← Retour à l’édition Entretien

« Ils sont entrés, et la ville est devenue un lieu de mort »

Au lendemain de la prise de la Ville sainte, nous avons recueilli la parole d'un habitant échappé aux combats du 15 juillet. Il dit ce qu'il a vu et ce qu'il ignore encore : la tuerie dans les rues et sur l'esplanade, les captifs qu'on rassemble, les rançons qu'on négocie déjà.

Renaud de Clari, à la suite de l'ost, devant Jérusalem 16 juillet 1099 9 min de lecture

La ville prise, l'ost s'est répandu dans les rues et l'entretien qui suit n'aurait pas été possible sans un truchement. Notre interlocuteur n'est pas nommé, à sa demande et pour sa sûreté : il est de ceux qui vivaient là avant l'assaut et qui ont survécu aux heures qui l'ont suivi. Nous rapportons ses propos tels qu'ils nous ont été traduits, sans les redresser.

Le journal marche avec l'armée des pèlerins et croit à cette guerre. Mais donner la parole à un vaincu n'est pas trahir les nôtres : c'est refuser que ce qui s'est passé dans ces rues reste ignoré de ceux qui liront ces lignes.

Grand entretien

Un habitant de Jérusalem échappé au sac (personnage composite, non nommé)

Personnage composite reconstitué avec la plus grande réserve. Il n'a pas d'existence individuelle : il condense ce que l'on peut établir du sort des habitants après la prise. Ses propos ne sont pas des citations authentiques. Ce témoignage s'appuie sur un fait établi — un massacre massif de musulmans et de juifs a suivi la prise — et sur une lettre de la communauté juive retrouvée bien après (dite lettre de la Geniza du Caire), qui atteste des captifs, des rançons versées et de juifs rachetés : l'extermination ne fut donc pas totale. Aucun chiffre unique n'est avancé ; l'ampleur des morts demeure incertaine.

Où étiez-vous quand les Francs ont franchi le mur, hier, le quinzième jour de juillet ?

Dans le quartier haut, du côté du nord, là où leur tour a touché le rempart au matin. On savait depuis des jours que le mur céderait de ce côté. Quand le cri s'est levé qu'ils étaient dedans, chacun a couru où il pensait pouvoir vivre. Beaucoup sont montés vers l'esplanade, vers le grand sanctuaire, parce que c'est un lieu saint et qu'on croit toujours qu'un lieu saint protège. Moi j'ai pris les ruelles basses.

Le gouverneur et sa garde tenaient encore la citadelle, dit-on. La ville s'est-elle rendue ?

La citadelle, la tour de David, oui, le gouverneur y était retranché avec ses soldats d'Égypte. On dit qu'il a traité avec l'un de vos chefs et qu'on l'a laissé sortir, lui et les siens, contre de l'or. Mais cela n'était pas la ville. La ville, elle, n'a rien pu traiter. Quand les vôtres sont entrés, il n'y avait plus personne pour parler au nom des habitants. Il n'y a eu que la fuite et les coups.

Beaucoup, chez nous, tiennent que la garnison seule a été combattue. Qu'avez-vous vu, vous ?

J'ai vu qu'on ne distinguait pas. Un homme qui tenait une lance et un homme qui tenait un enfant, dans ces rues-là, on les frappait pareil. Je ne dis pas cela pour vous accuser d'un mot que je n'ai pas. Je dis ce que mes yeux ont vu : des gens qui ne se battaient pas, et qui sont morts.

Vous parliez de l'esplanade, du côté du grand sanctuaire. Que s'y est-il passé ?

C'est là que le plus grand nombre s'était réfugié, parce que c'est le lieu le plus haut et le plus saint, et qu'on s'y croyait à l'abri de tout. Les vôtres y sont montés. Ce qui s'y est passé, je ne l'ai pas vu de mes yeux, j'étais plus bas. Mais tous ceux qui en redescendent disent la même chose, et vos propres hommes ne s'en cachent pas : sur cette esplanade, on a tué longtemps et beaucoup.

Combien de morts ? On avance ici des nombres, très grands.

Je ne peux pas vous donner un nombre, et je me méfie de ceux qui le donnent le lendemain d'une telle chose. Personne n'a compté. On dit beaucoup, on dit énormément, et c'est vrai qu'il y a beaucoup de morts, plus que je n'en ai jamais vu. Mais je ne mettrai pas un chiffre sur ce que je n'ai pas compté. Ce serait mentir sur les miens pour faire un beau récit.

Tout le monde a-t-il péri ? On a l'impression, à vous entendre, qu'il ne reste rien.

Non. Et il faut le dire, parce que c'est vrai aussi. Tout le monde n'est pas mort. On rassemble des vivants. Des hommes, des femmes, des enfants qu'on a pris et qu'on garde. On les tient à part, sous garde. Moi-même je vous parle : je suis vivant. La mort a été immense, mais elle n'a pas tout pris.

Ceux qu'on garde ainsi, que va-t-on en faire ?

On les vend, ou on les échange, ou on les rend contre de l'or. Déjà, hier soir et ce matin, des vôtres marchandaient. Un captif vaut quelque chose de vivant : c'est peut-être ce qui sauve ceux-là. Des messages partent déjà vers les villes de la côte et vers l'Égypte pour qu'on rassemble de quoi payer. Ceux qui ont, au-dehors, des frères assez riches pour les racheter, ceux-là peut-être reverront le jour.

