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À Montpellier, un général a dit non

Tandis que les colonnes allemandes franchissaient hier la ligne de démarcation sans qu’aucun ordre national n’appelât l’armée à se défendre, le général de Lattre de Tassigny, qui commande à Montpellier, a fait donner ses troupes contre l’envahisseur. On le dit arrêté ce matin. Un geste isolé, qui tranche sur le silence des armes.

Étienne Vasseur 12 novembre 1942 7 min de lecture

Il y a, dans la confusion de ces heures, un nom qui court de bouche à oreille à travers le Languedoc : celui du général de Lattre de Tassigny. Tandis que, depuis l’aube d’hier, les divisions allemandes ont passé l’ancienne ligne de démarcation et s’enfoncent dans ce qui fut la zone libre sans rencontrer, le plus souvent, que des hommes l’arme au pied, cet officier qui commande la 16e division militaire, à Montpellier, a pris sur lui de faire ce que nul ordre venu d’en haut ne prescrivait : résister.

Les faits, autant qu’on les peut établir à cette heure, sont les suivants. Au matin du 11 novembre, apprenant l’entrée des troupes allemandes en zone sud, le général a donné à ses unités l’ordre de quitter leurs casernes et de gagner la campagne pour s’y battre, plutôt que de se laisser désarmer sur place. Des éléments auraient ainsi pris le large vers l’arrière-pays. On dit qu’il entendait porter ses hommes vers les hauteurs, en direction des Cévennes, et y maintenir une force française en armes. Ce que d’autres garnisons de la zone n’ont pas fait, lui l’a tenté.

Cette tentative n’a pas eu le loisir de se déployer. Dès ce matin, nous apprend-on, le général a été arrêté — non par l’occupant, mais par la gendarmerie française, du côté de Saint-Pons, dans la montagne où il s’était porté. On le dit conduit sous escorte vers Toulouse. Ce qu’il adviendra de lui, nul ne le sait : un officier qui rompt la consigne en pareille heure s’expose à être traduit devant un conseil de guerre. À l’instant où nous écrivons, son sort demeure entre les mains de l’autorité militaire.

Que l’on ne s’y méprenne pas sur le sens de ce geste : il vaut surtout par son isolement. Car l’ordre qui prévaut, depuis hier, est tout autre. Nulle part une consigne générale n’a appelé l’armée d’armistice à se défendre ; les communiqués officiels se bornent à protester contre la violation des conventions, et les régiments, dans leur immense majorité, sont restés l’arme au pied, attendant des instructions qui ordonnaient de ne pas verser le sang. Le geste de Montpellier détonne précisément parce qu’il rompt ce silence.

Qui est cet homme qui a choisi de désobéir au silence ? Le général Jean de Lattre de Tassigny n’est pas un inconnu de l’armée, même si le public ignore son visage. Né en Vendée, à Mouilleron-en-Pareds, voici cinquante-trois ans, sorti de Saint-Cyr puis de l’école de cavalerie de Saumur, il s’est fait dans le feu une réputation de bravoure que les états de service attestent mieux qu’aucun éloge : cinq fois blessé au cours de la Grande Guerre, plusieurs fois cité, décoré de la Légion d’honneur dès la fin de 1914 et distingué par la croix militaire britannique. À Verdun, au Chemin des Dames, il a payé de sa personne.

L’entre-deux-guerres l’a vu servir au Maroc, dans les opérations du Rif, où il fut encore blessé et cité ; passer par l’École de guerre, dont il sortit en tête de sa promotion ; gravir les grades. En mars 1939, à cinquante ans, il était nommé général de brigade — le plus jeune de l’armée française, disait-on alors. Lors de la campagne de 1940, à la tête de la 14e division d’infanterie, il s’illustra dans la défense de Rethel, dans les Ardennes, où ses hommes repoussèrent par trois fois l’assaut ennemi. Depuis, on l’avait vu commander en Tunisie, puis prendre le commandement de la division de Montpellier.

