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Jérusalem est prise

Cinq semaines après avoir campé devant ses murs, l'ost franc a percé le rempart nord ce matin. La Ville sainte est aux mains des chrétiens. La Tour de David s'est rendue ; dans les rues, la population est passée par les armes.

Gautier de Vermandois, clerc à la suite de l'ost, devant Jérusalem 15 juillet 1099 7 min de lecture
Enluminure médiévale montrant les croisés franchissant les remparts de Jérusalem depuis une tour de siège, bannières déployées, le 15 juillet 1099
Guillaume de Tyr, « Historia » (XIVᵉ siècle), BnF ms Fr. 352, fol. 62 — domaine public (Wikimedia Commons).

Jérusalem est tombée. Ce vendredi 15 juillet, peu avant midi, les bannières de l'ost ont paru sur le rempart du côté du nord, et les hommes de Godefroy de Bouillon sont entrés dans la Ville sainte. La cité que l'armée du Christ était venue délivrer, au terme de trois années de marche depuis Clermont, est enfin à nous.

L'affaire s'est jouée en une matinée, après cinq semaines d'un siège éprouvant. La soif, la chaleur, les puits comblés autour de la ville, le manque de bois avaient usé l'ost. Il a fallu, dans les derniers jours, monter des tours de bois pour prendre le mur de haut. Celle de Godefroy, déplacée de nuit vers un point du rempart septentrional moins défendu, a fait la décision.

La garnison qui tenait la ville n'était pas celle des Turcs que nous étions partis combattre : Jérusalem avait changé de maître l'an passé, reprise par les gens d'Égypte. C'est leur gouverneur, retranché dans la Tour de David, qui a fini par traiter avec le comte de Toulouse. Le reste de la ville, lui, n'a pas été épargné : la prise a été suivie d'une tuerie dont l'ost ne fait pas mystère.

La tour de Godefroy au rempart, au matin

Deux grandes tours de bois avaient été dressées, l'une du côté du mont Sion au midi, sous la conduite du comte Raymond de Saint-Gilles, l'autre au nord, celle de Godefroy de Bouillon, avec les deux Robert, celui de Flandre et celui de Normandie, et Tancrède. Les combats des 13 et 14 juillet n'avaient rien donné : le rempart tenait.

Dans la nuit du 14 au 15, la tour du nord fut démontée et remontée un peu plus loin, sur un point du mur qu'on avait moins garni de défenses. Au point du jour, les gens de la ville découvrirent l'engin déplacé et n'eurent pas le temps d'y parer. La tour fut poussée contre le rempart. On jeta des ponts, on dressa des échelles.

On dit que ce furent des hommes de peu qui montèrent les premiers — on cite un Béarnais et deux hommes de Tournai. Godefroy et les siens prirent pied sur le chemin de ronde, tinrent bon le temps que les échelles amènent du renfort, puis descendirent ouvrir une porte. Vers midi, l'ost était dans la ville. Du côté du midi, le comte de Toulouse, longtemps arrêté par un fossé, entra à son tour une fois le mur forcé.

La Tour de David se rend à Raymond de Saint-Gilles

Reste, au couchant, la Tour de David, la citadelle de la ville, où s'était enfermé le gouverneur. C'est là que se tenait Iftikhâr ad-Dawla, l'homme mis en place par le maître de l'Égypte, le vizir al-Afdal. Voyant la ville perdue, il fit demander à traiter.

L'accord se fit avec Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, dont la tour avait attaqué de ce côté. Le gouverneur rendit la citadelle ; en échange, il obtint la vie sauve pour lui et sa garde, et un sauf-conduit pour gagner Ascalon, la ville d'Égypte sur la côte. Avec les siens, il quitta Jérusalem sous escorte. À l'heure où j'écris, ce sont, de la garnison, à peu près les seuls à qui l'on ait laissé la vie.

Le sort de la ville

Une fois dans les rues, l'ost n'a pas retenu ses armes. La population de Jérusalem — les musulmans, mais aussi les juifs de la ville — a été passée au fil de l'épée, hommes, femmes et enfants, dans les maisons comme dans les lieux saints. Sur l'esplanade, à la grande mosquée que les nôtres appellent le Temple de Salomon, où beaucoup s'étaient réfugiés, la tuerie a été grande ; Tancrède y avait planté sa bannière, mais cela n'a pas suffi à retenir les hommes. On brûle à présent des monceaux de corps.

