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La mort à la voix près : comment la Convention a compté

Au terme d’un appel nominal qui aura tenu la Convention éveillée près de deux jours et deux nuits, la mort de Louis Capet l’a emporté. Mais à combien de voix ? Selon qu’on s’en tient au compte proclamé du fauteuil ou au procès-verbal qu’on revérifie, le chiffre varie. Décryptage d’un décompte que les restrictions, les conditions et l’amendement Mailhe rendent malaisé à arrêter.

Notre bureau parlementaire 18 janvier 1793, 09h00 9 min de lecture
Louis XVI comparaît à la barre de l’Assemblée de la Convention nationale, salle du Manège des Tuileries, le 11 décembre 1792.
Ary Scheffer (graveur J.-F. Pourvoyeur), « Louis XVI à l’Assemblée de la Convention nationale, salle du Manège des Tuileries, 11 décembre 1792 », estampe du XIXᵉ siècle — musée Carnavalet, Paris. Domaine public (CC0, Wikimedia Commons).

Paris, ce vendredi 18 janvier, au matin. La Convention nationale a passé une partie de cette semaine à compter. Compter les voix, une à une, à l’appel du nom de chaque représentant, dans une salle où l’on entrait et sortait, où l’on s’assoupissait sur les banquettes et où, à la tribune, chacun montait dire — souvent en quelques mots, parfois en un discours — quelle peine il entendait infliger à Louis Capet, ci-devant roi des Français. De ce long dénombrement sort une conclusion que nul ne conteste : c’est la mort. Mais de combien de voix elle l’emporte, voilà ce sur quoi l’accord est moins assuré qu’on ne le voudrait.

Trois questions, trois scrutins

Reprenons l’ordre des questions, car tout tient à cet ordre. Trois étaient posées. La première, mardi 15 : Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d’attentat contre la sûreté de l’État ? La réponse a été massive, presque unanime — plus de six cents voix sur quelque sept cent vingt présents ont dit oui, le reste se partageant entre quelques abstentions et des déclarations diverses. Sur ce point, la Convention ne s’est guère divisée : le roi est jugé coupable.

La deuxième question, posée le même jour, était d’une autre portée : le jugement de la Convention serait-il soumis à la ratification du peuple, dans ses assemblées primaires ? C’est ce qu’on appelle l’appel au peuple, réclamé avec force par plusieurs représentants de la Gironde, qui y voyaient le moyen de remettre la décision à la nation entière plutôt qu’à ses seuls mandataires. La proposition a été repoussée : environ deux cent quatre-vingts voix pour, plus de quatre cents contre. L’appel au peuple est donc écarté ; c’est la Convention, et elle seule, qui prononcera.

Restait la troisième, la plus lourde : quelle peine ? L’appel nominal s’est ouvert dans la soirée du 16 et s’est poursuivi sans désemparer, à travers la nuit, tout le 17, jusqu’à la nuit suivante — près de trente-sept heures, dit-on, d’une séance qui ne s’est pas interrompue. Sept cent vingt et un représentants étaient présents. Chacun, appelé tour à tour, est monté dire son vote à voix haute, de sorte que nul n’a pu s’abriter derrière le secret.

Pourquoi le chiffre se dérobe

C’est ici que le décompte se complique, et qu’il faut, plutôt que d’asséner un chiffre, expliquer pourquoi les chiffres se contredisent. Car tous les suffrages portés sur la mort ne se ressemblent pas. Les uns ont voté la mort pure et simple, sans condition ni délai. Mais d’autres — on en compte une vingtaine — ont voté la mort tout en demandant que la Convention examinât ensuite s’il ne serait pas utile d’en suspendre ou d’en différer l’exécution : c’est, en substance, le sens de l’amendement présenté par le représentant Mailhe. Faut-il ranger ces voix-là du côté de la mort ? Elles disent la mort, assurément ; mais elles l’assortissent d’une réserve qui pourrait, demain, en retarder l’effet.

