La ligne Maginot, ce bouclier de béton et d’acier
De la Suisse au Luxembourg, une muraille enterrée veille face à l’Allemagne. Forts noyés sous la roche, galeries sans fin, équipages murés dans le sol : depuis que les armées se font face, le pays sait qu’un rempart d’une puissance sans précédent garde sa frontière de l’Est. Voyage dans l’ouvrage où repose la confiance de la France.
Sur la frontière de l’Est, l’hiver descend sur un paysage qui ne ressemble à aucun front connu. Point de tranchées boueuses à perte de vue, point de ces lignes de terre remuée où, voici vingt-cinq ans, s’usèrent des armées entières. Ici, la défense s’est faite invisible : elle a plongé sous le sol. Çà et là seulement, une masse de béton affleure au flanc d’une colline, une coupole d’acier perce la prairie, un réseau de rails barre un vallon. Tout le reste — l’essentiel — repose à des dizaines de mètres sous nos pieds, dans le roc.
Cette muraille enterrée porte le nom d’un homme : André Maginot, ce député de Bar-le-Duc, soldat blessé de deux balles à la cuisse sur les hauts de Meuse en novembre 1914, qui boita le reste de sa vie et fit, ministre de la Guerre, voter en janvier 1930 les crédits qui mirent le chantier en marche. La mort l’a pris au début de 1932, avant l’achèvement de l’œuvre ; son nom, lui, est resté attaché au plus formidable ouvrage de fortification que le pays ait jamais élevé.
L’idée en est simple, et elle est née de la grande épreuve : épargner désormais le sol national à l’invasion, et le sang des soldats à la saignée. Ceux qui ont conçu cette ligne avaient médité Verdun. Ils ont voulu que le feu, et non plus la poitrine des hommes, fît le premier travail de la défense ; que l’acier reçût le choc à la place de la chair. C’est cet esprit — la primauté de la protection, la guerre menée à couvert — que le voyageur retrouve à chaque pas le long de la frontière.
On nous a permis d’approcher l’un de ces ouvrages, et d’en saisir l’ordonnance, sinon le détail, que le secret militaire couvre comme il se doit. Ce que l’on en rapporte suffit à mesurer la solidité du rempart derrière lequel le pays attend, l’arme au pied.
Une muraille qui court d’une frontière à l’autre
La ligne ne forme pas un mur continu, comme on se le figure parfois, mais un chapelet de régions fortifiées qui se relaient le long de la frontière, de la trouée de Belfort et du Rhin jusqu’aux confins du Luxembourg, couvrant l’Alsace et la Lorraine reconquises. Entre les gros ouvrages, espacés de quelque quinze kilomètres, s’intercalent des forts plus modestes, des casemates et des abris, dont les feux se croisent de manière à interdire tout passage. Nul intervalle, nous assure-t-on, qui ne soit battu par les armes du voisin.
Le génie a poussé le chantier sans relâche de la fin des années vingt jusqu’au milieu de la décennie ; l’armée a pris livraison des principaux ouvrages voici quelques années, et la dépense — plusieurs milliards de francs — n’a pas été marchandée. On compte, le long de cette frontière, des dizaines de gros ouvrages d’artillerie, près d’une centaine de forts plus petits et plusieurs centaines de casemates, reliés par des galeries dont la longueur totale se chiffre en plus de cent kilomètres. Le pays a mis là, dans la pierre et l’acier, le prix de sa sécurité.
Le fort sous la terre
À la surface, un gros ouvrage ne montre presque rien : quelques blocs de béton trapus, percés de meurtrières, coiffés de cloches d’acier d’où la guette surveille l’horizon, et, plus loin, deux entrées discrètes, l’une pour les hommes, l’autre pour les munitions. Tout le corps de la place est ailleurs : à plusieurs dizaines de mètres au-dessous, à l’abri d’une épaisseur de roc que nul obus, dit-on, ne saurait entamer.
