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Fallait-il verser tant de sang au lieu même du Sauveur ?

La Ville sainte est reprise, et j'en rends grâce comme chacun. Mais un scrupule me tient, que je livre ici : au lieu où le Christ a versé son sang pour nous, avons-nous eu raison de verser le sang sans mesure ?

Pons, clerc du Velay, jadis de la maison du défunt évêque Adhémar du Puy 16 juillet 1099 4 min de lecture

Nous voici parvenus au tombeau du Seigneur. Après trois années de marche, la faim, la soif au pied des murailles, les nôtres tombés à Antioche et sur les routes, la Ville sainte nous est ouverte. J'ai pleuré comme les autres en approchant du Saint-Sépulcre, et je ne renie ni le voeu qui m'a mené jusqu'ici, ni l'appel du pape Urbain. Que l'on ne se méprenne pas sur mes mots : je ne regrette pas d'être venu.

Mais un scrupule me pèse, et je ne saurais le taire à des hommes qui se disent chrétiens. Au lendemain de la prise, la ville a été livrée au fer. Les habitants ont été passés par les armes en grand nombre, ceux qui avaient pris les armes et ceux qui n'en portaient point, jusque dans l'enceinte où beaucoup s'étaient réfugiés. Nos propres chroniqueurs le rapportent sans détour, et certains même s'en glorifient. Combien sont morts ? Je ne l'ose fixer : les uns disent quelques milliers, d'autres bien davantage. Nul ne les a comptés, et je me défie des nombres que la plume grossit.

Voici ma question, et je la pose devant Dieu, non contre la croisade. Une ville prise d'assaut n'est pas épargnée : je connais la coutume de la guerre et la dureté du siège. Mais ce n'est pas une ville comme les autres. C'est le lieu même où le Sauveur a versé son sang pour racheter le nôtre. Le Seigneur voulait-il que nous y répandions le sang à pleins ruisseaux ? Au jardin, il commanda à Pierre de remettre son glaive au fourreau. Une conquête lui est-elle agréable, si elle noie les lieux saints dans le carnage ?

Notre évêque Adhémar, que Dieu l'ait en sa garde, n'est plus là pour trancher. Lui qui nous menait redoutait l'orgueil et la convoitise de l'ost ; il mettait en garde contre le pillage et exhortait à la pénitence avant les grandes épreuves. Je parle en sa mémoire, sans prétendre à son autorité. Je crois qu'il eût pleuré, moins sur la victoire que sur la manière de la victoire.

Je n'appelle personne à rendre la ville, ni à se repentir d'y être monté. Mais je nous appelle à craindre pour nos âmes. La vengeance appartient à Dieu, non à nous. Faisons pénitence, lavons nos mains et notre coeur avant de prier au tombeau que nous avons tant cherché. Autrement, je crains que nous n'ayons délivré des pierres et perdu quelque chose de plus grand.

Le contexte

Jérusalem a été enlevée d'assaut le 15 juillet, après cinq semaines de siège dans la chaleur et le manque d'eau.

L'évêque Adhémar du Puy, légat du pape et guide spirituel de l'ost, est mort à Antioche l'an passé ; sa modération manque à beaucoup.

L'auteur écrit au nom de la morale chrétienne, non contre le voeu de croisade qu'il dit maintenir.

État des informations

Tribune d'opinion, subjective : elle exprime un trouble moral d'époque, celui d'un clerc de 1099, distinct d'un jugement historique postérieur. L'ampleur exacte du massacre demeure incertaine ; les chiffres avancés et les images de sang répandu tiennent souvent de la rhétorique.

Ce que l’on sait

  • La ville est prise depuis le 15 juillet.
  • Un massacre massif de la population, musulmane et juive, a suivi la prise ; il est rapporté par les vainqueurs eux-mêmes.
  • La ville a été livrée au pillage.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts est très incertain : de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers selon les récits, sans dénombrement fiable.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 1099

Déroulé du siège, prise du 15 juillet, massacre de la population et débats sur son ampleur.

secondary

The Capture of Jerusalem, 1099 CE

World History Encyclopedia · 1099

Récit de l'assaut et du massacre ; discussion de l'incertitude sur le nombre de victimes.

primary

La prise de Jérusalem (1099)

Clio-Texte / Les Clionautes · 1099

Récits d'époque (Raymond d'Aguilers, Gesta Francorum) où les vainqueurs décrivent eux-mêmes le carnage, dans des images d'inspiration biblique.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — tribune d'un clerc provençal, juillet 1099

Aujourd'hui · 1099

Le signataire est une plume d'époque fictive mais plausible ; le scrupule moral qu'il exprime, au nom de la morale chrétienne, correspond à des doutes réellement attestés au sein de la chrétienté médiévale, et non à un jugement rétrospectif.

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