Iftikhâr ad-Dawla, l'adversaire qui a un nom
Cinq semaines durant, la Ville sainte nous a résisté. Derrière ses murs, un homme commandait : Iftikhâr ad-Dawla, gouverneur envoyé du Caire. Ce matin, retranché dans la Tour de David, il a traité sa reddition avec le comte Raymond de Saint-Gilles.
On a coutume, dans le camp, de parler des « Infidèles » comme d’une masse sans visage, un flot d’ennemis à repousser du seuil du Sépulcre. La vérité est plus étroite et plus dure : la ville n’était pas tenue par une multitude, mais par une garnison, et cette garnison avait un chef. Il se nomme Iftikhâr ad-Dawla. C’est un officier venu d’Égypte, placé ici pour gouverner et pour défendre. Ni fanatique de récit ni ombre : un soldat qui a fait son métier.
Ce métier, il l’a fait avec méthode, et l’ost en a souffert dans sa chair. C’est lui, dit-on, qui a fait combler les puits et gâter les sources autour de la place, lui qui a fait abattre les arbres des alentours pour nous priver d’eau et de bois. Ceux qui, ces jours de fournaise, ont marché des heures jusqu’à la moindre citerne, ou peiné à trouver de quoi bâtir les tours d’assaut, savent ce que cette décision leur a coûté. Il n’y a pas de gloire à le nier : l’adversaire a bien défendu ce qu’il devait défendre.
Un homme du Caire, pas des Turcs
Beaucoup, parmi nous, croyaient marcher sur les Turcs, ceux-là mêmes que l’on combat depuis Nicée et Antioche. Il faut ici corriger l’oreille : l’homme qui commandait Jérusalem ne relève pas des Turcs, mais du Caire. Iftikhâr ad-Dawla a été nommé par al-Afdal Shâhânshâh, le vizir qui gouverne l’Égypte au nom de son maître. Ce sont ses gens, une troupe qu’on dit d’environ quatre cents cavaliers, qui ont tenu les murs contre nous. La bannière que nous avons abattue n’était pas celle que nous étions partis chercher.
Cela ne change rien à la Ville sainte ni à ce que nous sommes venus y faire ; cela change ce que l’on peut dire de l’ennemi. Il n’était pas une horde, mais une garnison régulière, avec un ordre, un commandement et des consignes venues de loin.
La reddition de la Tour de David
Quand nos gens ont forcé les murs, ce jour, Iftikhâr n’a pas cherché à mourir sous nos coups. Il s’est replié dans la citadelle que l’on appelle la Tour de David, la place la plus forte de la ville, et de là il a fait parler. C’est au comte Raymond de Saint-Gilles, qui pressait ce côté de la place, qu’il a rendu la tour. En échange, le comte lui a accordé la vie sauve, à lui et à ses hommes, et un sauf-conduit pour gagner Ascalon.
On peut s’étonner d’une telle grâce, un jour où le fer n’a guère épargné la ville. Mais la Tour de David tenait encore, et une place forte qui se rend sans nouveau siège vaut un accord. Le comte a pris la citadelle ; le gouverneur a sauvé sa tête et celle de sa garnison. Chacun, ce jour, a compté ses forces.