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Ces Espagnols qui sont entrés les premiers dans Paris

Sur les flancs des half-tracks qui ont atteint l’Hôtel de Ville hier soir, des noms peints à la main : Guadalajara, Teruel, Ebro, Guernica, Madrid. La compagnie d’avant-garde du capitaine Dronne, on le découvre au matin, est en grande partie composée de réfugiés de la guerre d’Espagne. Portrait d’une troupe que Paris ne connaissait pas.

Étienne Reverdy 24 août 1944 8 min de lecture

Hier soir, peu avant la demie de neuf heures, une poignée de blindés a débouché sur la place de l’Hôtel de Ville, premiers éléments de l’armée française à pénétrer dans Paris insurgé. Les cloches de Notre-Dame ont sonné, puis celles de toute la ville, et la foule a entouré les véhicules comme on entoure un miracle. Ce matin, à la lumière revenue, on s’approche de ces machines couvertes de poussière et de boue, et l’on s’arrête, surpris, devant ce qu’on lit sur leur tôle.

Car les noms peints sur les flancs des half-tracks ne sont pas des noms d’ici. « Guadalajara ». « Teruel ». « Ebro ». « Brunete ». « Belchite ». « Guernica ». « Madrid ». Ce sont les noms des batailles et des villes de la guerre d’Espagne, celle qui s’est achevée voici cinq ans par la victoire du général Franco. Et les hommes qui en descendent, qui s’interpellent en se nettoyant le visage, ne parlent pas français entre eux : ils parlent espagnol.

L’avant-garde qui a forcé l’entrée de la capitale appartient à la 2e Division blindée du général Leclerc, c’est entendu — c’est une unité de l’armée française, sous uniforme et sous ordres français. Mais cette compagnie-là, la neuvième du régiment de marche du Tchad, ses propres hommes l’appellent d’un mot espagnol : « La Nueve », « La Neuve ». Et selon ce que nous en disent ce matin officiers et soldats, elle serait composée en très grande majorité de républicains espagnols exilés. On avance le chiffre de cent quarante-six Espagnols sur quelque cent soixante hommes : nous le donnons sous réserve, faute d’avoir pu le vérifier auprès du commandement, mais ce que l’on entend sur le pavé le rend plausible.

Qui sont-ils ? D’où viennent ces combattants que Paris acclame sans savoir leur langue ? Nous avons recueilli, ce matin, au pied des blindés et dans les cafés rouverts où l’on offre le vin aux libérateurs, quelques bribes de leur histoire. Elle commence loin, et il y a cinq ans.

Des vaincus d’Espagne sous l’uniforme français

Leur récit, ils le font volontiers, dans un français qu’ils mêlent à leur langue. La plupart ont combattu, entre 1936 et 1939, dans les rangs de l’armée de la République espagnole contre les troupes du général Franco, soutenues par l’Allemagne et l’Italie. La défaite venue, ils ont passé les Pyrénées avec la grande colonne des réfugiés de la « Retirada », au début de 1939 — soldats, civils, familles entières fuyant la victoire des nationalistes.

Ce qui les attendait en France, ils ne le racontent qu’à demi-mot : les camps d’internement du Roussillon, le sable d’Argelès et du Barcarès, les barbelés tendus face à la mer. Beaucoup y ont laissé des mois de leur vie. Puis la guerre franco-allemande est venue, la défaite de 1940, et ces hommes sans patrie se sont retrouvés ballottés entre une France occupée qui ne voulait pas d’eux et l’ennemi commun qu’ils avaient déjà affronté en Espagne.

Beaucoup ont gagné l’Afrique du Nord. C’est là, après le débarquement allié de novembre 1942 et le ralliement de l’armée d’Afrique, qu’ils ont repris les armes, versés dans les unités qui formeront la division du général Leclerc. Pour eux, expliquent-ils, combattre l’Allemagne nazie, c’est continuer la guerre commencée à Madrid et à Barcelone : le même ennemi, sous un autre ciel. « Nous nous battons pour la France, mais nous pensons à l’Espagne », nous glisse l’un d’eux, accoudé à son half-track baptisé « Guadalajara ».

