Leclerc, le général qui avait juré de reprendre Paris
Nom d’emprunt, lui aussi. Derrière « Leclerc », un officier de cavalerie évadé de la débâcle, rallié à Londres dès l’été 1940, qui a promis, dans les sables du Tchad, de ne pas déposer les armes avant Strasbourg. Ce 25 août, c’est à son poste de commandement de la gare Montparnasse qu’a été reçue la reddition de la garnison allemande. Portrait de l’homme dont la division vient d’entrer dans la capitale.
On a vu, ce vendredi, un général mince et sec, la canne à la main, recevoir à Montparnasse la reddition de la garnison allemande de Paris. Ses chars ont franchi la porte d’Orléans la veille au soir ; ce matin, ils tenaient les carrefours de la rive gauche. La division qu’il commande, la 2e blindée, a bouclé en trois semaines une route qui l’a menée d’une plage de Normandie aux quais de la Seine. À sa tête, un homme dont beaucoup, dans la foule, ignorent jusqu’au vrai nom.
Car « Leclerc » n’est pas le nom qu’il porte à l’état civil. C’est un nom de guerre, pris en 1940 pour protéger les siens restés en France. Assembler ce que l’on sait de son parcours, c’est reconstituer quatre années d’une trajectoire menée pour l’essentiel loin de la métropole, en Afrique et dans le désert, avant que la guerre ne le ramène jusqu’ici.
Hauteclocque, un nom qu’on ne dit plus
Il est né le 22 novembre 1902 à Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme, d’une vieille famille de la noblesse picarde. Le nom qu’il a reçu à sa naissance est celui de Hauteclocque. Entré à Saint-Cyr en 1922, dans une promotion qui porte les noms de Metz et de Strasbourg, il en sort en 1924 classé cinquième sur trois cent quarante-quatre. Il passe ensuite par l’école de cavalerie de Saumur, dont il sort major. La cavalerie, puis les spahis : on le retrouve au Maroc à la fin des années vingt, aux confins où l’armée d’Afrique tient les marges de l’Empire.
Mais ce nom de Hauteclocque, on ne le prononce plus en clair. Depuis 1940, l’officier se fait appeler Leclerc — un patronyme si répandu en Picardie qu’il ne désigne personne. Le choix n’a rien d’une coquetterie. Un officier français passé à la dissidence expose sa famille aux représailles de l’occupant, et l’Est du pays, ce 25 août, est encore aux mains de l’ennemi. Dire tout haut le vrai nom d’un chef de la France libre, tant que les siens vivent en zone occupée, c’est les désigner. Le pseudonyme n’est pas un déguisement de circonstance : c’est une précaution qui dure autant que dure l’Occupation.
En cela, l’homme rejoint une singularité de cette guerre-ci. À Paris même, celui qui a mené l’insurrection des Forces françaises de l’intérieur, le colonel « Rol », porte lui aussi un nom qui n’est pas le sien. Deux chefs, deux noms d’emprunt, deux légitimités qui se sont donné rendez-vous à Montparnasse — l’une venue des ateliers et de la clandestinité, l’autre du désert et des colonnes blindées. La reddition allemande porte les deux signatures.
1940 : la capture, l’évasion, le choix de Londres
Au printemps de 1940, il sert à l’état-major d’une division d’infanterie. La percée allemande de mai le prend dans la débâcle : il est fait prisonnier à la fin du mois, du côté de Bohain, dans l’Aisne. Il s’évade une première fois. Repris, blessé à la tête à la mi-juin dans l’Aube, il s’échappe encore d’un hôpital et gagne la zone non encore atteinte, puis l’Espagne et le Portugal.
De Lisbonne, il embarque pour l’Angleterre et débarque à Londres à la fin de juillet. Le 25 juillet 1940, il se présente au général de Gaulle, qui rassemble autour de lui les premiers ralliés de la France libre. C’est à ce moment qu’il adopte le nom sous lequel on le connaît désormais. De Gaulle cherche des officiers d’active décidés ; il en tient un, dont il fait aussitôt un émissaire pour l’Afrique.
Le serment de Koufra
La mission est de rallier à la France libre les territoires de l’Afrique équatoriale restés fidèles à Vichy. Le Cameroun bascule en août 1940 ; le Tchad suit, et c’est de là, du Tchad, qu’il va faire la guerre. Le désert du Sahara devient son terrain. À la tête de colonnes légères parties du Tchad, il lance ses hommes contre les positions italiennes de Libye.
