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L’Europe et le roi jugé : la guerre aux frontières, les émigrés et la menace des cours

Tandis que la Convention presse le pas vers son arrêt, la France est en guerre à toutes ses frontières, les frères du roi tiennent cour à Coblence et l’on prête aux monarchies d’Europe le dessein de venger l’un des leurs. Nous reprenons, à froid, ce que l’on peut savoir de ce dehors qui pèse sur les bancs — et le débat qu’il y nourrit : condamner le roi liguera-t-il les rois contre nous, ou les fera-t-il reculer ?

Notre bureau des affaires étrangères 20 janvier 1793, 15h00 9 min de lecture

Paris, ce dimanche 20 janvier 1793. La Convention a rejeté hier le sursis, et l’on nous dit l’exécution fixée au lendemain. Pendant qu’elle approche, il faut poser le décor où elle se joue. Car on ne saurait comprendre l’acharnement des uns ni les alarmes des autres sans regarder par-delà les murs de la salle : au-dehors, la France est en guerre sur toutes ses frontières, et le sort de Louis Capet ne se pèse pas seulement à Paris — il se pèse, croit-on, dans les cabinets de l’Europe.

Nous reprenons donc, à froid, ce que l’on peut savoir de ce dehors : la guerre et ses fronts, les émigrés rassemblés autour des frères du roi, l’humeur prêtée aux cours étrangères. Car le débat que tout cela nourrit sur les bancs divise l’Assemblée elle-même : frapper le roi liguera-t-il les monarchies contre la République, ou les fera-t-il reculer ?

La guerre à toutes les frontières

Il faut d’abord se souvenir d’où vient cette guerre. C’est le roi lui-même qui, le 20 avril de l’an dernier, est venu proposer à l’Assemblée de la déclarer au « roi de Bohême et de Hongrie » — c’est-à-dire à la maison d’Autriche. Le printemps n’était pas achevé que la Prusse s’y joignait. On entra dans les armes au milieu des revers et des soupçons de trahison ; l’été fut sombre.

Puis le vent a tourné. Le 20 septembre, à Valmy, l’armée du duc de Brunswick, qui marchait sur Paris, s’est trouvée arrêtée : après une longue canonnade, les Prussiens ont renoncé et se sont retirés. Le 6 novembre, à Jemappes, le général Dumouriez a battu les Autrichiens ; Bruxelles est tombée le 14, Anvers le 28, Namur le 2 décembre. Les Pays-Bas autrichiens — ce que l’on nomme la Belgique — sont aujourd’hui aux mains de nos armées. Au midi, Nice a été occupée dès la fin de septembre, et la Savoie réunie à la France le 27 novembre.

De sorte qu’au moment où nous écrivons, la République porte les armes au nord, à l’est et au midi tout ensemble. Ces succès ont enhardi les uns ; ils ont aussi multiplié les frontières à garder et les puissances qu’ils inquiètent. Car en rouvrant l’Escaut à la navigation, le 16 novembre, on a touché à un intérêt que les Provinces-Unies et l’Angleterre tiennent pour vital, et l’on a, du même coup, changé la nature de la querelle : ce n’est plus seulement l’Autriche et la Prusse qui s’en trouvent concernées.

Coblence et les émigrés

Depuis les premiers temps de la Révolution, une autre France s’est formée hors des frontières. Les deux frères du roi, le comte d’Artois et le comte de Provence, ont quitté le royaume et tiennent cour à Coblence, sur les terres de l’électeur de Trèves, depuis l’été de 1791. Autour d’eux se sont rassemblés les nobles émigrés — quelques milliers au début de l’an dernier, selon les états que l’on cite, et l’on parlait alors d’une armée des Princes de peut-être dix mille hommes, mal équipés, campés du côté de Trèves, et d’un corps du prince de Condé, moitié moindre, à Worms. Nous donnons ces nombres comme des ordres de grandeur rapportés, non comme un dénombrement exact.