Le capitaine Dronne et ses hommes

À la tête de la compagnie, un officier français : le capitaine Raymond Dronne, un Sarthois d’une trentaine d’années, rallié à la France libre dès 1940. C’est lui qui a reçu hier, de la bouche même du général Leclerc, l’ordre de foncer sur Paris sans attendre le gros de la division, et de s’y engager par tout chemin praticable. Sa propre voiture, nous montre-t-on en riant, porte une inscription peu citable que la pudeur nous interdit de reproduire ici — disons qu’elle promet la mort aux imbéciles.

Le détachement qu’il a mené dans la nuit ne comptait qu’une poignée de chars et de half-tracks, lancés à travers la banlieue sud. Par où sont-ils exactement entrés dans Paris ? Les récits divergent ce matin : les uns parlent de la porte d’Italie, d’autres de la porte de Gentilly. Ce que tous confirment, c’est la course folle à travers les rues, guidée par des résistants et des habitants, jusqu’à la place de l’Hôtel de Ville où l’avant-garde a pris pied.

Sous les ordres de Dronne, ce sont les Espagnols qui forment le gros de la troupe, encadrés par leurs propres gradés. On nous cite le nom d’un lieutenant espagnol qui aurait été l’un des premiers reçus à l’Hôtel de Ville par les chefs de la Résistance — nous n’avons pu confirmer ni son identité ni les détails de cette rencontre, et nous nous gardons d’y mettre un nom tant que rien n’est établi. Mais l’image, elle, est certaine : ce sont des hommes parlant espagnol qui, les premiers, ont serré la main des Parisiens en armes sur le perron de la maison commune.

Une mémoire peinte sur la tôle

Il faut s’arrêter à ces noms peints, car ils disent tout. « Guernica » : la ville basque écrasée sous les bombes allemandes en 1937, devenue le symbole de l’horreur de cette guerre. « Teruel », « Ebro », « Brunete », « Belchite » : autant de batailles où ces hommes ont versé leur sang sans renverser le cours des choses. « Madrid », la capitale assiégée trois années durant. En baptisant ainsi leurs machines, ces soldats ont fait de chaque blindé un monument roulant à une cause perdue — et, ce matin, à une revanche entrevue.

On les regarde, ces hommes, avec un mélange de gratitude et d’étonnement. Ils sont durs, secs, marqués par cinq années d’exil, de camps et de combats. Plusieurs portent des surnoms de guerre, des sobriquets venus des tranchées espagnoles. Ils n’attendent pas qu’on les remarque ; ils astiquent leurs armes, vérifient leurs chargeurs, car personne ici ne croit le travail terminé. La ville n’est pas prise : des points d’appui allemands tiennent encore, et le gros de la division n’est pas entré.

Que deviendront-ils, ces républicains sans patrie, une fois Paris dégagé et la guerre poursuivie vers l’est ? Rentreront-ils un jour dans une Espagne d’où le franquisme les a chassés ? Nul ne le sait, et eux moins que quiconque. Pour l’heure, ils sont entrés les premiers dans Paris, et la ville les a pris dans ses bras sans leur demander leurs papiers. C’est, en cette matinée du 24 août, l’un des visages les plus inattendus de la libération qui s’amorce.

Le contexte

La guerre d’Espagne (1936-1939) a opposé le gouvernement républicain au soulèvement nationaliste du général Franco, soutenu militairement par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Sa fin, au printemps 1939, a jeté sur les routes de l’exil des centaines de milliers de réfugiés républicains, dont une grande partie a franchi la frontière française lors de la « Retirada » de janvier-février 1939.

