La calomnie qui tue : les juifs accusés, les massacres, et la voix du pape
Tandis que la grande mortalité monte vers le nord, une rumeur sans visage la précède : on murmure que des mains auraient empoisonné les puits, et l’on désigne les juifs. À Toulon, à La Baume, des innocents en sont déjà morts, égorgés et brûlés sur la foi d’un mensonge. Disons-le sans détour : c’est une calomnie. Et disons aussi que, d’Avignon, le pape Clément l’a condamnée et s’apprête à protéger ceux qu’elle désigne.
Il est, dans les temps de fléau, une seconde maladie qui marche derrière la première et qui ne tue pas par l’air corrompu, mais par la bouche des hommes : c’est la rumeur. Le mal qui ravage le royaume, nul ne sait d’où il vient ni par quel chemin il s’insinue ; et l’ignorance, qui ne supporte pas le vide, se hâte de le combler par un coupable. On a cherché ce coupable dans les astres, dans les vapeurs des marais, dans les péchés du siècle. Voici qu’on le cherche désormais dans un visage, et qu’on l’a trouvé : on accuse les juifs d’avoir, par poison jeté aux puits et aux fontaines, semé la mort parmi les chrétiens.
Nous écrivons ces lignes pour dire ce qu’il en est, parce qu’il se trouve déjà des hommes que cette parole a tués. Et nous le disons net, sans biaiser, sans feindre de peser le pour et le contre comme si la chose souffrait débat : cette accusation est une calomnie. Il n’y a ni preuve, ni vraisemblance, ni raison qui la soutienne ; il n’y a qu’une peur affolée cherchant un dos sur qui décharger sa rage. Le mal frappe les juifs comme il frappe les chrétiens, dans les mêmes rues et sous les mêmes toits ; ils enterrent leurs morts comme nous enterrons les nôtres. Qui empoisonnerait l’eau dont il boit, et tuerait les siens avec ses voisins ?
Mais la calomnie n’a pas besoin d’être vraie pour être meurtrière. Elle l’est déjà. Et le devoir d’un chroniqueur honnête, en cette heure, n’est pas de rapporter froidement « ce que disent les uns et ce que répondent les autres », comme s’il y avait deux camps et deux raisons. Il n’y en a qu’un : celui des suppliciés, qui sont innocents ; et celui de leurs bourreaux, qui se croient justiciers et ne sont qu’assassins. Voici ce que nous savons.
À Toulon, à La Baume : le sang d’innocents
Les nouvelles qui descendent de Provence ne laissent plus de doute sur la réalité des massacres. À Toulon, dans la nuit, on a forcé le quartier des juifs : maisons enfoncées, biens pillés, hommes, femmes et enfants tirés de leurs lits et tués. On parle d’une quarantaine de morts, peut-être davantage ; le compte exact, comme toujours en pareille fureur, se perd dans la confusion de la nuit. Ce qui ne se perd pas, c’est qu’il y eut là des gens égorgés sans jugement, sur le seul soupçon d’un crime qu’aucune main n’a vu commettre.
Et Toulon n’est pas seule. De La Baume, du côté de Sisteron, montent les mêmes récits : une communauté assaillie, des maisons mises à sac, des morts. La même rumeur, le même prétexte, la même violence. On voudrait croire à des emportements isolés ; mais quand le même crime se répète de ville en ville sur le même mensonge, ce n’est plus l’emportement d’une foule, c’est une persécution qui s’organise.
Que l’on ne s’y trompe pas sur le ressort de ces tueries. Ce n’est pas seulement la peur du mal qui arme les bras. Là où l’on tue le juif, on efface aussi, bien souvent, ce qu’on lui devait : le créancier mort, la dette s’éteint avec lui. La calomnie sert des intérêts qui n’ont rien de la défense des puits. Elle habille de zèle pieux une convoitise et une lâcheté très anciennes, et c’est pourquoi elle prend si vite : elle arrange trop de monde.
D’où vient le mensonge, et pourquoi il prend
On nous demande d’où sort une telle accusation. Elle ne sort de nulle part de sûr, et c’est sa marque : la calomnie n’a pas d’auteur, elle a des relais. Elle se transmet de bouche en bouche, grossie à chaque étape, et l’on finit par tenir pour une nouvelle attestée ce qui n’était qu’un murmure de carrefour. On rapporte que, dans certaines villes, on aurait arraché à des juifs, par la torture, des « aveux » d’empoisonnement. Mais qu’est-ce qu’un aveu obtenu par le fer et le feu, sinon le cri d’un supplicié qui dira tout ce qu’on veut pour que cesse la douleur ? On torture un homme jusqu’à ce qu’il accuse, puis l’on brûle l’homme sur l’accusation qu’on lui a extorquée : voilà tout le mécanisme, et il ne prouve rien que la cruauté de ceux qui le font tourner.
