Entretien | M. de Malesherbes, défenseur du roi au lendemain du vote de la mort : « J’ai passé ma vie à réclamer des juges impartiaux ; il m’en manque un aujourd’hui »
À soixante et onze ans, l’ancien ministre de la Maison du roi s’est offert de lui-même pour défendre Louis Capet. La nuit dernière, la Convention a prononcé la mort à quelques voix de majorité ; reste à débattre le sursis. Le vieux magistrat reçoit notre correspondant. Il dit l’impossibilité, à ses yeux, d’un jugement où la même assemblée accuse, juge et fait la loi ; il rappelle ce qu’il a vu et entendu auprès du roi ; et il ne cache pas ce qu’il espère encore. Un long entretien avec l’homme qui, des trois défenseurs, est le plus proche du prisonnier du Temple.
Il nous reçoit sans façon, en habit sombre, la parole lente mais nette, avec cette franchise un peu rude qu’on lui connaît depuis toujours. Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes a soixante et onze ans. Fils d’un chancelier de France, premier président de la Cour des aides, jadis directeur de la Librairie, deux fois ministre, il aurait pu finir ses jours parmi ses arbres et ses livres, à l’écart des affaires. Il a choisi autre chose. Par une lettre au président de la Convention, au mois de décembre, il s’est offert de lui-même pour défendre le ci-devant roi. Le roi l’a retenu, avec M. Tronchet, puis M. de Sèze est venu compléter le trio.
La nuit qui vient de s’écouler a été lourde. Après avoir déclaré Louis Capet coupable, après avoir écarté l’appel au peuple, la Convention a prononcé, dans la nuit du 16 au 17, la peine de mort — à la majorité, mais d’une majorité si étroite qu’on la compte en quelques voix. La sentence est rendue ; elle n’est pas exécutée. Reste ouverte la question du sursis, dont l’assemblée doit encore débattre. C’est dans cette suspension que nous trouvons le vieux défenseur : un homme qui a perdu bien des batailles à la tribune, et qui refuse de tenir la partie pour finie.
De ses deux confrères, il parle avec estime et sans jalousie. À M. Tronchet, dit-il, la charpente du droit ; à M. de Sèze, qui a porté la parole à la barre le 26 décembre, l’art de plaider. Lui-même se donne un rôle plus humble et plus intime : il est celui qui voit le roi, qui monte auprès de lui au Temple, qui lui porte les nouvelles et recueille ses volontés. Le vieux serviteur, plutôt que l’avocat. C’est de cette place-là qu’il nous parle.
M. de Malesherbes est un personnage réel, et non une figure composée : ses charges, ses combats d’ancien magistrat, sa démarche de s’offrir comme défenseur sont attestés. L’entretien qu’on va lire est une restitution : les répliques ne sont pas des citations d’archive, mais une reconstitution plausible de ce que cet homme, à cette date et à cette place, pouvait dire et penser. Nous nous en sommes tenus à ce qui est connaissable ce 17 janvier — la mort votée la nuit passée, le sursis encore en suspens.
Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, ancien ministre de la Maison du roi, l’un des trois défenseurs de Louis Capet
Note de rédaction : entretien reconstitué. M. de Malesherbes est un personnage réel, non composite : ses fonctions, ses combats d’ancien magistrat de la Cour des aides et sa démarche pour se porter défenseur du roi sont documentés. Ses répliques, en revanche, ne sont pas des citations authentifiées : ce sont une restitution plausible de ses positions connues. L’entretien est daté du 17 janvier 1793, au lendemain du vote de la peine de mort et alors que le sursis reste à débattre ; il s’en tient à ce qui est connaissable ce jour-là et ne révèle rien des suites.
Monsieur, vous auriez pu vous tenir à l’écart. Rien ne vous obligeait à cette charge. Pourquoi vous être offert de vous-même pour défendre Louis Capet ?
Rien ne m’y obligeait, en effet, sinon moi-même. J’ai écrit au président de votre assemblée qu’une fois deux fois j’avais été appelé au conseil de celui qui fut mon maître, du temps où il était puissant, et que je ne voyais pas pourquoi je me déroberais aujourd’hui qu’il ne l’est plus. On sert un roi dans sa grandeur ; on peut bien le servir dans son malheur. J’ai dit que, s’il me choisissait pour cette fonction, j’étais prêt à m’y dévouer. Comprenez-moi : je ne me pose pas en héros, cela me ferait sourire. Je suis un vieil homme qui a passé sa vie dans la robe et qui, arrivé au bout, ne veut pas se reprocher d’avoir laissé un accusé sans conseil, fût-ce le plus élevé de tous. La chose m’a paru simple, au fond. Elle l’était.
