Ces Espagnols qui sont entrés les premiers dans Paris
Sur les flancs des half-tracks qui ont atteint l’Hôtel de Ville hier soir, des noms peints à la main : Guadalajara, Teruel, Ebro, Guernica, Madrid. La compagnie d’avant-garde du capitaine Dronne, on le découvre au matin, est en grande partie composée de réfugiés de la guerre d’Espagne. Portrait d’une troupe que Paris ne connaissait pas.
Hier soir, peu avant la demie de neuf heures, une poignée de blindés a débouché sur la place de l’Hôtel de Ville, premiers éléments de l’armée française à pénétrer dans Paris insurgé. Les cloches de Notre-Dame ont sonné, puis celles de toute la ville, et la foule a entouré les véhicules comme on entoure un miracle. Ce matin, à la lumière revenue, on s’approche de ces machines couvertes de poussière et de boue, et l’on s’arrête, surpris, devant ce qu’on lit sur leur tôle.
Car les noms peints sur les flancs des half-tracks ne sont pas des noms d’ici. « Guadalajara ». « Teruel ». « Ebro ». « Brunete ». « Belchite ». « Guernica ». « Madrid ». Ce sont les noms des batailles et des villes de la guerre d’Espagne, celle qui s’est achevée voici cinq ans par la victoire du général Franco. Et les hommes qui en descendent, qui s’interpellent en se nettoyant le visage, ne parlent pas français entre eux : ils parlent espagnol.
L’avant-garde qui a forcé l’entrée de la capitale appartient à la 2e Division blindée du général Leclerc, c’est entendu — c’est une unité de l’armée française, sous uniforme et sous ordres français. Mais cette compagnie-là, la neuvième du régiment de marche du Tchad, ses propres hommes l’appellent d’un mot espagnol : « La Nueve », « La Neuve ». Et selon ce que nous en disent ce matin officiers et soldats, elle serait composée en très grande majorité de républicains espagnols exilés. On avance le chiffre de cent quarante-six Espagnols sur quelque cent soixante hommes : nous le donnons sous réserve, faute d’avoir pu le vérifier auprès du commandement, mais ce que l’on entend sur le pavé le rend plausible.
Qui sont-ils ? D’où viennent ces combattants que Paris acclame sans savoir leur langue ? Nous avons recueilli, ce matin, au pied des blindés et dans les cafés rouverts où l’on offre le vin aux libérateurs, quelques bribes de leur histoire. Elle commence loin, et il y a cinq ans.
Des vaincus d’Espagne sous l’uniforme français
Leur récit, ils le font volontiers, dans un français qu’ils mêlent à leur langue. La plupart ont combattu, entre 1936 et 1939, dans les rangs de l’armée de la République espagnole contre les troupes du général Franco, soutenues par l’Allemagne et l’Italie. La défaite venue, ils ont passé les Pyrénées avec la grande colonne des réfugiés de la « Retirada », au début de 1939 — soldats, civils, familles entières fuyant la victoire des nationalistes.
Ce qui les attendait en France, ils ne le racontent qu’à demi-mot : les camps d’internement du Roussillon, le sable d’Argelès et du Barcarès, les barbelés tendus face à la mer. Beaucoup y ont laissé des mois de leur vie. Puis la guerre franco-allemande est venue, la défaite de 1940, et ces hommes sans patrie se sont retrouvés ballottés entre une France occupée qui ne voulait pas d’eux et l’ennemi commun qu’ils avaient déjà affronté en Espagne.
Beaucoup ont gagné l’Afrique du Nord. C’est là, après le débarquement allié de novembre 1942 et le ralliement de l’armée d’Afrique, qu’ils ont repris les armes, versés dans les unités qui formeront la division du général Leclerc. Pour eux, expliquent-ils, combattre l’Allemagne nazie, c’est continuer la guerre commencée à Madrid et à Barcelone : le même ennemi, sous un autre ciel. « Nous nous battons pour la France, mais nous pensons à l’Espagne », nous glisse l’un d’eux, accoudé à son half-track baptisé « Guadalajara ».
Le capitaine Dronne et ses hommes
À la tête de la compagnie, un officier français : le capitaine Raymond Dronne, un Sarthois d’une trentaine d’années, rallié à la France libre dès 1940. C’est lui qui a reçu hier, de la bouche même du général Leclerc, l’ordre de foncer sur Paris sans attendre le gros de la division, et de s’y engager par tout chemin praticable. Sa propre voiture, nous montre-t-on en riant, porte une inscription peu citable que la pudeur nous interdit de reproduire ici — disons qu’elle promet la mort aux imbéciles.
Le détachement qu’il a mené dans la nuit ne comptait qu’une poignée de chars et de half-tracks, lancés à travers la banlieue sud. Par où sont-ils exactement entrés dans Paris ? Les récits divergent ce matin : les uns parlent de la porte d’Italie, d’autres de la porte de Gentilly. Ce que tous confirment, c’est la course folle à travers les rues, guidée par des résistants et des habitants, jusqu’à la place de l’Hôtel de Ville où l’avant-garde a pris pied.
Sous les ordres de Dronne, ce sont les Espagnols qui forment le gros de la troupe, encadrés par leurs propres gradés. On nous cite le nom d’un lieutenant espagnol qui aurait été l’un des premiers reçus à l’Hôtel de Ville par les chefs de la Résistance — nous n’avons pu confirmer ni son identité ni les détails de cette rencontre, et nous nous gardons d’y mettre un nom tant que rien n’est établi. Mais l’image, elle, est certaine : ce sont des hommes parlant espagnol qui, les premiers, ont serré la main des Parisiens en armes sur le perron de la maison commune.
Une mémoire peinte sur la tôle
Il faut s’arrêter à ces noms peints, car ils disent tout. « Guernica » : la ville basque écrasée sous les bombes allemandes en 1937, devenue le symbole de l’horreur de cette guerre. « Teruel », « Ebro », « Brunete », « Belchite » : autant de batailles où ces hommes ont versé leur sang sans renverser le cours des choses. « Madrid », la capitale assiégée trois années durant. En baptisant ainsi leurs machines, ces soldats ont fait de chaque blindé un monument roulant à une cause perdue — et, ce matin, à une revanche entrevue.
On les regarde, ces hommes, avec un mélange de gratitude et d’étonnement. Ils sont durs, secs, marqués par cinq années d’exil, de camps et de combats. Plusieurs portent des surnoms de guerre, des sobriquets venus des tranchées espagnoles. Ils n’attendent pas qu’on les remarque ; ils astiquent leurs armes, vérifient leurs chargeurs, car personne ici ne croit le travail terminé. La ville n’est pas prise : des points d’appui allemands tiennent encore, et le gros de la division n’est pas entré.
Que deviendront-ils, ces républicains sans patrie, une fois Paris dégagé et la guerre poursuivie vers l’est ? Rentreront-ils un jour dans une Espagne d’où le franquisme les a chassés ? Nul ne le sait, et eux moins que quiconque. Pour l’heure, ils sont entrés les premiers dans Paris, et la ville les a pris dans ses bras sans leur demander leurs papiers. C’est, en cette matinée du 24 août, l’un des visages les plus inattendus de la libération qui s’amorce.