← Retour à l’édition À la une

Louis Capet a été exécuté ce matin

Le ci-devant roi est monté ce matin sur l’échafaud dressé place de la Révolution. Le couperet est tombé à dix heures vingt-deux. Il a voulu parler au peuple ; les tambours ont couvert sa voix. Récit d’une matinée que la capitale n’avait jamais vue.

La rédaction 21 janvier 1793, 18h00 7 min de lecture
Vue d’ensemble de la place de la Révolution lors de l’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793, avec la foule et l’échafaud.
Isidore-Stanislas Helman d’après Charles Monnet, Exécution de Louis XVI, 1794 — Bibliothèque nationale de France. Domaine public (Wikimedia Commons).

Paris, ce lundi 21 janvier, au soir. Louis Capet, que l’on nommait naguère le roi, n’est plus. Il a été exécuté ce matin sur la place de la Révolution, devant une foule immense et sous la garde d’une troupe nombreuse. Nous tâchons, dans une ville saisie, de rapporter le déroulé de cette matinée d’après ce que nous avons pu voir et recueillir, sans rien avancer que nous n’ayons recoupé.

Tout a commencé bien avant le jour. Au donjon du Temple, où le condamné était gardé, on l’a éveillé vers cinq heures. Il s’est entretenu avec le prêtre qu’il avait demandé pour l’assister, l’abbé Edgeworth de Firmont, et celui-ci a célébré, vers six heures, une messe dans la chambre même de la prison. Le condamné y a communié. On rapporte qu’il a remis alors ses dernières volontés et un anneau, chargeant le prêtre et son valet de les faire tenir aux siens.

Vers huit heures, le général Santerre, à la tête de la garde, est venu signifier qu’il était temps. Le condamné a paru calme. Il est monté en voiture peu après, vers neuf heures, ayant à ses côtés le prêtre qui ne l’a plus quitté. Le trajet, du Temple à la place, s’est fait au pas, par des rues bordées de soldats et fermées au public, dans un silence que l’on dit n’avoir guère été rompu. On assure que le condamné a récité, durant le chemin, des prières et des psaumes avec le prêtre.

La capitale, ce matin, n’était qu’armes et précautions. On parle de quatre-vingt mille hommes sous les armes, de canons mis en batterie aux points de passage, de toutes les avenues de la place tenues. Rien n’avait été laissé au hasard d’un coup de main, ni dans un sens ni dans l’autre. La voiture est parvenue place de la Révolution vers dix heures et quart.

L’échafaud était dressé près de l’endroit où s’élevait jadis la statue du feu roi, son aïeul. Le condamné est descendu de voiture, a ôté lui-même, dit-on, une partie de ses vêtements et refusé d’abord qu’on lui liât les mains, avant d’y consentir sur un mot du prêtre. Il a gravi les degrés d’un pas que les témoins disent ferme, quoique la planche fût glissante.

Parvenu sur la plate-forme, il a voulu parler au peuple. Il s’est avancé au bord et a prononcé, d’une voix que ceux qui étaient au plus près ont pu entendre, ces mots : « Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. » Il n’a pu aller plus loin. Sur un ordre transmis aux tambours, ceux-ci ont aussitôt battu, et le roulement a couvert sa voix ; le reste de ses paroles, s’il en fut, s’est perdu dans le bruit.

Les aides de l’exécuteur Sanson l’ont alors saisi et lié à la planche. Le couperet est tombé à dix heures vingt-deux. Un des aides a saisi la tête et l’a montrée à la foule, faisant le tour de l’échafaud. Des cris de « Vive la nation ! Vive la République ! » se sont élevés de plusieurs points de la place, repris par les rangs des soldats.

L’instant d’après, la foule a paru ne plus savoir que faire d’elle-même. Les uns se pressaient vers l’échafaud, où l’on dit que des hommes ont trempé qui un linge, qui une pique dans le sang répandu ; les autres s’éloignaient en silence, le visage défait. Beaucoup, qui étaient venus comme à un spectacle, sont repartis sans un mot. La dispersion s’est faite vite, et la place s’est vidée d’une foule que l’on n’avait jamais vue si nombreuse ni si muette.

À l’heure où nous écrivons, la ville est calme, d’un calme lourd. Ce qu’il adviendra de ce 21 janvier, des dispositions de l’Europe et de la République, nul ne le sait ce soir, et nous nous garderons d’en rien préjuger. Nous avons voulu seulement rapporter ce que fut cette matinée : un homme qu’on appelait roi, conduit au supplice et exécuté à dix heures vingt-deux, sur une place pleine et sous le battement des tambours.

Le contexte

La royauté a été abolie le 21 septembre dernier, au premier jour de la Convention, et la République proclamée le lendemain ; le ci-devant roi est jugé depuis sous le nom de Louis Capet.

La Convention, après l’appel nominal de la semaine passée, a déclaré Louis Capet coupable et l’a condamné à la peine de mort, écartant l’appel au peuple et le sursis.

