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Les chrétiens chassés de la Ville sainte : frères à recueillir, ou hommes à surveiller ?

On rapporte au camp que le gouverneur d'Égypte aurait jeté hors des murs une part des chrétiens de Jérusalem — Grecs, Syriens, Arméniens —, de crainte qu'ils n'ouvrissent les portes aux nôtres. Ils arrivent par petits groupes, épuisés, parlant une autre langue et priant d'une autre manière. Un clerc de l'ost s'interroge : sont-ils nos frères en Christ à secourir, ou faut-il se souvenir d'Antioche, livrée du dedans ?

Bernard de Vézelay, clerc à la suite de l'ost, devant Jérusalem 8 juin 1099 4 min de lecture

Depuis que l'ost s'est rangé sous les murs, il vient au camp des gens que nul n'attendait. Ils arrivent par petits groupes, à pied, la face creusée par la route et la peur. Ceux qui les recueillent disent qu'ils sont chrétiens, et qu'ils fuient la Ville sainte. On assure que le gouverneur d'Égypte, redoutant qu'ils n'ouvrissent une porte aux nôtres comme il s'est fait ailleurs, en aurait chassé une partie hors des remparts. Je n'ai rien vu de ce qui se passe derrière ces murs : je ne rapporte ici que ce que racontent les fuyards. Ce que je tiens pour sûr est d'un autre ordre. Avant-hier, à Bethléem, les chrétiens du lieu sont sortis au-devant du sire Tancrède, croix et reliques en main, pour saluer les nôtres — nos chroniqueurs le rapportent. Que d'autres, à Jérusalem même, aient été jetés dehors, on le dit ; nul des nôtres ne l'a vu.

Qui sont ces hommes ? On les nomme Grecs, Syriens, Arméniens. Ils portent le nom du Christ comme nous, mais leur prière n'est pas la nôtre. Ils chantent l'office en une langue que je n'entends pas, comptent leurs fêtes autrement, et leur obéissance ne va point à Rome mais à leurs propres patriarches ; plusieurs, dit-on, se tiennent tournés vers l'empereur des Grecs, à Constantinople. J'avoue mon étonnement. J'avais cru, en partant, que tous les chrétiens d'Orient nous ressembleraient. Je trouve des frères qui font sur eux le signe de la croix, s'agenouillent devant les mêmes reliques, et pourtant demeurent des étrangers par la langue et par le rite. Cela ne fait pas d'eux des ennemis. Cela m'oblige seulement à regarder de plus près qui je nomme mon frère.

Car la mémoire de l'ost est courte d'un an, et lourde. Antioche est encore fraîche dans tous les esprits : la grande ville où nous demeurâmes tant de mois n'a fini par céder que parce qu'un homme de la place, chrétien du pays à ce que l'on dit, a livré une tour du dedans. Ce souvenir travaille les cœurs. On se répète que l'ennemi peut porter le visage d'un frère, et que la trahison entre par la porte qu'on croit sûre. À quoi s'ajoute la vieille méfiance envers les Grecs, ceux à qui l'on prêta serment au départ et dont beaucoup, ici, s'estiment abandonnés depuis les jours d'Antioche. De sorte que ces pauvres gens qui frappent à notre camp portent, sans le savoir, le poids d'un soupçon qui n'est pas d'eux.

Et pourtant. Ce sont des persécutés qui viennent à des chrétiens. Les repousser vers le désert et vers ceux qui, dit-on, les ont chassés, serait dur au cœur et malaisé à porter devant Dieu. Il y a plus : ces gens connaissent le pays comme nous ne le connaîtrons jamais. Sur toute la route, ce sont des chrétiens d'Orient qui ont montré les puits, vendu ou donné du grain, indiqué les cols. On sait bien qu'un prince des nôtres, plus au nord, fut recueilli et tenu pour fils par un seigneur chrétien du pays, et qu'il en tira une ville et des amis. Frères par la foi, et utiles par la science des lieux : il faudrait être aveugle pour les tenir tous pour un danger.