La vérité, plus simple et plus dure, est que personne ne sait d’où vient le mal. Les médecins parlent d’air corrompu, de conjonction des astres ; les clercs, d’un châtiment de nos péchés. Ces explications se cherchent encore et ne s’accordent pas. Mais aucune, pas une seule, n’a jamais désigné une main coupable. Le poison des puits n’est pas une hypothèse parmi d’autres que l’on discuterait gravement : c’est l’invention d’une peur qui veut un coupable parce qu’un coupable, au moins, on peut le frapper, là où l’on ne peut rien contre l’air et contre les astres.
Voilà pourquoi cette parole est plus dangereuse qu’une autre : elle console. Elle rend la terreur supportable en la changeant en colère, et la colère a une adresse. Le malheur devient crime, et le crime appelle un châtiment. C’est ainsi qu’un fléau qui ne désigne personne finit par tuer ceux qu’on a désignés.
La voix d’Avignon : le pape contre les bourreaux
Que l’on n’aille pas croire qu’il faille, pour démentir cette calomnie, attendre le jugement des siècles. Une voix d’aujourd’hui, et des plus hautes, s’est déjà élevée contre elle : celle du Saint-Père. À Avignon — qui n’est pas terre du royaume, mais où réside le souverain pontife —, le pape Clément, sixième du nom, a fait connaître qu’il tient ces massacres pour une abomination, et l’accusation qui les arme pour fausse.
On rapporte que le pape a fait dire et écrire cette raison toute simple, que nul de bonne foi ne peut récuser : le mal frappe les juifs autant que les chrétiens, et en des lieux où nul juif ne demeure ; il ne saurait donc être leur ouvrage. Là où la foule veut une main coupable, le pontife oppose le fait nu. Et l’on sait qu’il s’apprête à donner à cette parole la force d’un acte : à interdire qu’on touche aux juifs sur ce prétexte, à menacer des peines de l’Église ceux qui les massacreront, à prendre sous sa garde ceux que la rumeur livre au couteau. On attend, dans les mois qui viennent, qu’il scelle cette protection par lettres expresses.
Que le chef de la chrétienté défende ainsi les juifs contre des chrétiens devrait faire réfléchir ceux qui croient servir Dieu en les égorgeant. On ne lave pas un fléau dans le sang des innocents ; on n’apaise pas le Ciel en lui offrant des morts qu’il n’a pas demandées. Le pape l’a compris et le dit. Ceux qui tuent ne servent ni la santé publique, qui n’y gagne rien, ni la foi, qui leur ordonne le contraire : ils servent leur peur et leurs intérêts, et se chargent d’un crime que rien n’efface.
Clément VI, un pape entre deux feux
On a beaucoup dit de Clément VI, et tout n’est pas à sa louange : on lui reproche le faste de sa cour, sa main large, son goût des arts et des lettres, en un temps où l’on voudrait le pasteur plus austère. Avignon, sous lui, est une cour brillante, et le brillant des cours n’est pas toujours du goût des pauvres. Mais c’est aussi un homme qui, lorsque le fléau est entré dans sa propre ville, n’a ni fui sa charge ni détourné les yeux.
On le dit retiré en ses appartements pour se garder de l’air corrompu — entre deux grands feux, assure-t-on, sur le conseil de ses médecins. Mais ce confinement n’est pas une fuite : de là, il a continué de gouverner, de faire dire les offices pour les morts, d’ouvrir, dit-on, la terre des cimetières quand les fosses débordaient. Et c’est de là, surtout, qu’il a fait entendre, contre la fureur des foules, la seule parole qui les rappelle à la raison.
Tel est l’homme qui aujourd’hui se dresse entre les juifs et leurs bourreaux : non un saint sans tache, mais un prince de l’Église qui, sur ce point au moins, voit juste et parle ferme. Dans le naufrage général des esprits, où chacun cherche un coupable à frapper, il rappelle que le mal ne se combat pas par le meurtre, et que le sang versé sur un mensonge retombe sur ceux qui le versent. C’est peu, dira-t-on, contre une rumeur qui court plus vite qu’aucune bulle. C’est pourtant la seule digue qu’on ait à lui opposer ; et nous tenons pour notre devoir de la grossir de notre voix.
Nous ne savons pas, à cette heure, jusqu’où ira la fureur ni combien de villes elle ensanglantera encore. Nous savons seulement ceci, et nous le redirons tant qu’il le faudra : ceux qu’on accuse sont innocents, ceux qu’on tue sont des victimes, et le mensonge qui les désigne n’est pas une opinion qu’on discute — c’est une calomnie qui tue, et qu’il faut nommer.