Que ce soit la France qui juge, et non la rue
On arrête sur dénonciation, on tond des femmes sous les huées, on abat des « tireurs » sur un simple soupçon. Je ne plaide pas pour les traîtres — je veux qu’ils soient châtiés pour de bon. Mais un châtiment n’a de valeur que rendu par un tribunal, au nom de la loi. Or cette loi existe déjà : il ne manque que des juges pour l’appliquer.
J’ai marché dans Paris ces deux derniers jours, et j’ai vu deux villes dans une seule. L’une chante, embrasse ses libérateurs, pend ses drapeaux aux balcons. L’autre traîne des hommes contre les murs, force des portes sur la foi d’un mot lancé par un voisin, tond des femmes au milieu des rires et tire vers les toits au moindre soupçon. La joie est immense et je la partage. Mais je ne peux pas fermer les yeux sur son revers, parce que ce revers engage ce que nous allons devenir.
Qu’on ne se méprenne pas sur mon propos. Je ne demande l’indulgence pour personne. Ceux qui ont livré des résistants, servi la Milice, prospéré aux côtés de l’occupant, doivent répondre de leurs actes et être punis. Je le veux, et je le veux fermement. C’est justement parce que je veux qu’ils soient châtiés pour de bon que je refuse la justice de la rue : un homme abattu dans un escalier sur un soupçon n’est pas un traître jugé, c’est un mort dont on ne saura jamais s’il était coupable.
Ma conviction tient en une phrase : que ce soit la France, par ses tribunaux, qui juge ses traîtres, et non la première foule venue. Et je vais dire pourquoi ce n’est pas seulement une question de bonté, mais une question de raison, et pourquoi la loi qu’il nous faut existe déjà.
La colère, je la comprends
Je ne veux pas caricaturer ceux qui, ce soir, font le coup de poing dans les cages d’escalier. Leur colère, je la comprends, et je la porte moi aussi. Quatre années durant, on a dénoncé, on a livré, on a fusillé des otages, on a rempli les trains de déportés dont beaucoup ne sont pas revenus. La Milice a traqué les nôtres avec un zèle que l’occupant lui-même n’exigeait pas toujours. Celui qui a perdu un frère, un fils, un camarade, et qui croise aujourd’hui dans la rue l’indicateur qui l’a désigné, comment lui demander le sang-froid ?
À cette douleur s’ajoute une défiance que je ne peux pas balayer d’un mot. Depuis quatre ans, la justice s’appelait Vichy. Les tribunaux ont condamné des résistants, les magistrats ont prêté serment au Maréchal. Comment s’étonner qu’un peuple se méfie des juges et de leurs robes, quand ces robes ont si souvent couvert l’ennemi ? Et par-dessus tout, il y a la peur — la peur que les coupables profitent du désordre pour s’effacer, changer de nom, se refaire une virginité, et qu’au bout du compte personne ne paie.
Cette colère est légitime. Cette peur est fondée. Je ne les conteste pas. Ce que je conteste, c’est la méthode. Car une cause juste peut être servie de la plus mauvaise des manières, et c’est ce qui est en train d’arriver sous nos yeux.
La méthode de l’ennemi
Arrêter un homme sans mandat sur la parole d’un voisin, le frapper avant de l’avoir entendu, le tuer sur un soupçon : ce sont exactement les procédés que nous avons combattus pendant quatre ans. La Gestapo aussi arrêtait sur dénonciation. La Milice aussi jugeait sans juge. Reprendre leurs façons de faire au lendemain de leur départ, c’est leur donner une étrange victoire, celle d’avoir déteint sur nous.
Et il y a pire que l’injustice du procédé : il y a l’irréparable. Quand on tond une femme par erreur, les cheveux repoussent, mais la honte reste. Quand on abat un homme sur un toit parce qu’il portait le même nom qu’un autre, ou parce qu’un voisin réglait avec lui un vieux différend de palier, rien ne le ramène. Le soupçon se trompe, et il se trompe souvent : une dénonciation n’est bien souvent qu’une jalousie déguisée, une convoitise qui se pare des couleurs du patriotisme. La foule désigne plus vite qu’elle n’examine, et une fois le coup parti, aucun examen n’est plus possible.
La tonte des femmes : nommons la chose
Je veux m’arrêter sur les tondues, parce que c’est le point où l’aveuglement me paraît le plus grand. On saisit une femme, on l’assoit de force sur une chaise au milieu d’une place, on lui rase le crâne sous les cris, et on la promène ensuite, une pancarte au cou, de rue en rue. On appelle cela punir la collaboration. J’appelle cela une cérémonie d’humiliation.