Voilà l’homme qui, hier, a fait sonner le boute-selle quand tout le reste se taisait. On peut juger sa décision téméraire ; on peut la trouver vaine au regard de la disproportion des forces ; mais elle aura été, dans cette journée où l’armée d’armistice a vu fondre sur elle l’ennemi sans riposter, le seul ordre de combat donné par un grand chef. Pourquoi lui, et lui seul parmi les généraux d’active ? Nous l’ignorons. Ses motifs, il les a gardés pour ses troupes.

Ce que cette affaire dit de l’heure que nous vivons, chacun le mesurera. Une armée à laquelle on a retiré jusqu’au droit de se battre ; des chefs partagés entre la consigne et l’honneur ; et, çà et là, des hommes qui, à leurs risques, tranchent dans un sens que les ordres réprouvent. Le général de Lattre est aujourd’hui sous bonne garde, son destin suspendu à la décision de ses juges. La capitale provinciale du Languedoc, ce matin, ne parle que de lui.

Le contexte

Les troupes américaines et britanniques ont débarqué le 8 novembre en Afrique française du Nord, au Maroc et en Algérie. En réponse, l’Allemagne et l’Italie ont, dès le 11 novembre, fait entrer leurs troupes en zone sud, mettant fin de fait à la « zone libre » laissée à l’administration française depuis l’armistice de 1940.

L’armée dite « d’armistice » est la force réduite que les conventions de 1940 laissaient à la France en zone non occupée. Au matin du 11 novembre, elle s’est trouvée submergée par l’avance allemande sans recevoir d’ordre général de résistance ; la plupart des garnisons sont demeurées l’arme au pied.

La 16e division militaire, commandée par le général de Lattre de Tassigny, a son siège à Montpellier et couvre le Bas-Languedoc. Le général y avait, ces derniers mois, organisé l’instruction de jeunes cadres.

État des informations

Nous écrivons au lendemain d’une journée où la nouvelle circule mal, par bribes et par rumeurs, dans une zone qui vient de basculer. Nous rapportons ce qui est tenu pour sûr, signalons ce qui demeure incertain, et nous gardons d’anticiper le sort d’un homme dont l’affaire est en cours.

Ce que l’on sait

  • Le 11 novembre 1942, les troupes allemandes et italiennes sont entrées en zone sud à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord du 8 novembre.
  • Aucun ordre national n’a appelé l’armée d’armistice à résister ; la plupart des garnisons sont restées l’arme au pied.
  • Le général de Lattre de Tassigny, commandant la 16e division militaire à Montpellier, a donné à ses troupes l’ordre de quitter les casernes pour résister à l’occupant — geste isolé parmi les généraux d’active.
  • Officier né en 1889 à Mouilleron-en-Pareds, issu de Saint-Cyr et de Saumur, cinq fois blessé pendant la Grande Guerre, plusieurs fois cité, général de brigade en mars 1939, il s’est illustré à Rethel à la tête de la 14e division d’infanterie en 1940.

Ce que l’on ignore

  • Le sort réservé au général : conduit sous escorte, il pourrait être traduit devant un conseil de guerre, mais aucune décision n’est connue à cette heure.
  • L’ampleur exacte des mouvements de ses troupes et le nombre d’hommes qui l’ont suivi vers l’arrière-pays.
  • Les motifs précis qui ont conduit ce général, et lui seul parmi les chefs d’active, à rompre la consigne.

Sources historiques utilisées

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Jean de Lattre de Tassigny

Notice biographique : naissance, formation, faits d’armes de la Grande Guerre, opérations du Rif, promotions, campagne de 1940, commandement de Montpellier et geste du 11 novembre 1942. Seuls les éléments antérieurs ou contemporains de novembre 1942 ont été mobilisés.

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Invasion de la zone libre

Contexte de l’opération du 11 novembre 1942 : débarquement allié du 8 novembre, entrée des troupes allemandes et italiennes en zone sud, attitude de l’armée d’armistice, cas isolé de résistance du général de Lattre à Montpellier.

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Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un journal du 12 novembre 1942 ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé. Le portrait du général s’en tient à son parcours connu à la date.

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