À Montpellier, un général a dit non
Tandis que les colonnes allemandes franchissaient hier la ligne de démarcation sans qu’aucun ordre national n’appelât l’armée à se défendre, le général de Lattre de Tassigny, qui commande à Montpellier, a fait donner ses troupes contre l’envahisseur. On le dit arrêté ce matin. Un geste isolé, qui tranche sur le silence des armes.
Il y a, dans la confusion de ces heures, un nom qui court de bouche à oreille à travers le Languedoc : celui du général de Lattre de Tassigny. Tandis que, depuis l’aube d’hier, les divisions allemandes ont passé l’ancienne ligne de démarcation et s’enfoncent dans ce qui fut la zone libre sans rencontrer, le plus souvent, que des hommes l’arme au pied, cet officier qui commande la 16e division militaire, à Montpellier, a pris sur lui de faire ce que nul ordre venu d’en haut ne prescrivait : résister.
Les faits, autant qu’on les peut établir à cette heure, sont les suivants. Au matin du 11 novembre, apprenant l’entrée des troupes allemandes en zone sud, le général a donné à ses unités l’ordre de quitter leurs casernes et de gagner la campagne pour s’y battre, plutôt que de se laisser désarmer sur place. Des éléments auraient ainsi pris le large vers l’arrière-pays. On dit qu’il entendait porter ses hommes vers les hauteurs, en direction des Cévennes, et y maintenir une force française en armes. Ce que d’autres garnisons de la zone n’ont pas fait, lui l’a tenté.
Cette tentative n’a pas eu le loisir de se déployer. Dès ce matin, nous apprend-on, le général a été arrêté — non par l’occupant, mais par la gendarmerie française, du côté de Saint-Pons, dans la montagne où il s’était porté. On le dit conduit sous escorte vers Toulouse. Ce qu’il adviendra de lui, nul ne le sait : un officier qui rompt la consigne en pareille heure s’expose à être traduit devant un conseil de guerre. À l’instant où nous écrivons, son sort demeure entre les mains de l’autorité militaire.
Que l’on ne s’y méprenne pas sur le sens de ce geste : il vaut surtout par son isolement. Car l’ordre qui prévaut, depuis hier, est tout autre. Nulle part une consigne générale n’a appelé l’armée d’armistice à se défendre ; les communiqués officiels se bornent à protester contre la violation des conventions, et les régiments, dans leur immense majorité, sont restés l’arme au pied, attendant des instructions qui ordonnaient de ne pas verser le sang. Le geste de Montpellier détonne précisément parce qu’il rompt ce silence.
Qui est cet homme qui a choisi de désobéir au silence ? Le général Jean de Lattre de Tassigny n’est pas un inconnu de l’armée, même si le public ignore son visage. Né en Vendée, à Mouilleron-en-Pareds, voici cinquante-trois ans, sorti de Saint-Cyr puis de l’école de cavalerie de Saumur, il s’est fait dans le feu une réputation de bravoure que les états de service attestent mieux qu’aucun éloge : cinq fois blessé au cours de la Grande Guerre, plusieurs fois cité, décoré de la Légion d’honneur dès la fin de 1914 et distingué par la croix militaire britannique. À Verdun, au Chemin des Dames, il a payé de sa personne.
L’entre-deux-guerres l’a vu servir au Maroc, dans les opérations du Rif, où il fut encore blessé et cité ; passer par l’École de guerre, dont il sortit en tête de sa promotion ; gravir les grades. En mars 1939, à cinquante ans, il était nommé général de brigade — le plus jeune de l’armée française, disait-on alors. Lors de la campagne de 1940, à la tête de la 14e division d’infanterie, il s’illustra dans la défense de Rethel, dans les Ardennes, où ses hommes repoussèrent par trois fois l’assaut ennemi. Depuis, on l’avait vu commander en Tunisie, puis prendre le commandement de la division de Montpellier.
Voilà l’homme qui, hier, a fait sonner le boute-selle quand tout le reste se taisait. On peut juger sa décision téméraire ; on peut la trouver vaine au regard de la disproportion des forces ; mais elle aura été, dans cette journée où l’armée d’armistice a vu fondre sur elle l’ennemi sans riposter, le seul ordre de combat donné par un grand chef. Pourquoi lui, et lui seul parmi les généraux d’active ? Nous l’ignorons. Ses motifs, il les a gardés pour ses troupes.
Ce que cette affaire dit de l’heure que nous vivons, chacun le mesurera. Une armée à laquelle on a retiré jusqu’au droit de se battre ; des chefs partagés entre la consigne et l’honneur ; et, çà et là, des hommes qui, à leurs risques, tranchent dans un sens que les ordres réprouvent. Le général de Lattre est aujourd’hui sous bonne garde, son destin suspendu à la décision de ses juges. La capitale provinciale du Languedoc, ce matin, ne parle que de lui.