Le roi vous a-t-il dit quelque chose quand vous vous êtes présenté à lui ?
Il m’a dit une parole que je n’oublierai pas. Il m’a remercié, puis il a ajouté à peu près ceci : que mon sacrifice était d’autant plus généreux que j’exposais ma vie, et que je ne sauverais pas la sienne. J’ai été saisi. Voyez ce que cet homme, dans sa prison, trouve encore à penser : non à lui, mais à celui qui vient l’assister. Je lui ai répondu que je ne me tenais pour exposé à rien, et que je ne désespérais nullement de le servir utilement. Il n’a pas voulu me suivre sur ce terrain. Cette parole m’est restée. Elle dit assez quel homme on juge, et avec quelle égalité d’âme il attend ce qu’on décidera de lui.
Vous êtes trois défenseurs. Quelle est, dans ce trio, la part qui vous revient ?
La plus modeste en apparence, et celle qui me touche le plus. M. Tronchet est un jurisconsulte comme il en est peu ; c’est à lui qu’est revenue la charpente, le droit, l’examen des pièces. M. de Sèze est un orateur ; c’est lui qui a porté notre parole à la barre, le 26 décembre, et qui l’a fort bien portée. Moi, je ne suis ni le plus savant en droit nouveau ni le plus brillant à la tribune ; mais je suis celui qui monte au Temple, qui voit le roi, qui lui parle. Je lui porte l’état de sa cause, je recueille ce qu’il veut qu’on dise ou qu’on taise, je m’efforce de lui être de quelque réconfort. On a besoin, dans une défense, d’une main qui écrit et d’une voix qui plaide ; on a besoin aussi de quelqu’un qui s’assoie auprès de l’accusé et qui l’écoute. Voilà ma place. Je ne l’échangerais pour aucune autre.
On rappelle partout votre âge, vos anciennes charges. En quoi le magistrat que vous fûtes éclaire-t-il le défenseur que vous êtes aujourd’hui ?
Toute ma vie est dans ce que je fais là, monsieur, et je m’en aperçois mieux que jamais. J’ai été premier président de la Cour des aides ; nous avons, en ce temps-là, présenté au feu roi des remontrances où nous réclamions ce que je réclame encore aujourd’hui : que nul ne fût frappé sans être entendu, qu’il n’y eût point d’emprisonnement par simple lettre de cachet, sans juge et sans jugement, que les lois fussent les mêmes pour tous et que les juges fussent impartiaux. J’ai fait cela contre le pouvoir royal, à une époque où il n’était pas commode de le faire. J’étais alors, aux yeux de la Cour, un homme incommode, presque un factieux. Et me voici, au bout du chemin, réclamant les mêmes choses — un juge impartial, une loi connue d’avance — pour l’homme qui portait la couronne au nom de laquelle on nous refusait jadis ces garanties. Je n’ai pas changé. Ce sont les places qui ont tourné.
Vous avez aussi, dit-on, veillé autrefois sur les livres et sur les gens de lettres. Ce souvenir vous sert-il en ces jours ?
Il me sert à me souvenir de ce que valent la liberté de penser et le droit de chacun à être défendu. J’ai eu, oui, la direction de la Librairie ; j’avais charge de la censure, c’est-à-dire, si l’on veut, d’empêcher les livres de paraître. J’ai plutôt tâché de faire le contraire. On raconte que je conseillais aux auteurs poursuivis de me confier leurs papiers, chez moi, afin qu’on ne les saisît pas ailleurs. Je ne renie rien de cela. L’Encyclopédie de MM. Diderot et d’Alembert a paru en partie parce que quelques-uns, à cette place, ont préféré la lecture à la défense de la lire. J’ai toujours cru qu’un homme a le droit d’exposer sa pensée, et qu’un accusé a le droit d’exposer sa défense. C’est la même conviction. Elle m’a conduit à protéger des philosophes hier ; elle me conduit à défendre un roi aujourd’hui. On me trouve inconséquent. Je me trouve, moi, parfaitement fidèle.
