Le Languedoc embrasé, et la calomnie qui tue
Depuis le début de l’an, le mal est monté de Provence dans les terres de Languedoc : Montpellier, Béziers, puis Narbonne, Carcassonne, et déjà l’on parle de Perpignan. Mais à la mortalité s’ajoute une autre plaie, plus honteuse encore : une calomnie monstrueuse court les chemins, qui impute le fléau à un empoisonnement des puits par les juifs, et l’on a mené des innocents au bûcher sur cette fable. Nous rapportons l’une et l’autre — la marche du mal, et le crime des hommes qui en accusent les juifs.
Le mal ne s’est pas arrêté aux portes de la Provence. Depuis les premiers jours de l’année, il a remonté les chemins de la côte et gagné les bonnes villes de Languedoc, l’une après l’autre, comme un feu suit la traînée de poudre. On l’a vu à Montpellier, puis à Béziers ; il est entré dans Narbonne à la mi-février, gagne à présent Carcassonne, et l’on assure qu’il pousse déjà vers Perpignan. Partout c’est la même mortalité soudaine, les mêmes maisons fermées, les mêmes charrettes de morts au matin.
On voudrait n’avoir à écrire que cela : le mal monte, il tue, et nul ne sait l’arrêter. Ce serait assez de deuil pour une chronique. Mais il faut rapporter une autre chose, et celle-là ne vient pas du ciel ni de l’air corrompu : elle vient des hommes. Une rumeur infâme court d’une ville à l’autre, qui veut que le fléau ne soit pas un fléau, mais un poison ; et que ce poison ait été jeté dans les fontaines et les puits par les juifs, pour faire périr les chrétiens. Sur cette fable, on a déjà saisi, torturé et brûlé des gens.
Disons-le tout net, car l’heure n’est pas aux ménagements : cette accusation est une calomnie, et nous n’en ferons pas mystère. Le mal frappe les juifs comme les chrétiens, dans leurs maisons comme dans les nôtres ; on les voit mourir aux mêmes jours, des mêmes bosses et du même crachement de sang. Nul homme ne tient en sa main le secret d’un mal que les plus savants médecins avouent ne pas comprendre. Ceux qu’on a suppliciés sur cette fable étaient des innocents. Voici ce que nous savons de la marche du mal, et de la honte qui l’accompagne.
La remontée du mal : Montpellier, Béziers, Narbonne, Carcassonne
On se souvient comment le mal, entré l’automne dernier par le port de Marseille, gagna d’abord la Provence, puis la cité du pape à Avignon, où l’on dit qu’il fait depuis des semaines un ravage effroyable. De là, il a suivi les grandes routes de l’ouest. Montpellier, ville d’étude et de marchandise, fut des premières atteintes en ce début d’année ; Béziers suivit de peu. Les voyageurs qui descendent ces chemins ne rapportent partout que le même tableau de désolation.
Narbonne, où nous tenons nos meilleures nouvelles, a vu le mal entrer dans ses murs vers la mi-février. En peu de jours, la mortalité y a pris une telle force qu’on ne suffit plus à enterrer les morts. Les uns s’enferment, les autres fuient aux champs ; les marchés se vident, les boutiques se ferment, et l’on n’entend plus, dans certaines rues, que la cloche des trépassés. Carcassonne, à présent, commence d’éprouver le même malheur, et l’on n’ose dire ce qu’il en sera de Perpignan, vers où le mal pousse.
De la maladie elle-même, rien n’a changé depuis la Provence : c’est toujours la même fièvre soudaine, les bosses qui se forment aux aisselles et aux aines, et chez d’autres ce crachement de sang qui emporte en deux ou trois jours. Les médecins de Montpellier, qu’on tient pour les plus savants du royaume, n’y peuvent rien de plus que les autres : ils saignent, font brûler des herbes pour purifier l’air, et le mal poursuit son chemin. Sur sa cause, on en est toujours aux conjectures — l’air corrompu, les astres, le châtiment de nos fautes —, et aucune ne s’impose.