On aurait tort, pourtant, de se représenter aujourd’hui cette émigration en armes comme une force au comble de sa puissance. Elle a marché l’été dernier à la suite des Prussiens ; le reflux de Valmy l’a entraînée. Deux mois après la canonnade, le 24 novembre, l’armée des Princes a été dissoute ; le corps de Condé, lui, est passé au service de l’Autriche. Ce qui subsiste de l’émigration militaire n’est donc plus une armée propre des frères du roi, mais des débris répartis chez les puissances, ou dispersés. La menace demeure — nul ne la tient pour éteinte — mais elle n’est pas, à cette heure, à son zénith.

Reste que Coblence pèse autrement que par ses bataillons. C’est de là que sont partis les appels aux souverains étrangers, les mémoires, les intrigues ; c’est le nom qu’à Paris on jette à la face de tout suspect. Aux yeux de beaucoup ici, juger le roi, c’est aussi juger cette France-là, celle qui a porté les armes de l’étranger contre la sienne.

La menace des cours

Au-dessus des émigrés, il y a les cours. Et le souvenir qui domine, c’est celui du manifeste lancé de Coblence le 25 juillet dernier au nom du duc de Brunswick, généralissime des armées coalisées. Cette pièce menaçait Paris d’une « exécution militaire » et d’une « subversion totale » si l’on faisait le moindre outrage à la famille royale. Connu ici au début d’août, ce texte a produit tout le contraire de ce qu’il voulait : loin d’intimider, il a précipité les esprits, et l’on n’est pas loin d’y voir l’une des étincelles de la journée du 10 août. On assure que le manifeste ne fut pas l’œuvre du seul Brunswick, et que des émigrés y auraient mis la main ; nous le rapportons comme un bruit, faute de pouvoir en établir la plume.

À cette menace ancienne s’ajoute une inquiétude plus neuve, née de nos propres décrets. Le 19 novembre, la Convention a promis « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté ». Ce que l’on entendait ici comme une parole de généreux soutien, on le lit dans les cours étrangères comme un appel à soulever les sujets contre leurs princes. Joint à la réouverture de l’Escaut et aux progrès de nos armes en Belgique, ce décret a raidi les cabinets et donné aux rois un grief commode.

Restent les rapports avec Londres, sur lesquels on s’interroge le plus. L’Angleterre nous avait laissé la guerre sans y prendre part : sa neutralité, obtenue au printemps de l’an dernier, dure encore. Mais le ton a changé depuis l’automne. L’affaire de l’Escaut, la prise d’Anvers, les menaces que l’on prête à nos généraux sur la Hollande, le décret du 19 novembre : tout cela a tendu les relations. Notre ministre à Londres, le citoyen Chauvelin, s’y trouve toujours, quoique le cabinet britannique conteste depuis l’automne son titre de représentant de la République et lui retourne ses notes ; les échanges se poursuivent, mais aigres. Tendues, ces relations le sont ; rompues, elles ne le sont pas au jour où nous écrivons.

Liguer ou intimider ?

C’est ici que le dehors rentre dans la salle. Car de tout ce tableau, les représentants tirent deux conclusions opposées, et le débat s’en est trouvé, ces jours-ci, mêlé à celui du jugement lui-même.

D’un côté, on entend ceux qui redoutent que la mort du roi ne soude l’Europe contre nous. Le citoyen Brissot, dans un discours imprimé au commencement de ce mois, a soutenu en substance qu’il serait impolitique de frapper Louis : que l’on donnerait par là aux cours un prétexte et un martyr, que l’on ferait des rois divisés une ligue unie, et que la République, qui a déjà bien des fronts, s’en créerait d’autres. À l’appui, on rappelle le mot que l’on prête à d’autres : un roi chassé n’a plus de partisans, un roi tué s’en fait.

De l’autre côté, et c’est la tonalité qui domine sur les bancs de la Montagne, on répond que ces alarmes sont un calcul de faiblesse. La patrie, dit-on, est menacée au-dedans par les complots et au-dehors par la coalition des rois ; temporiser, c’est laisser à l’ennemi le temps de se refaire et à l’émigration celui d’espérer. Frapper, au contraire, ce serait montrer aux cours une nation résolue, briser le ressort de tout complot en ôtant aux conjurés leur point de ralliement, et intimider par la fermeté ceux que la clémence enhardirait. Ce n’est pas d’un orateur nommé que nous tirons cet argument, mais de l’air même des séances.

