que fut cette matinée : un homme qu’on appelait roi, conduit au supplice et exécuté à dix heures vingt-deux, sur une place pleine et sous le battement des tambours.