Pieds nus autour des murs
Après trois jours de jeûne, l'ost a fait ce matin le tour des murailles en procession, pieds nus, prêtres et reliques en tête, jusqu'au mont des Oliviers. Du haut des remparts, la garnison a répondu par des huées.
Trois jours durant, on n'a rien mangé dans le camp. Barons et gens de pied, prêtres et ribauds, tous ont jeûné ensemble, comme il a été ordonné. Ce matin, au lever du jour, l'armée s'est rangée non pour l'assaut mais pour la prière : nu-pieds, la tête basse, elle a entrepris de faire le tour entier de la Ville sainte.
Devant marchaient les clercs, portant les croix et les reliques, chantant les psaumes ; derrière venaient les chevaliers sans leurs armes, puis la foule des pèlerins. On est ainsi passé le long des murailles, de la porte au nord jusqu'au flanc du midi, et l'on a monté enfin sur le mont des Oliviers, d'où Notre-Seigneur, dit-on, est monté au ciel. C'est là que les prêcheurs ont haussé la voix.
Sur les remparts, les Infidèles ne sont pas restés muets. Ils nous ont montrés du doigt, ont crié des moqueries que nul des nôtres n'a voulu répéter, et l'on assure qu'ils ont dressé des croix sur les murs pour les couvrir d'outrages, sous les yeux de l'ost en prière. Nos gens ont serré les dents et poursuivi le chant.
Le siège, cependant, ne dort pas. Les charpentiers travaillent nuit et jour aux deux grandes tours de bois qui doivent être roulées contre les murailles ; on les dit près d'être achevées. Ce que le jeûne et la procession ont voulu préparer, c'est le cœur des hommes avant que les machines ne parlent.
Ce que disent les prêcheurs
Au sommet du mont, plusieurs ont pris la parole devant la multitude assemblée : Pierre l'Ermite, qui prêcha jadis le voyage, et des clercs de l'ost, dont on nomme Arnoul de Chocques et Raymond, chapelain du comte de Saint-Gilles. Tous ont exhorté les pèlerins à se réconcilier, à pardonner les querelles nées durant la longue route, et à s'approcher de Dieu les mains nettes avant de reprendre l'assaut.
Court dans le camp le récit d'une vision. On dit que l'évêque du Puy, Adhémar, mort à Antioche l'an passé, serait apparu à l'un des nôtres, ordonnant ce jeûne et cette procession, et promettant que la Ville tomberait dans les neuf jours si l'ost se repentait. Beaucoup, ici, le tiennent pour vrai et y puisent leur ardeur. D'autres ne se prononcent pas. C'est un récit de dévotion qui passe de bouche en bouche ; nous le rapportons pour ce qu'il est.