Accueillis en France, beaucoup de ces réfugiés furent internés dans des camps de fortune du Sud-Ouest et du Roussillon — Argelès-sur-Mer, Le Barcarès, Gurs notamment. La déclaration de guerre, puis la défaite de 1940, les ont placés dans une situation précaire. Nombre d’entre eux gagnèrent ensuite l’Afrique du Nord.

Après le débarquement allié en Afrique du Nord (novembre 1942) et le ralliement de l’armée d’Afrique à la cause alliée, des combattants espagnols furent intégrés aux unités françaises en formation, notamment dans la 2e Division blindée du général Leclerc. Cette division a débarqué en Normandie au début du mois d’août 1944 avant de marcher sur Paris.

Le régiment de marche du Tchad est l’une des unités d’infanterie portée de la 2e DB. Sa neuvième compagnie, surnommée « La Nueve » par ses propres hommes, est l’unité qui, dans la soirée du 24 août, a formé l’avant-garde du détachement du capitaine Dronne entré le premier dans Paris.

État des informations

Ce portrait est dressé au matin du 24 août 1944, au pied des blindés, à partir de témoignages recueillis sur le pavé et de quelques indications d’officiers. La composition précise de l’unité et l’identité de ses hommes nous échappent encore en grande partie : nous rapportons ce que nous avons vu et entendu, sans rien anticiper de la suite des combats.

Ce que l’on sait

  • Dans la soirée du 24 août 1944, un détachement d’avant-garde de la 2e DB commandé par le capitaine Raymond Dronne a atteint le premier la place de l’Hôtel de Ville, et les cloches de Paris ont sonné à son arrivée.
  • La compagnie d’avant-garde (9e compagnie du régiment de marche du Tchad) compte de nombreux combattants espagnols, anciens de la guerre d’Espagne réfugiés en France après 1939 ; ses half-tracks portent des noms peints empruntés à des batailles et des villes espagnoles (Guadalajara, Teruel, Ebro, Brunete, Belchite, Guernica, Madrid…).
  • Ces hommes, après l’exil et l’internement en France, ont gagné l’Afrique du Nord et y ont été intégrés aux unités de la division Leclerc après le ralliement de l’armée d’Afrique en 1942-1943.

Ce que l’on ignore

  • La composition exacte de la compagnie — on avance environ cent quarante-six Espagnols sur quelque cent soixante hommes, chiffre que nous n’avons pu vérifier auprès du commandement et que nous donnons sous réserve.
  • La porte par laquelle le détachement Dronne est entré dans Paris : les récits hésitent entre la porte d’Italie et la porte de Gentilly.
  • L’identité du gradé espagnol qui aurait été reçu le premier à l’Hôtel de Ville par les chefs de la Résistance, ainsi que les détails de cette rencontre, restent à confirmer.
  • Le sort futur de ces combattants apatrides, et la suite des opérations dans une ville encore partiellement tenue par l’ennemi, demeurent ouverts.

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres).

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La Nueve

Notice consacrée à la 9e compagnie du régiment de marche du Tchad : composition, noms des half-tracks, parcours d’Espagne et entrée dans Paris. Source principale pour ce portrait. Le chiffre de 146 Espagnols sur 160 hommes en est tiré et reste donné sous réserve dans l’article.

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Raymond Dronne

Notice biographique du capitaine commandant le détachement d’avant-garde.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Portrait de « La Nueve », 24 août 1944

Ce portrait est une reconstitution fictive dans le cadre des « Échos du Passé ». Le style, les témoignages recueillis « sur le pavé » et la voix journalistique imitent un média de l’époque. Les faits (composition espagnole de la compagnie, noms des half-tracks, parcours d’exil, entrée du 24 août) sont établis d’après Wikipédia (La Nueve, Libération de Paris, Régiment de marche du Tchad, Raymond Dronne). Le chiffre de 146 Espagnols sur 160 hommes, la porte d’entrée dans Paris et l’identité du gradé reçu à l’Hôtel de Ville sont présentés comme incertains, les sources divergeant.

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