Combien de morts ? Nul ne saurait le dire avec justesse. On parle dans l'ost de plusieurs milliers, et certains avancent des chiffres bien plus lourds. Ceux qui écrivent de ce jour disent le sang monté aux chevilles, aux genoux : il faut y entendre l'effroi du carnage plus qu'un compte véritable. Le fait, lui, ne se dérobe pas : la prise a été suivie d'un massacre, et les nôtres ne le cachent pas.

Tous n'ont pourtant pas péri. Le gouverneur et sa garde sont partis vivants ; on dit aussi que des habitants ont été gardés captifs, et l'on murmure que certains pourront être rachetés. Ce qui est sûr, ce matin, c'est que Jérusalem est chrétienne, et que ses rues sont couvertes de morts.

Le contexte

La Première croisade fut prêchée par le pape Urbain II à Clermont, en 1095. L'ost a pris Nicée en 1097, puis Antioche après un long siège en 1097-1098, avant de descendre vers Jérusalem au printemps.

L'armée est arrivée devant Jérusalem le 7 juin 1099. Le siège a duré cinq semaines, dans la chaleur et le manque d'eau, les puits des alentours ayant été comblés.

La ville n'était plus tenue par les Turcs seldjoukides : les Égyptiens l'avaient reprise l'an passé et y avaient placé leur propre gouverneur.

État des informations

Le massacre est un fait établi, à ne pas euphémiser ; c'est son ampleur qui est incertaine, d'où une fourchette et non un chiffre. Une lettre de la Geniza du Caire, source quasi contemporaine, nuancera le récit d'une extermination totale (captifs, rançons, juifs rachetés à Ascalon) sans annuler le fait du massacre massif.

Ce que l’on sait

  • Jérusalem a été prise d'assaut le 15 juillet 1099 : la tour de siège de Godefroy de Bouillon, déplacée de nuit sur un point moins défendu du rempart nord, a atteint le mur au matin ; les Francs ont percé au nord et sont entrés dans la ville vers midi.
  • La Tour de David (la citadelle) s'est rendue à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; le gouverneur a obtenu la vie sauve et un sauf-conduit.
  • La garnison était fatimide (égyptienne), non seldjoukide : les Fatimides d'Égypte avaient repris Jérusalem aux Turcs seldjoukides le 26 août 1098 ; le gouverneur Iftikhâr ad-Dawla avait été nommé par le vizir al-Afdal Shâhânshâh.
  • La prise a été suivie d'un massacre massif de la population, musulmans et juifs, y compris sur l'esplanade (mosquée al-Aqsa, appelée par les Francs Temple de Salomon) — fait rapporté sans gêne par les vainqueurs eux-mêmes.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre de morts est très incertain : les estimations vont de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers. Le chiffre de 70 000 avancé par Ibn al-Athîr (rédigé plus d'un siècle après) est jugé très exagéré ; aucun chiffre unique n'est fiable.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 2024

Déroulé de l'assaut du 15 juillet, tours de siège, reddition de la Tour de David, massacre et estimations des pertes.

secondary

Siege of Jerusalem (1099)

Wikipedia · 2024

Sort d'Iftikhâr ad-Dawla (sauf-conduit vers Ascalon), lettre de la Geniza du Caire (captifs, rançons, juifs rachetés), fourchette des estimations et leur incertitude.

secondary

The Capture of Jerusalem, 1099 CE

World History Encyclopedia · 2018

Repositionnement nocturne de la tour nord, entrée au matin, reddition de la Tour de David à Raymond de Saint-Gilles, divergence des chiffres de morts.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Aujourd'hier »

La rédaction d'« Aujourd'hier » · 1099

La restitution « à chaud » imite un compte rendu embarqué avec l'ost franc. La voix latine (« Ville sainte », « délivrer », « Infidèles ») est un dispositif d'immersion ; les faits, eux, sont établis d'après les sources ci-dessus.

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