De là deux manières de compter, et deux nombres. Au fauteuil, le président a proclamé un total qui place la mort sans condition autour de trois cent soixante-six voix, soit, sur les présents, une majorité de quelques unités à peine au-delà de la moitié. Mais d’autres additions, qui rangent avec la mort les suffrages assortis de la réserve dite de Mailhe, font monter le compte aux environs de trois cent quatre-vingt-sept. Selon qu’on retient l’un ou l’autre, la majorité se mesure en quelques voix ou en quelques dizaines. La rédaction se garde de trancher : ce que l’on peut affirmer, c’est que la majorité fut étroite ; le chiffre exact, lui, est encore l’objet de vérifications, et l’on revoit en ce moment même les listes pour l’arrêter.

Une chose au moins est sûre : il s’en est fallu de peu. Quelques voix déplacées, et la sentence eût été autre. Cette étroitesse n’est pas un détail de greffier ; elle dit l’état d’une assemblée partagée, où la condamnation l’emporte sans écraser, et où chaque représentant a pu mesurer que son nom, prononcé à la tribune, pesait d’un poids singulier.

Deux votes qui ont saisi la salle

Parmi les votes, quelques-uns ont saisi l’assistance. Le représentant Vergniaud, l’un des plus grands orateurs de la Gironde, qui présidait naguère la Convention et avait plaidé pour qu’on en appelât au peuple, est monté dire la mort — avec une restriction touchant le sursis, à ce qu’on rapporte. Que l’homme qui réclamait le recours à la nation finisse par prononcer la peine capitale en a frappé plus d’un ; on y a vu la marque d’un débat qui ne sépare pas les partis en blocs nets, mais traverse les consciences.

Un autre nom a couru de banc en banc : celui de Philippe, ci-devant duc d’Orléans, qui se fait nommer Égalité, cousin de l’accusé et représentant de Paris. Appelé à son tour, il a voté la mort, déclarant ne consulter que son devoir et tenir pour passible de cette peine quiconque attente à la souveraineté du peuple. Qu’un prince du sang vote la mort de son parent a fait, dans la salle et au-dehors, une impression qu’on devine.

Reste le sursis

Que se passe-t-il maintenant ? La peine est prononcée, mais l’affaire n’est pas close. Demeure ouverte la question du sursis : faut-il suspendre l’exécution, la différer, l’assortir de conditions ? Ceux qui ont voté la mort avec la réserve de Mailhe entendent bien qu’on en débatte, et la Convention devra trancher ce point comme elle a tranché les autres — par un nouvel appel, sans doute. Nul, à cette heure, ne saurait dire ce qu’il en sortira. Nous nous gardons donc de tout pronostic : le sort réservé à l’exécution même reste à décider, et il serait téméraire de l’annoncer avant que les voix n’aient parlé.

Ce qu’on peut écrire, ce matin, est plus modeste et plus exact : la Convention a jugé Louis Capet coupable, a refusé d’en appeler au peuple, et a voté la mort à une majorité étroite dont on revérifie encore le chiffre. Le reste — le quand, le comment, le si même — appartient aux séances qui viennent. Une assemblée a compté pendant trente-sept heures ; il lui reste à dire ce que ce compte produira.

Le contexte

La Convention nationale, élue en septembre 1792, a proclamé la République et aboli la royauté ; elle juge elle-même l’ancien roi, désigné dans ses actes sous le nom de Louis Capet.

Trois questions ont été soumises au vote : la culpabilité, l’appel au peuple (ratification du jugement par les assemblées primaires) et la peine.

L’appel au peuple était réclamé par plusieurs représentants de la Gironde, soucieux de remettre la décision à la nation ; il a été repoussé le 15 janvier.

Le vote sur la peine s’est fait par appel nominal, chaque représentant montant à la tribune dire son suffrage à voix haute.

État des informations

Ce décryptage est daté du matin du 18 janvier 1793. Il pose l’étroitesse de la majorité comme certaine et le chiffre exact comme contesté, ne préjuge en rien du vote sur le sursis qui reste à venir, et n’anticipe aucune des suites de l’affaire.

