Le pain, l'eau et les grands
Devant Jérusalem, ceux qui souffrent le plus de la soif et de la faim sont ceux qui n'ont ni cheval ni terre. Pendant qu'ils manquent de tout, on entend déjà, sous les tentes des barons, se disputer des villes et des butins qui ne sont pas encore pris. Un clerc au service des pauvres pèlerins élève la voix.
Je sers depuis Antioche ceux que l'on nomme ici les ribauds : la piétaille sans monture ni armure, les pèlerins pauvres qui ont pris la route sans autre bien que leur foi et leurs pieds. Ils sont des milliers dans l'ost, et je veux qu'on sache, loin de ce camp, comment ils passent ces journées sous les murs de la Ville sainte.
L'eau se cherche loin, en convois, et elle se paie. Ce que l'on rapporte des points d'eau restés bons se vend, au camp, à qui peut l'acheter. Le chevalier fait boire son cheval ; le pauvre, lui, attend son tour, ou s'en va gratter la terre des vallons pour un peu d'humidité. Le pain manque de même, et le peu de vivres qui monte de Jaffa ne descend pas d'abord vers les plus démunis. La faim et la soif ne frappent pas également des hommes qui n'ont pas les mêmes bourses.
Ce n'est pas la peine des humbles qui remplit les conseils. Sous les tentes des grands, on parle déjà de partage : quelle tour, quelle porte, quelle ville reviendra à tel ou tel une fois la place emportée. On se souvient assez d'Antioche, où les seigneurs se disputèrent la cité avant même qu'elle fût tout à fait à eux. Voici que l'on recommence devant Jérusalem, et l'on marchande en pensée des murs que nul n'a encore franchis.
Je ne blâme pas qu'un baron veuille sa part ; telle est la coutume des armées. Je dis seulement que l'ordre en est renversé. On songe au butin d'une ville non prise, et l'on oublie l'eau du pauvre qui, aujourd'hui, aide à porter le bois et à creuser les fossés. Ceux-là aussi sont venus jusqu'ici. Ceux-là aussi ont faim.
Qu'on partage donc d'abord ce qui est là : l'eau des convois, le pain, l'ombre des tentes. Que les vivres aillent aux plus faibles avant d'aller aux plus forts. Le reste, les villes et les trésors, viendra si Dieu le veut, et il sera temps alors d'en débattre. Un ost qui laisse mourir de soif ses pauvres n'a pas mérité les richesses qu'il convoite déjà.