Venons au fond. Vous contestez, avec vos confrères, que la Convention pût juger le roi. Sur quoi repose cette contestation ?
Sur une chose que tout homme de robe sent avant même de la démontrer : on ne peut être à la fois accusateur et juge. Or, regardez cette assemblée. C’est elle qui a mis Louis Capet en accusation ; c’est elle qui a rassemblé les pièces contre lui ; c’est elle qui l’interroge, qui le condamne, et qui, par-dessus le marché, fait la loi selon laquelle elle le condamne. Accusateur, juge et législateur en une seule main. Où est, dans tout cela, le tribunal ? Un tribunal, c’est un corps qui reçoit une loi d’avance, qui l’applique à un fait, et qui n’a d’intérêt ni dans l’accusation ni dans la défense. Ici, la Convention est partie ; elle a ses passions, ses partis, ses haines ; elle a proclamé la République que la royauté gênait. Comment cette même assemblée serait-elle le juge froid et désintéressé qu’exige le sort d’un homme ? Je ne dis pas qu’elle soit de mauvaise foi. Je dis qu’elle ne peut pas, par sa nature même, être le tribunal qu’il faudrait.
Vous invoquez aussi l’inviolabilité que la Constitution reconnaissait à la personne du roi. Cet argument tient-il encore, la royauté étant abolie ?
Il tient précisément parce qu’il regarde des faits antérieurs à l’abolition. La Constitution de 1791, que la nation s’est donnée et que le roi a jurée, disait en propres termes que la personne du roi était inviolable et sacrée. Cela ne voulait pas dire qu’il pût tout ; cela voulait dire qu’on ne pouvait le poursuivre comme un particulier, et que ses ministres répondaient à sa place. Voilà la loi sous laquelle les actes qu’on lui reproche ont été commis. On ne peut, après coup, effacer cette loi et juger les actes comme si elle n’avait jamais existé. Il n’y a pas de justice là où l’on invente la règle après la faute et le tribunal après l’accusation. Je réclame pour le roi ce que je réclamais jadis pour le dernier des sujets emprisonnés sans jugement : une loi qui le précède, un juge qui ne soit pas sa partie. On me répond salut public. Le salut public est un grand mot ; il n’a jamais tenu lieu de loi.
M. de Sèze, à la barre, a eu cette phrase qu’on répète : qu’il cherchait parmi vous des juges et n’y voyait que des accusateurs. La reprenez-vous à votre compte ?
Je ne la reprends pas ; elle est de lui, et je la lui laisse, car elle est bien dite et bien à sa place. Mon confrère a trouvé, en un mot, ce que je viens de vous exposer plus lourdement. Il a raison : quand un accusé promène son regard sur ceux qui vont le juger et n’y reconnaît que ceux qui l’accusent, il n’y a plus de procès, il y a une condamnation qui prend les formes du procès. Je n’ajouterai rien à la phrase de M. de Sèze, sinon qu’elle a été entendue, et que le vote de cette nuit ne l’a malheureusement pas démentie. Chacun de nous a apporté sa pierre : lui l’éloquence, M. Tronchet la science, et moi le peu que peut un vieil homme qui connaît le prix des juges impartiaux pour en avoir tant réclamé.
La nuit dernière, la mort a été votée. À quelques voix, dit-on. Que change ce vote pour la défense ?
Il change beaucoup et il ne change pas tout. Beaucoup, car une sentence est tombée, et une sentence de mort ; je ne le dissimule pas, ce fut une nuit cruelle. Mais pas tout, car voyez de quelle majorité il s’agit. On l’a emportée à quelques voix — une poignée de suffrages sur plus de sept cents. Songez à ce que cela signifie : l’assemblée qui prétend représenter la nation tout entière s’est trouvée coupée presque par le milieu. La moitié de vos représentants, ou peu s’en faut, n’a pas voulu de cette peine. Quand une décision aussi irrévocable ne tient qu’à ce fil, elle n’a pas la force d’une chose jugée ; elle a la fragilité d’un accident. Et ce qui tient à un fil peut encore, par un fil, être retenu. C’est pourquoi je ne me tiens pas pour battu. La sentence est rendue ; elle n’est pas accomplie.
Que reste-t-il, précisément, à tenter ?