On y descend par des puits et de longues galeries où circule un petit chemin de fer électrique qui porte les munitions des magasins aux blocs de combat. Là-dessous s’étend une véritable ville souterraine : centrale électrique qui fournit la lumière et la force, réserves de vivres et de carburant, chambrées, cuisines, infirmerie pourvue de sa salle d’opération, postes de commandement reliés par le téléphone. L’air même y est filtré et soufflé, pour que l’équipage puisse tenir, claquemuré, sans rien devoir au-dehors.
Les blocs de combat, en surface, portent l’armement : tourelles éclipsables qui sortent du sol pour tirer et s’y enfoncent aussitôt, canons, obusiers et mortiers pour les gros ouvrages, mitrailleuses et armes d’infanterie pour les plus petits. Le tout disposé pour que chaque ouvrage protège son voisin, et que l’ennemi, où qu’il se présente, trouve devant lui un mur de feu venu de plusieurs directions à la fois.
La vie des « équipages »
Les troupes qui servent ces forteresses ne sont pas des soldats comme les autres. On les nomme « équipages », par un emprunt à la marine qui dit bien leur condition : ils vivent dans leur ouvrage comme l’équipage d’un navire dans sa coque, le monde du dehors réduit à ce que leur en rapportent les cloches de guet et les fils du téléphone. La troupe les a surnommés, avec une rude affection, les « souris », pour cette existence menée sous terre, loin du jour.
L’ordinaire de cette vie singulière a ses rigueurs. Le manque de soleil, l’air recyclé, le bourdonnement perpétuel des moteurs éprouvent les organismes ; aussi le commandement ménage-t-il aux hommes, à tour de rôle, des séjours au grand air, dans des camps de repos établis à l’arrière, pour que nul ne s’étiole à demeurer trop longtemps dans les profondeurs. En temps ordinaire, les chambrées souterraines restent vides ; les équipages logent aux casernes voisines et ne gagnent leurs postes que pour l’alerte et la manœuvre.
Mais depuis que la guerre est déclarée et que les armées se font face, les ouvrages ont reçu leurs garnisons de combat. Les hommes sont à leur poste, jour et nuit, dans cette tranquille vigilance d’une troupe sûre de son abri. Ceux que nous avons vus n’avaient ni l’inquiétude ni la fièvre : la confiance qu’un soldat met dans une bonne arme, ils la mettent dans leurs murailles.
Le rempart et la question du Nord
Au pays, le nom de la ligne est devenu synonyme de sûreté. On en parle comme d’un bouclier, et l’on n’a pas tort : jamais frontière ne fut gardée par pareille accumulation de béton, d’acier et de feu. Tant que l’ennemi se présentera devant ces ouvrages, chacun ici tient que la France a de quoi le briser.
Une question, pourtant, se pose et se débat ouvertement parmi les militaires et dans la presse : la fortification couvre l’Est, face à l’Allemagne, mais elle ne se prolonge pas, du moins avec la même densité, jusqu’à la mer du Nord, le long de la frontière belge. Faut-il l’étendre ? Les uns rappellent que la Belgique est une amie et que son propre dispositif fait avec le nôtre une garde commune ; que certains terrains du Nord, inondables, se défendent d’eux-mêmes ; que la dépense, déjà lourde, a ses bornes. D’autres voudraient voir la muraille se continuer sans solution jusqu’au bout. Le débat est légitime, il est public, et il n’est pas tranché.
Une autre incertitude demeure, qui n’est pas un défaut du rempart mais la part inévitable de toute guerre qui s’ouvre : où, et quand, l’ennemi voudra-t-il porter son effort ? Nul, ce matin, ne le sait. Mais derrière sa ligne, la France attend cette épreuve avec la tranquillité de qui se sait bien gardé. Le bouclier est en place ; les équipages veillent ; et le pays, pour la première fois depuis longtemps, regarde sa frontière de l’Est sans la vieille angoisse de l’invasion.