L’exécution se fait par la machine à décoller adoptée l’an dernier, et confiée à l’exécuteur de Paris, Sanson.

État des informations

Ce récit est daté du soir du 21 janvier 1793. Il s’en tient à ce qui peut être su et recoupé à chaud de cette seule matinée, ne donne pour assuré aucun propos qu’il ne puisse établir, et ne préjuge en rien des suites de cette journée.

Ce que l’on sait

  • Louis Capet a été éveillé au Temple au petit matin et a entendu une dernière messe, dite par l’abbé Edgeworth de Firmont, vers six heures.
  • Il a quitté le Temple en voiture vers neuf heures et est parvenu place de la Révolution vers dix heures et quart.
  • Le couperet est tombé à dix heures vingt-deux, sous la conduite de l’exécuteur Sanson.
  • Il a tenté de s’adresser à la foule et a déclaré mourir innocent des crimes qu’on lui imputait, avant que les tambours ne couvrent sa voix.
  • Sa tête a été montrée à la foule au cri de « Vive la nation ! Vive la République ! ».

Ce que l’on ignore

  • On ne saurait dire ce que furent ses derniers mots dans leur entier, le roulement des tambours ayant couvert sa voix.
  • L’ordre exact qui fit battre les tambours, et de qui il émane précisément, n’est pas établi à cette heure.
  • Les dispositions des puissances étrangères et les suites de cette journée pour la République ne sont pas connues et ne sauraient être devinées ce soir.

Sources historiques utilisées

secondary

Histoire de la Révolution française, Livre IX, chapitre 13 (mort de Louis XVI)

Jules Michelet

Récit continu de la dernière journée par l’historien Michelet, transcription propre sur Wikisource. Consulté pour le déroulé du matin (choix de l’abbé Edgeworth de Firmont, réveil à cinq heures, messe, anneau d’alliance remis à Cléry pour la reine, sortie à huit heures vers la troupe, voiture verte, lecture des Psaumes, arrivée « dix heures dix minutes »), la place bordée de canons et cernée de troupes, le roi ôtant lui-même ses vêtements, l’ordre « Taisez-vous ! » aux tambours, la résistance à se laisser lier les mains puis le consentement, les marches raides, la saisie à quatre et les armes trempées dans le sang.

secondary

La Guillotine en 1793, d’après des documents inédits des Archives nationales — l’exécution de Louis XVI

Hector Fleischmann

Étude appuyée sur les Archives nationales, transcription propre sur Wikisource. Consultée pour la matinée de l’exécution : cortège mené au pas, barrières fermées, tentative du baron de Batz rue de Cléry, arrivée et montée à l’échafaud « dix heures vingt-deux minutes », résistance au dévêtissement, mains liées d’un mouchoir par Sanson, « Tambours, taisez-vous ! », « Français, je meurs innocent de tous… », les cinq aides du bourreau, la bascule « dix heures vingt-quatre minutes », la tête promenée et le cri « Vive la République ! », le sang aspergé sur la foule.

secondary

L’exécution de Louis XVI — récit de témoin oculaire (Choses vues)

Victor Hugo

Récit d’un témoin oculaire recueilli dans les « Choses vues » de Victor Hugo, transcription propre sur Wikisource. Consulté pour la topographie de la place (échafaud dressé à quelques pas du piédestal qui portait la statue de Louis XV, entre le piédestal et les Champs-Élysées), la foule immense entourée de quatre lignes d’hommes armés, l’arrivée du roi « vêtu de blanc, le livre des psaumes à la main », la présentation de la tête par Sanson et les « volontaires » trempant baïonnettes, piques et sabres dans le sang.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la matinée du 21 janvier 1793

Les scènes et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud ; le détail des heures, des gestes et des derniers mots n’est connu que par des récits parfois divergents, et les formulations imitent un média du jour même.

Articles liés

Analyse

De l’armoire de fer au verdict : deux mois pour juger un roi

Il aura fallu deux mois à la Convention pour conduire Louis Capet de l’armoire de fer des Tuileries au pied de la tribune où l’on vient d’appeler les députés à la barre, un à un. De la cachette de fer aux trente-trois chefs d’accusation, du premier interrogatoire au plaidoyer de M. Desèze, nous reprenons le fil d’une procédure dont l’ombre de Charles Ier d’Angleterre n’a cessé de hanter les bancs.

19 janvier 1793, 10h009 min
Société

Ceux qu’il laisse au Temple : une veuve, deux enfants, une sœur

Le supplice de Louis Capet laisse derrière lui, dans le vieux donjon du Temple, quatre prisonniers : sa veuve Marie-Antoinette, sa sœur Madame Élisabeth, sa fille et ce jeune garçon, Louis-Charles, que les partisans de la monarchie tiennent déjà pour leur roi. On les avait tenus séparés de lui depuis l’ouverture du procès. Ils l’ont revu une dernière fois l’avant-veille au soir. De ce qui s’est dit alors, la gazette ne sait rien, et se garde de l’inventer.

22 janvier 1793, 15h007 min