Les chrétiens chassés de la Ville sainte : frères à recueillir, ou hommes à surveiller ?
On rapporte au camp que le gouverneur d'Égypte aurait jeté hors des murs une part des chrétiens de Jérusalem — Grecs, Syriens, Arméniens —, de crainte qu'ils n'ouvrissent les portes aux nôtres. Ils arrivent par petits groupes, épuisés, parlant une autre langue et priant d'une autre manière. Un clerc de l'ost s'interroge : sont-ils nos frères en Christ à secourir, ou faut-il se souvenir d'Antioche, livrée du dedans ?
Depuis que l'ost s'est rangé sous les murs, il vient au camp des gens que nul n'attendait. Ils arrivent par petits groupes, à pied, la face creusée par la route et la peur. Ceux qui les recueillent disent qu'ils sont chrétiens, et qu'ils fuient la Ville sainte. On assure que le gouverneur d'Égypte, redoutant qu'ils n'ouvrissent une porte aux nôtres comme il s'est fait ailleurs, en aurait chassé une partie hors des remparts. Je n'ai rien vu de ce qui se passe derrière ces murs : je ne rapporte ici que ce que racontent les fuyards. Ce que je tiens pour sûr est d'un autre ordre. Avant-hier, à Bethléem, les chrétiens du lieu sont sortis au-devant du sire Tancrède, croix et reliques en main, pour saluer les nôtres — nos chroniqueurs le rapportent. Que d'autres, à Jérusalem même, aient été jetés dehors, on le dit ; nul des nôtres ne l'a vu.
Qui sont ces hommes ? On les nomme Grecs, Syriens, Arméniens. Ils portent le nom du Christ comme nous, mais leur prière n'est pas la nôtre. Ils chantent l'office en une langue que je n'entends pas, comptent leurs fêtes autrement, et leur obéissance ne va point à Rome mais à leurs propres patriarches ; plusieurs, dit-on, se tiennent tournés vers l'empereur des Grecs, à Constantinople. J'avoue mon étonnement. J'avais cru, en partant, que tous les chrétiens d'Orient nous ressembleraient. Je trouve des frères qui font sur eux le signe de la croix, s'agenouillent devant les mêmes reliques, et pourtant demeurent des étrangers par la langue et par le rite. Cela ne fait pas d'eux des ennemis. Cela m'oblige seulement à regarder de plus près qui je nomme mon frère.
Car la mémoire de l'ost est courte d'un an, et lourde. Antioche est encore fraîche dans tous les esprits : la grande ville où nous demeurâmes tant de mois n'a fini par céder que parce qu'un homme de la place, chrétien du pays à ce que l'on dit, a livré une tour du dedans. Ce souvenir travaille les cœurs. On se répète que l'ennemi peut porter le visage d'un frère, et que la trahison entre par la porte qu'on croit sûre. À quoi s'ajoute la vieille méfiance envers les Grecs, ceux à qui l'on prêta serment au départ et dont beaucoup, ici, s'estiment abandonnés depuis les jours d'Antioche. De sorte que ces pauvres gens qui frappent à notre camp portent, sans le savoir, le poids d'un soupçon qui n'est pas d'eux.
Et pourtant. Ce sont des persécutés qui viennent à des chrétiens. Les repousser vers le désert et vers ceux qui, dit-on, les ont chassés, serait dur au cœur et malaisé à porter devant Dieu. Il y a plus : ces gens connaissent le pays comme nous ne le connaîtrons jamais. Sur toute la route, ce sont des chrétiens d'Orient qui ont montré les puits, vendu ou donné du grain, indiqué les cols. On sait bien qu'un prince des nôtres, plus au nord, fut recueilli et tenu pour fils par un seigneur chrétien du pays, et qu'il en tira une ville et des amis. Frères par la foi, et utiles par la science des lieux : il faudrait être aveugle pour les tenir tous pour un danger.
Chasser des chrétiens qui fuient les Infidèles répugne à tout ce que nous sommes venus défendre ici. Ouvrir le camp les yeux fermés, après ce que nous avons appris à Antioche, serait folie. Reste, entre les deux, l'étroit chemin du discernement : recevoir ces gens, les nourrir, mais les éprouver ; les écouter sans croire sur parole le premier récit venu. À cette heure, nul ici ne sait au juste ce que valent ces hommes, ni ce qui s'est vraiment passé derrière les murs de la Ville sainte. Et cependant, à chaque aube, de nouveaux groupes paraissent au bord du camp, et attendent qu'on leur ouvre ou qu'on les repousse.