Il reste le sursis, dont votre assemblée doit encore délibérer, et j’y mets tout ce qui me demeure d’espérance. Un sursis, ce n’est pas la grâce, je le sais ; mais c’est du temps, et le temps est l’ami des causes désespérées. Qu’on diffère, qu’on suspende, qu’on laisse retomber la fièvre de ces journées, et bien des choses peuvent changer. Les esprits se rassoient ; les nations étrangères parlent ; une majorité de quelques voix peut se défaire comme elle s’est faite. J’ai vu, dans ma vie, des résolutions qu’on croyait arrêtées se dénouer parce qu’on avait attendu huit jours. Je demande ce délai. Je le demande comme on demande à respirer. Et s’il faut, après le sursis, plaider encore la clémence, l’exil, la détention, je plaiderai tout cela, et mes confrères avec moi. Tant que la chose n’est pas faite, elle n’est pas faite.
Vous parlez d’exemple étranger. Le procès du roi d’Angleterre, Charles Ier, revient-il dans les débats ?
Il y revient sans cesse, et je m’étonne qu’on n’en tire pas plus de leçon. Voilà près d’un siècle et demi, les Anglais ont jugé leur roi Charles, l’ont condamné et lui ont tranché la tête, en 1649, devant son propre palais. Ceux qui pressent aujourd’hui la mort de Louis Capet citent volontiers cet exemple comme une autorité : un peuple a osé, disent-ils, faisons de même. Mais qu’on veuille bien lire l’histoire jusqu’au bout. Cette mort n’a pas éteint la royauté chez eux ; on a dit, et ce mot court encore, que le sang de Charles avait fait revivre la royauté. Après la hache, ils ont eu le désordre, puis un maître, puis ils ont rappelé un roi. Je ne prophétise rien pour la France ; je ne suis pas devin, et notre situation n’est pas la leur. Mais je dis à ceux qui croient trancher une question en tranchant une tête : prenez garde qu’un roi mort ne pèse parfois plus lourd qu’un roi vivant.
Vous voyez le roi, seul de vous trois, presque chaque jour. Que pouvez-vous nous dire de lui, dans ces heures ?
Je puis vous dire ce que j’ai sous les yeux, et rien de plus, car je ne veux rien ajouter au personnage. Je trouve un homme calme, plus calme que ceux qui l’entourent, moi compris. Il s’inquiète des siens bien plus que de lui-même ; il demande des nouvelles de sa famille, il s’enquiert de choses petites, comme font ceux qui ne veulent pas se laisser aller aux grandes. Il m’écoute lui rendre compte de sa cause sans impatience, sans reproche, sans un mot d’aigreur contre ceux qui le poursuivent. Il m’a fallu, plus d’une fois, lui porter de mauvaises nouvelles ; il les a reçues avec une égalité qui me confondait, moi qui apportais mieux que je n’espérais recevoir. J’ai servi ce prince quand il était sur le trône ; je le sers dans sa geôle ; et je vous assure que je ne l’ai jamais trouvé plus digne d’être servi qu’aujourd’hui. Voilà ce que je puis dire. Le reste ne regarde que lui et sa conscience.
On vous a reproché de vous exposer pour une cause tenue d’avance pour perdue. Que répondez-vous à ceux qui vous jugent imprudent ?
Je réponds que je n’ai jamais fait grand cas de la prudence quand elle commande de manquer à un devoir. On me dit : vous êtes vieux, retirez-vous parmi vos arbres, laissez cette affaire à de plus jeunes ou à de plus habiles. Mais c’est justement parce que je suis vieux que je puis me le permettre : je n’ai plus de carrière à ménager, plus de faveur à quêter, plus rien à attendre de personne. Un homme de mon âge est libre comme peu le sont. J’ai réclamé toute ma vie qu’on n’abandonnât jamais un accusé sans défense ; il faudrait que je me démente au moment où l’accusé est le plus haut placé et le plus abandonné de tous ? Je ne me juge pas imprudent. Je me juge conséquent. Et si la cause est difficile — elle l’est —, raison de plus pour qu’elle ne manque pas de défenseurs. On ne laisse pas de bonnes causes se perdre faute de bras. Je donne les miens, tels qu’ils sont, avec ce qui me reste de jours et de forces. Je ne vois pas ce que j’en pourrais faire de mieux.