Fin février 1941, ses troupes assiègent l’oasis de Koufra, tenue par une garnison italienne. La place capitule au terme de plusieurs jours de siège — on situe la reddition autour du 1er mars, certains récits parlant du 28 février. Les prises sont modestes en nombre, l’effort considérable au regard des moyens : quelques centaines d’hommes, des véhicules poussés à bout à travers des centaines de kilomètres de sable.
C’est là, le 2 mars 1941, que le colonel prononce devant ses hommes la formule qui a depuis fait le tour des Français libres : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. » Le serment fixe un terme lointain : non pas la première ville reprise, non pas Paris, mais Strasbourg, à l’autre bout du pays, sous le joug depuis 1940. À l’heure où nous écrivons, Strasbourg est allemande et le demeure. Le serment reste une promesse en suspens. Paris libéré en marque une étape, non l’accomplissement ; l’homme qui l’a juré n’en tient, ce 25 août, qu’une part.
Du Fezzan à la Tunisie
Koufra n’était qu’un début. À la fin de décembre 1942, tandis que les armées alliées refoulent l’Axe vers l’ouest, il lance depuis le Tchad une offensive sur le Fezzan, la province désertique du sud libyen. Ses colonnes enlèvent les postes italiens l’un après l’autre et débouchent, en janvier 1943, sur la Tripolitaine ; Tripoli tombe aux mains des Alliés à la fin du mois.
De là, la force du désert rejoint les armées venues d’Égypte et se porte vers la Tunisie, où se joue la dernière bataille d’Afrique. Ses hommes entrent à Kairouan en avril 1943. La campagne d’Afrique s’achève ce printemps-là par la reddition des forces de l’Axe. Le chef de la colonne du Tchad est fait général de division en mai 1943. Il n’est plus l’officier obscur de 1940 : il commande.
La 2e DB, une division à l’américaine
De cette troupe de méharistes et de partisans du désert, il faut faire une grande unité moderne. C’est l’affaire de l’année 1943. La 2e division blindée est constituée et réorganisée sur le modèle américain : environ seize mille hommes, des chars Sherman, des automitrailleuses, des camions par centaines, tout l’attirail d’une armée mécanisée équipée et instruite par les Alliés. Le gros de la mise sur pied se fait au camp de Témara, au Maroc, avant que la division ne passe en Angleterre au printemps de 1944 pour y attendre l’heure du débarquement.
Sa composition dit ce qu’a été la France libre. On y trouve des coloniaux venus d’Afrique du Nord et d’Afrique noire, des marins, des cavaliers ; on y trouve aussi des républicains espagnols, réfugiés de la guerre d’Espagne, qui forment le gros d’une compagnie de choc, la 9e, que ses hommes appellent « La Nueve ». On y trouve encore des femmes, conductrices d’ambulances, que l’on nomme les Rochambelles. C’est cette division bigarrée, où le français se parle avec tous les accents de l’Empire et de l’exil, qui vient d’entrer dans Paris.
De Utah Beach aux barricades
La division a débarqué en Normandie le 1er août 1944, sur la plage d’Utah, près de deux mois après le premier assaut allié. Engagée aussitôt, elle libère Alençon le 12 août et prend part, dans les jours qui suivent, à la fermeture de la poche de Falaise, où une armée allemande a été prise au piège. C’est une troupe éprouvée, mais victorieuse, qui se tient bientôt à portée de la capitale.
Restait à obtenir de marcher sur Paris. Le commandement allié, soucieux de ne pas s’attarder sur la ville, hésitait. Le feu vert est venu du général américain Bradley le 22 août. Dès lors, tout va vite : la division passe par Rambouillet le 23, se heurte aux défenses allemandes du sud, et pousse ses avant-gardes dans Paris les 24 et 25 août. Une première colonne a atteint l’Hôtel de Ville dès le soir du 24.
Ce 25 août, la garnison allemande a cédé. Le gouverneur militaire du Grand-Paris, le général von Choltitz, a été capturé à l’hôtel Meurice. Conduit à la Préfecture de police, puis au poste de commandement que Leclerc avait établi à la gare Montparnasse, il a signé la reddition des troupes allemandes de la capitale, le chef des Forces françaises de l’intérieur contresignant l’acte. L’ordre exact des deux cérémonies reste, à cette heure, à recouper. La capitale est aux mains des Français. La guerre, elle, continue : l’ennemi tient encore l’est du pays, et la promesse faite dans les sables du Tchad, quatre ans plus tôt, n’a pas trouvé son terme.