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Le pain, l'eau et les grands

Devant Jérusalem, ceux qui souffrent le plus de la soif et de la faim sont ceux qui n'ont ni cheval ni terre. Pendant qu'ils manquent de tout, on entend déjà, sous les tentes des barons, se disputer des villes et des butins qui ne sont pas encore pris. Un clerc au service des pauvres pèlerins élève la voix.

Girard, clerc au service des pauvres pèlerins, devant Jérusalem 2 juillet 1099 4 min de lecture

Je sers depuis Antioche ceux que l'on nomme ici les ribauds : la piétaille sans monture ni armure, les pèlerins pauvres qui ont pris la route sans autre bien que leur foi et leurs pieds. Ils sont des milliers dans l'ost, et je veux qu'on sache, loin de ce camp, comment ils passent ces journées sous les murs de la Ville sainte.

L'eau se cherche loin, en convois, et elle se paie. Ce que l'on rapporte des points d'eau restés bons se vend, au camp, à qui peut l'acheter. Le chevalier fait boire son cheval ; le pauvre, lui, attend son tour, ou s'en va gratter la terre des vallons pour un peu d'humidité. Le pain manque de même, et le peu de vivres qui monte de Jaffa ne descend pas d'abord vers les plus démunis. La faim et la soif ne frappent pas également des hommes qui n'ont pas les mêmes bourses.

Ce n'est pas la peine des humbles qui remplit les conseils. Sous les tentes des grands, on parle déjà de partage : quelle tour, quelle porte, quelle ville reviendra à tel ou tel une fois la place emportée. On se souvient assez d'Antioche, où les seigneurs se disputèrent la cité avant même qu'elle fût tout à fait à eux. Voici que l'on recommence devant Jérusalem, et l'on marchande en pensée des murs que nul n'a encore franchis.

Je ne blâme pas qu'un baron veuille sa part ; telle est la coutume des armées. Je dis seulement que l'ordre en est renversé. On songe au butin d'une ville non prise, et l'on oublie l'eau du pauvre qui, aujourd'hui, aide à porter le bois et à creuser les fossés. Ceux-là aussi sont venus jusqu'ici. Ceux-là aussi ont faim.

Qu'on partage donc d'abord ce qui est là : l'eau des convois, le pain, l'ombre des tentes. Que les vivres aillent aux plus faibles avant d'aller aux plus forts. Le reste, les villes et les trésors, viendra si Dieu le veut, et il sera temps alors d'en débattre. Un ost qui laisse mourir de soif ses pauvres n'a pas mérité les richesses qu'il convoite déjà.

Le contexte

L'ost campe devant Jérusalem depuis le 7 juin 1099 ; l'eau et les vivres manquent, les puits ayant été comblés ou souillés par la garnison avant le siège.

Aux côtés des chevaliers marche une masse nombreuse de pèlerins pauvres, sans monture ni armure, que l'on appelle au camp les « ribauds ».

Depuis la prise d'Antioche (1098), des querelles opposent les grands chefs de l'ost sur le partage des conquêtes.

État des informations

Cette tribune est un texte d'opinion, subjectif : elle exprime un grief social réel du camp — la souffrance des pauvres et l'âpreté des grands au partage — et non un compte rendu neutre. La souffrance différenciée des humbles est ici une inférence du signataire, cohérente avec ce que l'on sait de l'ost, plus qu'un fait chiffré à cette date.

Ce que l’on sait

  • L'ost souffre d'une pénurie d'eau et de vivres devant Jérusalem : les puits ont été comblés ou souillés, l'eau doit être cherchée loin et le ravitaillement passe par Jaffa.
  • Une masse importante de pauvres pèlerins sans cheval ni terre (les « ribauds ») accompagne les chevaliers depuis le début de la croisade.
  • Des querelles entre les grands chefs sur le partage des villes et des butins sont attestées depuis la prise d'Antioche en 1098.

Ce que l’on ignore

  • Dans quelle mesure exacte la pénurie frappe plus durement les pauvres que les chevaliers pendant ce siège précis : les chroniques décrivent le manque pour toute l'armée, sans le chiffrer par condition.
  • Comment se règlera, après un éventuel assaut, le partage des conquêtes entre les barons.

Sources historiques utilisées

secondary

Siege of Jerusalem (1099)

Wikipedia · 2024

Pénurie d'eau et de vivres pesant sur toute l'armée pendant le siège ; ravitaillement par Jaffa ; forte chaleur et éloignement des points d'eau.

secondary

Tafurs

Wikipedia · 2024

Masse des pauvres pèlerins de la Première croisade, sans monture ni armure, désignés comme « Tafurs » ou « ribauds », encadrés notamment par Pierre l'Ermite ; distincts des chevaliers (milites).

secondary

Raymond IV, Count of Toulouse

Wikipedia · 2024

Rivalités entre grands chefs de l'ost sur le partage des conquêtes, depuis la dispute autour d'Antioche (1098) jusqu'aux tensions devant Jérusalem.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd'hier

La rédaction d'Aujourd'hier · 1099

Tribune d'opinion prêtée à un clerc fictif proche des pauvres pèlerins en juillet 1099 ; le grief social qu'elle porte (pénurie inégalement supportée, âpreté des grands au partage) reflète des tensions réelles de la croisade, la voix n'engageant que le ton et le point de vue.

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