Ce que l’on sait

  • Le 15 janvier, la Convention a déclaré Louis Capet coupable à une très large majorité (plus de six cents voix sur quelque sept cent vingt présents).
  • Le même jour, l’appel au peuple a été rejeté, par environ deux cent quatre-vingts voix contre plus de quatre cents.
  • L’appel nominal sur la peine, ouvert le 16 et clos le 17, a duré près de trente-sept heures sans interruption, devant sept cent vingt et un représentants.
  • La mort l’a emporté, mais à une majorité étroite.
  • Une vingtaine de représentants ont voté la mort en l’assortissant de la réserve de l’amendement Mailhe (examen d’un sursis à l’exécution).
  • Philippe, ci-devant duc d’Orléans, dit Égalité, cousin de l’accusé, a voté la mort ; Vergniaud, qui avait plaidé pour l’appel au peuple, a lui aussi voté la mort, avec une restriction touchant le sursis.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de voix pour la mort sans condition n’est pas arrêté : le compte proclamé au fauteuil (environ trois cent soixante-six) diffère de celui qu’on obtient en y joignant les suffrages assortis de la réserve de Mailhe (environ trois cent quatre-vingt-sept), et l’on revérifie encore les listes.
  • La majorité précise — quelques voix ou quelques dizaines — dépend de la manière dont on classe les votes conditionnels et restreints.
  • La question du sursis à l’exécution n’est pas tranchée : la Convention doit encore en délibérer.
  • On ne sait ni quand, ni comment, ni même avec certitude si la sentence sera exécutée.

Sources historiques utilisées

primary

Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales — tome XXIII

P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux · 1834

Recueil de documents parlementaires contemporains (procès-verbaux de la Convention). Tome XXIII : appel nominal sur la peine (janvier 1793). Passages en prose vérifiés au mot : « L’assemblée est composée de 749 membres. » / « Le nombre restant est de sept cent vingt-un. » (721 votants) ; « Vingt-six pour la mort, en demandant, conformément à la motion de Mailhe, une discussion sur le point de savoir s’il conviendrait à l’intérêt public qu’elle fût ou non différée » ; « Trois cent soixante-un pour la mort. » (361) ; proclamation du président « Je déclare, au nom de la Convention nationale, que la peine qu’elle prononce contre Louis Capet est la mort. » ; « au nombre de deux cent quatre-vingt-un, ont admis la ratification du peuple » (appel au peuple) ; votes nominaux « Vergniaud, la mort. » et « Égalité, la mort. ». Réserve OCR d’époque : les colonnes de chiffres sont abîmées (le total « mort sans condition » se recompose 361 + 26 = 387) ; seules les formes en toutes lettres sont citées.

secondary

Procès de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence recoupée pour la chronologie des trois questions (15 au 17 janvier 1793), le vote de culpabilité (plus de 600 oui sur ≈721 présents), le rejet de l’appel au peuple (≈286 pour, ≈423 contre), l’appel nominal sur la peine, la décision du 3 décembre 1792 de juger le roi, l’acte d’accusation à trente-trois chefs, le premier interrogatoire du 11 décembre sous Barère, la défense Tronchet-Malesherbes-Desèze et le plaidoyer du 26 décembre.

secondary

Votes sur la mort de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la divergence des décomptes : ≈361 mort sans condition et ≈26 mort avec sursis possible (amendement Mailhe), total ≈387 ; chiffre de ≈366 proclamé au fauteuil et vérification portant le compte à ≈387 ; durée de l’appel nominal (≈37 heures) et majorité étroite.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale du décompte de l’appel nominal des 16-17 janvier 1793

Les formulations à chaud imitent un média parlementaire du moment. L’étroitesse de la majorité est certaine ; le chiffre exact est donné comme contesté (366 proclamé / 387 après vérification), conformément aux récits ultérieurs qui divergent sur le classement des votes conditionnels et restreints. Le vote sur le sursis n’est pas anticipé.

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