Regardons-la en face. Ce châtiment ne juge aucun acte prouvé : il suffit d’une rumeur de quartier, du souvenir qu’une telle a été vue au bras d’un soldat. On ne lui demande pas ce qu’elle a fait, on ne l’entend pas, on ne lui oppose aucune preuve. Et les cibles sont presque toujours les mêmes : des femmes seules, sans mari pour les défendre, celles que le voisinage montrait déjà du doigt. Une vengeance privée qui se déguise en acte patriotique reste une vengeance privée. Il faut avoir le courage de le dire, même dans la liesse de ces journées.
La loi existe déjà
On me répondra qu’il faut bien punir, et qu’en l’absence de tribunal la rue fait ce qu’elle peut. C’est ici que je veux être précis, parce que c’est le cœur de mon propos : le tribunal, la loi, la procédure, tout cela existe déjà. Le Gouvernement provisoire a pris, le 26 juin dernier, une ordonnance qui institue une cour de justice au siège de chaque cour d’appel, chargée précisément de juger les faits de collaboration. Ce texte a été publié au Journal officiel le 6 juillet. Il est donc connu, il est en vigueur, il n’attend que d’être appliqué.
Et ce n’est pas une justice d’exception rendue sur un coin de table. Les faits y sont qualifiés selon les articles 75 à 86 du code pénal — l’intelligence avec l’ennemi, la trahison, des crimes déjà inscrits dans nos lois bien avant cette guerre. La procédure est régulière, les jurés sont désignés avec le concours de la Résistance, de sorte que ce ne sont pas d’anciens serviteurs de Vichy qui jugeront les serviteurs de l’ennemi. Tout ce que la rue réclame — que les traîtres soient jugés, que la Résistance ait voix au chapitre, que rien ne reste impuni — cette ordonnance le prévoit.
Alors de quoi manquons-nous ? Pas d’une loi : d’un délai. À Paris, en ce 26 août, aucune de ces cours ne siège encore. La ville sort à peine des combats, les palais de justice se remettent à peine en marche, les magistrats sûrs sont à désigner. Le vide n’est pas juridique, il est matériel, et il est provisoire. C’est ce vide de quelques jours ou de quelques semaines que la rue prétend combler à coups de crosse. Or ce qui manque va venir. Il faut attendre les juges, non les remplacer par la foule.
Ce que 1789 nous a appris
Nous n’avons pas à inventer les règles d’une justice juste : nos pères les ont écrites. Nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie avant le délit. Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable. Nul ne peut se faire justice à soi-même. Ces principes de la Déclaration des droits de l’homme ne sont pas des ornements de temps calme, dont on se passerait quand la colère est grande. C’est au contraire quand la colère est grande qu’ils servent à quelque chose.
Ce sont eux, au fond, qui séparent une nation d’une meute. Une meute frappe qui elle désigne, sur l’instant, sans preuve et sans recours. Une nation prend le temps d’accuser, d’entendre, de prouver, et de condamner selon une règle connue de tous. Nous nous sommes battus quatre ans au nom de la première contre la seconde. Ce serait un singulier retournement que de choisir la meute au premier jour de la liberté retrouvée.
L’État revient : qu’il reprenne la justice
Et l’État revient. Le général de Gaulle a parlé à l’Hôtel de Ville hier, il a descendu ce matin les Champs-Élysées au milieu d’une foule immense. Un pouvoir légitime se réinstalle, avec ses comités, ses préfets, ses forces. Ce pouvoir a précisément vocation à reprendre à la rue ce que la rue s’est arrogé faute de mieux : le droit de dire qui est coupable. C’est à lui de faire ouvrir les cours de justice, et vite.
Car il y a, dans cette affaire, quelque chose qui nous dépasse tous. Une République qui renaît ces jours-ci va porter longtemps la marque de ses premiers actes. Si ce premier acte était une suite de lynchages, de crânes rasés et d’hommes abattus sans jugement, cette tache resterait sur elle. Je ne veux pas d’une France libre qui commence par ressembler à ce qu’elle vient de vaincre. Je veux qu’elle commence par un tribunal.
Je ne réclame donc pas l’indulgence : je réclame un verdict, et un verdict que personne ne puisse contester. Que les cours de justice ouvrent leurs portes à Paris sans tarder. Et d’ici là, que ceux qui tiennent un suspect le remettent à l’autorité qui se reconstitue, et non à la foule. Ce n’est pas trahir les morts que d’attendre le juge. C’est leur donner la seule vengeance qui vaille : celle qui a un nom, une preuve et une sentence.