Entre ces deux calculs, rien ne permet de trancher : l’un et l’autre reposent sur des dispositions des cabinets étrangers que nul, à Paris, ne connaît avec certitude. On raisonne sur des intentions prêtées, non sur des résolutions constatées.

Ce que nous ignorons

Il nous faut, pour finir, marquer les bornes de ce que nous savons. Nous connaissons les fronts, les batailles gagnées, les villes prises, les décrets rendus, les manifestes publiés : ce sont là des faits. Mais ce que méditent, à cette heure, les cabinets de Londres, de La Haye, de Madrid ou de Vienne, nous l’ignorons ; nous n’avons sur leurs desseins que des bruits et des présomptions.

De même, nous ne savons ce que la journée de demain apportera, ni quel effet le sort réservé au roi produira au-dehors. Ceux qui l’annoncent, dans un sens ou dans l’autre, devinent plus qu’ils ne rapportent. Le reste appartient aux heures et aux dépêches qui viennent.

Le contexte

Le 10 août 1792, l’insurrection a emporté les Tuileries ; la royauté a été suspendue, puis la République proclamée le 21 septembre par la Convention nationale.

La guerre, déclarée le 20 avril 1792 à la maison d’Autriche sur la proposition du roi lui-même, s’est étendue à la Prusse au printemps ; après Valmy (20 septembre) et Jemappes (6 novembre 1792), les armées de la République occupent les Pays-Bas autrichiens et ont réuni la Savoie le 27 novembre.

Les frères du roi, comtes d’Artois et de Provence, tiennent cour à Coblence depuis 1791, foyer de l’émigration ; l’armée des Princes a été dissoute le 24 novembre 1792.

Louis Capet, jugé par la Convention, a vu le sursis à son exécution rejeté le 19 janvier ; c’est dans ce cadre que se pose la question du contrecoup étranger de son procès.

État des informations

Cette analyse est datée du soir du 20 janvier 1793. Elle décrit l’état des fronts, de l’émigration et des rapports avec les cours tels qu’ils se laissent connaître à cette date, et s’en tient rigoureusement à ce qui est établi ou publié ; elle ne préjuge ni des dispositions cachées des cabinets étrangers, ni des suites de la journée du 21, ni de la conduite que Londres ou les autres puissances tiendront ensuite.

Ce que l’on sait

  • La guerre a été déclarée le 20 avril 1792 à la maison d’Autriche, sur la proposition du roi ; la Prusse est entrée en guerre au printemps 1792.
  • À Valmy, le 20 septembre 1792, l’armée prussienne de Brunswick a été arrêtée et s’est retirée ; à Jemappes, le 6 novembre, Dumouriez a battu les Autrichiens, ouvrant l’occupation de la Belgique (Bruxelles le 14, Anvers le 28 novembre, Namur le 2 décembre) et la réouverture de l’Escaut le 16 novembre.
  • Nice a été occupée fin septembre 1792 ; la Savoie a été réunie à la France le 27 novembre 1792.
  • Le manifeste lancé au nom du duc de Brunswick, daté du 25 juillet 1792 et connu à Paris début août, menaçait la capitale d’une exécution militaire en cas d’outrage à la famille royale.
  • Le décret de la Convention du 19 novembre 1792 promet « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté ».
  • Les frères du roi tiennent cour à Coblence depuis 1791 ; l’armée des Princes a été dissoute le 24 novembre 1792 et le corps de Condé est passé au service de l’Autriche.
  • Le citoyen Chauvelin est toujours ministre de France à Londres, quoique le cabinet britannique conteste son titre depuis l’automne 1792 ; la neutralité obtenue au printemps 1792 subsiste, mais les relations se sont tendues.

