Fallait-il verser tant de sang au lieu même du Sauveur ?
La Ville sainte est reprise, et j'en rends grâce comme chacun. Mais un scrupule me tient, que je livre ici : au lieu où le Christ a versé son sang pour nous, avons-nous eu raison de verser le sang sans mesure ?
Nous voici parvenus au tombeau du Seigneur. Après trois années de marche, la faim, la soif au pied des murailles, les nôtres tombés à Antioche et sur les routes, la Ville sainte nous est ouverte. J'ai pleuré comme les autres en approchant du Saint-Sépulcre, et je ne renie ni le voeu qui m'a mené jusqu'ici, ni l'appel du pape Urbain. Que l'on ne se méprenne pas sur mes mots : je ne regrette pas d'être venu.
Mais un scrupule me pèse, et je ne saurais le taire à des hommes qui se disent chrétiens. Au lendemain de la prise, la ville a été livrée au fer. Les habitants ont été passés par les armes en grand nombre, ceux qui avaient pris les armes et ceux qui n'en portaient point, jusque dans l'enceinte où beaucoup s'étaient réfugiés. Nos propres chroniqueurs le rapportent sans détour, et certains même s'en glorifient. Combien sont morts ? Je ne l'ose fixer : les uns disent quelques milliers, d'autres bien davantage. Nul ne les a comptés, et je me défie des nombres que la plume grossit.
Voici ma question, et je la pose devant Dieu, non contre la croisade. Une ville prise d'assaut n'est pas épargnée : je connais la coutume de la guerre et la dureté du siège. Mais ce n'est pas une ville comme les autres. C'est le lieu même où le Sauveur a versé son sang pour racheter le nôtre. Le Seigneur voulait-il que nous y répandions le sang à pleins ruisseaux ? Au jardin, il commanda à Pierre de remettre son glaive au fourreau. Une conquête lui est-elle agréable, si elle noie les lieux saints dans le carnage ?
Notre évêque Adhémar, que Dieu l'ait en sa garde, n'est plus là pour trancher. Lui qui nous menait redoutait l'orgueil et la convoitise de l'ost ; il mettait en garde contre le pillage et exhortait à la pénitence avant les grandes épreuves. Je parle en sa mémoire, sans prétendre à son autorité. Je crois qu'il eût pleuré, moins sur la victoire que sur la manière de la victoire.
Je n'appelle personne à rendre la ville, ni à se repentir d'y être monté. Mais je nous appelle à craindre pour nos âmes. La vengeance appartient à Dieu, non à nous. Faisons pénitence, lavons nos mains et notre coeur avant de prier au tombeau que nous avons tant cherché. Autrement, je crains que nous n'ayons délivré des pierres et perdu quelque chose de plus grand.