Chasser des chrétiens qui fuient les Infidèles répugne à tout ce que nous sommes venus défendre ici. Ouvrir le camp les yeux fermés, après ce que nous avons appris à Antioche, serait folie. Reste, entre les deux, l'étroit chemin du discernement : recevoir ces gens, les nourrir, mais les éprouver ; les écouter sans croire sur parole le premier récit venu. À cette heure, nul ici ne sait au juste ce que valent ces hommes, ni ce qui s'est vraiment passé derrière les murs de la Ville sainte. Et cependant, à chaque aube, de nouveaux groupes paraissent au bord du camp, et attendent qu'on leur ouvre ou qu'on les repousse.

Le contexte

L'ost est arrivé devant Jérusalem le 7 juin 1099. La ville est tenue par une garnison venue d'Égypte, sous le gouverneur Iftikhâr ad-Dawla.

Le 6 juin, un détachement conduit par Tancrède a gagné Bethléem, où les chrétiens du lieu sont venus au-devant des croisés avec croix et reliques.

Aux côtés des Latins vivent depuis longtemps, en Orient, des communautés chrétiennes de rite grec, syrien et arménien, de langue liturgique et d'obéissance distinctes de Rome.

La prise d'Antioche, l'an passé (juin 1098), n'avait été rendue possible que par la trahison d'un homme de la place, que l'on dit chrétien du pays, ayant ouvert une tour aux assiégeants.

État des informations

Cette tribune est un texte d'opinion, subjectif : elle épouse le regard étonné et méfiant d'un clerc latin de 1099 devant des frères de rite oriental, et le dilemme qu'elle expose n'est pas tranché à dessein. Pour la rédaction, deux réserves d'historien : l'expulsion invoquée relève de sources tardives et incertaines, et ce clerc ne peut rien savoir du sort réservé aux habitants restés dans la ville — notamment que les récits visent les chrétiens, non les juifs demeurés sur place ; cette asymétrie appartient au savoir de l'historien, non à l'horizon du camp au 8 juin. On s'en tient ici à ce qui est connaissable à cette seule date, sans rien préjuger de la suite du siège.

Ce que l’on sait

  • L'ost campe devant Jérusalem depuis le 7 juin 1099, face à une garnison fatimide commandée par Iftikhâr ad-Dawla.
  • Le 6 juin 1099, Tancrède a atteint Bethléem, dont les chrétiens sont sortis au-devant des croisés avec croix et reliques.
  • Il existe en Orient d'anciennes communautés chrétiennes de rite grec, syrien et arménien, distinctes des Latins par la langue liturgique, le calendrier et l'obéissance ecclésiastique.
  • La prise d'Antioche en 1098 fut permise par la trahison d'un défenseur de la ville, présenté par les récits comme un chrétien d'origine arménienne.

Ce que l’on ignore

  • Ce qui se passe réellement à l'intérieur des murs de Jérusalem au 8 juin — qui y demeure, dans quelles conditions — échappe entièrement à l'ost, qui n'en juge que par les récits de fuyards.
  • Le nombre, l'origine exacte et les intentions des chrétiens d'Orient qui affluent vers le camp.
  • La conduite que les chefs de l'ost tiendront à l'égard de ces arrivants.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 2024

Contexte du siège ; mention de l'expulsion, par Iftikhâr ad-Dawla, d'une partie des chrétiens de la ville par crainte d'une collusion avec les croisés, sur le modèle d'Antioche.

secondary

Iftikhar al-Dawla

Wikipedia · 2024

Gouverneur fatimide de Jérusalem en 1099 ; mesures prises avant le siège, dont l'expulsion d'habitants chrétiens redoutés comme intelligence avec l'ennemi.

secondary

March from Antioch to Jerusalem

Wikipedia · 2024

Progression de l'ost au printemps 1099 ; rôle des chrétiens d'Orient sur la route (guides, ravitaillement) ; halte à Bethléem et accueil des croisés par les chrétiens du lieu, début juin.

secondary

William of Tyre

Wikipedia · 2024

Chroniqueur du royaume latin, écrivant vers 1170-1184 ; source, tardive, de plusieurs récits sur le sort des chrétiens de Jérusalem au moment du siège — d'où la prudence sur ce point.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd'hier

La rédaction d'Aujourd'hier · 1099

Tribune d'opinion prêtée à un clerc fictif de l'ost, le 8 juin 1099, sur les chrétiens d'Orient qui affluent au camp ; l'étonnement et la méfiance qu'elle exprime restituent l'horizon d'un Latin de 1099, la voix n'engageant que le ton et le point de vue, non un compte rendu neutre.

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