Ce que l’on ignore

  • Les dispositions réelles des cours étrangères — Londres, La Haye, Vienne, Madrid, Berlin — à l’égard du sort du roi et de la République ne sont pas connues à Paris ; on ne dispose que d’intentions prêtées, non de résolutions constatées.
  • Nul ne peut dire, au soir du 20 janvier, ce qu’apportera la journée du lendemain ni quel effet le sort réservé au roi produira au-dehors.
  • L’effet exact des décrets français (fraternité du 19 novembre, réouverture de l’Escaut) sur la conduite future de l’Angleterre et des Provinces-Unies demeure incertain.
  • Les effectifs de l’émigration en armes ne sont donnés que comme des ordres de grandeur rapportés, non comme un dénombrement vérifié.

Sources historiques utilisées

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Bataille de Valmy — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la canonnade de Valmy le 20 septembre 1792, l’arrêt de l’armée prussienne du duc de Brunswick qui marchait sur Paris et sa retraite qui a suivi.

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Première annexion française des États de Belgique — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la victoire de Jemappes (6 novembre 1792), la prise de Bruxelles (14 novembre), d’Anvers (28 novembre) et de Namur (2 décembre), l’occupation des Pays-Bas autrichiens et la réouverture de l’Escaut à la navigation le 16 novembre 1792, contraire aux intérêts des Provinces-Unies et de l’Angleterre.

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Rattachement de la Savoie à la France (1792) — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la réunion de la Savoie à la France par décret du 27 novembre 1792, sur rapport de l’abbé Grégoire, et pour l’occupation de Nice à la fin de septembre 1792 (occupation militaire, l’annexion formelle du comté étant postérieure et donc écartée comme non connaissable au 20 janvier).

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Déclaration du duc de Brunswick (« manifeste de Brunswick »), 25 juillet 1792

1792

Texte intégral du manifeste (transcription Wikisource, d’après Jomini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. 2, 1820). Verbatim vérifié : la menace de « livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale » si « il est fait la moindre violence, le moindre outrage à leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale ».

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Décret de fraternité — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour le décret de la Convention du 19 novembre 1792 promettant « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté », et sa réception dans les cours étrangères comme un appel à la subversion.

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Armée de Condé — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour l’émigration à Coblence autour des comtes d’Artois et de Provence dès 1791, l’armée des Princes (ordre de grandeur d’une dizaine de milliers d’hommes, autour de Trèves) et le corps du prince de Condé (environ moitié moindre, à Worms), la dissolution de l’armée des Princes le 24 novembre 1792 et le passage du corps de Condé au service de l’Autriche. Effectifs donnés comme ordres de grandeur.

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Discours sur le procès de Louis (1er janvier 1793)

Jacques Pierre Brissot · 1793

Discours imprimé par ordre de la Convention, consulté pour la thèse selon laquelle exécuter le roi serait impolitique et risquerait de souder les monarchies d’Europe contre la République. La teneur est rapportée « en substance », sans citation littérale garantie.

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Procès de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence recoupée pour la chronologie des trois questions (15 au 17 janvier 1793), le vote de culpabilité (plus de 600 oui sur ≈721 présents), le rejet de l’appel au peuple (≈286 pour, ≈423 contre), l’appel nominal sur la peine, la décision du 3 décembre 1792 de juger le roi, l’acte d’accusation à trente-trois chefs, le premier interrogatoire du 11 décembre sous Barère, la défense Tronchet-Malesherbes-Desèze et le plaidoyer du 26 décembre.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — l’horizon extérieur du procès au 20 janvier 1793

Analyse composée pour « Aujourd’hier » à la manière d’un journal parisien du 20 janvier 1793. Le tableau de la guerre, de l’émigration et des rapports avec les cours s’en tient rigoureusement au connaissable de cette date : la menace émigrée « en armes » est donnée en reflux (armée des Princes dissoute le 24 novembre 1792) et non à son zénith ; les relations avec Londres sont dites « tendues mais non rompues ». Aucune anticipation des suites (renvoi de Chauvelin, déclaration de guerre à l’Angleterre et aux Provinces-Unies, coalition des puissances, annexion formelle de Nice) : elles ne sont pas connaissables au 20 janvier et sont exclues. Le débat « liguer ou intimider » est rapporté sans être tranché.

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