Une calomnie monstrueuse, et des innocents suppliciés
C’est à ce malheur que les hommes ont ajouté un crime. Là où le mal sévit, une rumeur s’est levée, qu’on se passe de bouche en bouche avec une fureur d’autant plus grande qu’on est plus désespéré : le fléau, dit-on, ne serait pas naturel, mais l’ouvrage d’un poison ; et les juifs, dit-on encore, l’auraient jeté dans les puits et les fontaines pour faire mourir le peuple chrétien. Cette accusation, nous la rapportons comme on rapporte une infamie : non pour en débattre, mais pour la dénoncer.
Car il ne s’agit point d’une chose qu’on examine. Le mal frappe les juifs dans leurs propres quartiers, et l’on en a vu mourir tout autant que les chrétiens, dans les mêmes jours et des mêmes signes. Comment des gens que le fléau emporte avec tout le monde l’auraient-ils répandu ? La fable se réfute d’elle-même, et n’a d’autre force que celle du désespoir et de la haine. Le clerc de notre rédaction, qui a vu d’autres temps de malheur, ne se souvient pas qu’on ait jamais inventé pareille noirceur.
Et pourtant cette fable a tué. On rapporte — et un habitant de Narbonne qu’on nomme André Benezeit le redit à qui veut l’entendre — qu’à Narbonne, à Carcassonne, et jusqu’à Grasse, on a saisi des gens sur ce soupçon, qu’on les a mis à la torture, et qu’on en a brûlé. On dit qu’à Narbonne on arrêta de pauvres hères porteurs de quelque poudre, qu’on les força d’en avaler, et qu’aux tourments certains avouèrent ce qu’on voulait leur faire dire, comme on avoue tout sous la géhenne. Sur de tels aveux, arrachés par le fer et le feu, on a mené des juifs au supplice. Ce furent là des meurtres d’innocents, et nous ne leur donnons pas d’autre nom.
La parole du pape contre la fable
Contre cette folie, il s’est trouvé une grande voix pour s’élever, et la plus haute de la chrétienté : celle du pape lui-même. De son palais d’Avignon, où le mal le tient assiégé comme le reste de la ville, le Saint-Père Clément, à ce qu’on nous rapporte, condamne hautement ces violences et prend les juifs sous sa protection. Il fait dire que l’accusation est fausse, et que ceux qui massacrent ces malheureux se laissent abuser par le diable.
Le raisonnement qu’on lui prête est de simple bon sens, et il vaut d’être redit : le mal sévit aussi en des contrées où ne vit nul juif, et les juifs y meurent comme les autres ; comment donc seraient-ils la cause d’un fléau qui les frappe eux-mêmes ? Le Saint-Père défend, dit-on sous peine d’excommunication, qu’on tue, qu’on dépouille ou qu’on maltraite les juifs sans jugement régulier ; et il enjoint au clergé de protéger ces gens et de détromper le peuple.
Que la plus haute autorité de l’Église parle ainsi, et nomme la fable une fable, voilà qui doit retenir la main des bonnes gens. Il faut le redire dans toutes les villes que le mal gagne, car partout où il entre, on peut craindre que la même rumeur ne le suive et ne réclame des victimes. Le fléau est déjà bien assez de châtiment, sans que les hommes y ajoutent celui qu’ils s’infligent les uns aux autres.
Ce que nous tenons pour sûr, et ce que nous refusons
Résumons, car la confusion de ces semaines presse de mêler les choses. Ce qui est sûr, c’est que le mal a gagné le Languedoc et qu’il y tue comme ailleurs ; que sa cause demeure inconnue ; et que des innocents ont été suppliciés sur une calomnie. Voilà les faits, et nous nous y tenons.
Ce que nous refusons, c’est de prêter la moindre créance à l’accusation qui a fait couler ce sang. Nous ne l’examinons pas, nous ne la pesons pas, nous ne lui accordons pas l’ombre d’un doute : elle est fausse, et le bûcher qu’elle allume est un crime. Si nous la rapportons, c’est uniquement parce qu’elle court les chemins et fait des victimes, et qu’il faut bien la nommer pour la combattre.
Nous reviendrons sur la marche du mal à mesure que les nouvelles descendront — vers Perpignan, vers les terres de l’ouest et du nord. Et si la fable des puits empoisonnés devait nous suivre, comme elle a suivi le mal jusqu’ici, nous la dénoncerons partout où elle paraîtra, comme nous le faisons aujourd’hui. À cette heure, on enterre, on prie, et l’on voudrait que la peur, au moins, n’armât pas la main des hommes contre des innocents.