Vous parlez de frères au-dehors. Vous pensez à une communauté en particulier ?

Il y avait dans la ville des juifs, beaucoup, un vieux peuple d'ici. Eux aussi ont été frappés, comme les musulmans, sans qu'on les sépare. Mais leurs gens des autres villes, vers la côte et en Égypte, sont déjà avertis, m'a-t-on dit, et rassemblent l'argent pour racheter les captifs et les livres pris dans leurs maisons de prière. Ce n'est pas moi qui l'invente : cela se dit d'une bouche à l'autre depuis ce matin.

On rapporte qu'une synagogue a été brûlée, et des juifs avec elle. Le savez-vous ?

On me l'a dit, à voix basse, comme une chose horrible : qu'ils se seraient rassemblés dans leur lieu de prière et qu'on y aurait mis le feu sur eux. Je ne l'ai pas vu. D'autres, des juifs mêmes, disent que la maison a brûlé mais qu'ils n'étaient plus dedans. Je ne sais pas laquelle de ces paroles est la vraie. Je vous rapporte les deux, parce que je ne veux pas jurer d'une mort que je n'ai pas vue.

Après le sang, il y a eu le pillage. Qu'est-il resté aux vivants ?

Peu. Les maisons ont été ouvertes, ce qu'elles contenaient emporté. Chacun de vos hommes, dit-on, garde la maison où il est entré le premier comme sa prise. L'or, les étoffes, les vivres, les bêtes, tout change de main. Ceux qui survivent survivent nus, sans rien, dépendant de qui voudra les nourrir ou les vendre.

Vous, comment avez-vous échappé, si vous voulez bien le dire ?

Je préfère ne pas dire par où ni par qui. Il y a eu du hasard, et il y a eu des hommes, même parmi les vôtres, qui n'ont pas tué tout ce qu'ils pouvaient tuer. Je ne veux nommer personne, ni ce qui m'a caché, parce que d'autres passent peut-être encore par ce chemin. Disons que je suis là, et que beaucoup avec qui j'ai grandi n'y sont pas.

Que voudriez-vous qu'on retienne, vous qui parlez pour ceux qui ne le peuvent plus ?

Que ce n'était pas seulement une garnison qu'on a défaite. C'était une ville pleine de gens. Qu'on ne dise pas plus tard qu'il n'y avait là que des soldats. Et qu'on n'oublie pas non plus qu'il en reste, des vivants, entre vos mains, dont le sort n'est pas encore fixé. Pour ceux-là, ce qui se décide aujourd'hui, l'argent qu'on trouvera ou non, pèsera plus que tous les récits.

Le contexte

La Ville sainte a été enlevée d'assaut le 15 juillet, au terme de cinq semaines de siège.

Elle était tenue par une garnison égyptienne au nom du vizir du Caire ; son gouverneur, retranché dans la citadelle, a obtenu de sortir contre rançon.

La population comptait des musulmans et une ancienne communauté juive, mêlés dans la ville prise.

Le sac et le pillage des maisons suivent la prise, selon l'usage d'une ville emportée de force.

État des informations

Témoignage reconstitué, non authentifié. Le massacre est un fait établi, à ne pas euphémiser ; mais son ampleur chiffrée reste très incertaine et n'autorise aucun nombre précis. À l'inverse, l'existence de captifs et de rançons interdit d'en faire une extermination totale — sans que cela n'atténue en rien la réalité de la tuerie.

Ce que l’on sait

  • Un massacre massif de la population — musulmans et juifs — a suivi la prise du 15 juillet, y compris sur l'esplanade du grand sanctuaire où beaucoup s'étaient réfugiés.
  • La ville a été pillée, les maisons ouvertes et vidées par les vainqueurs.
  • Tous les habitants n'ont pas péri : des captifs ont été pris et gardés, et des rançons se négocient dès les premières heures.
  • Des communautés juives extérieures (côte, Égypte) s'organisent pour racheter des captifs et des livres saints pris dans les synagogues — l'extermination ne fut pas totale.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts : personne n'a compté ; on ne peut donner qu'un ordre de grandeur (de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers), jamais un chiffre unique.
  • Le sort exact de chaque captif : combien seront rachetés, vendus, ou tués faute de rançon.
  • L'identité et les paroles de ce témoin : personnage composite, sans existence individuelle, dont les propos ne sont pas des citations authentiques.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 1099

Prise du 15 juillet, massacre des habitants, sac de la ville, reddition de la citadelle contre rançon.

secondary

Massacre of Jerusalem (1099)

Wikipedia · 1099

Ampleur du massacre débattue, chiffres tardifs (Ibn al-Athîr, 70 000) jugés exagérés ; captifs et rançons ; épisode de la synagogue rapporté par Ibn al-Qalânisî mais non corroboré quant aux personnes présentes.

primary

Lettre de la Geniza du Caire (communauté juive d'Ascalon)

Documents de la Geniza du Caire (éd. S. D. Goitein) · 1099

Source quasi contemporaine (retrouvée en 1975) : captifs juifs — hommes, femmes, enfants — rançonnés par les communautés de la côte et d'Égypte, rachat de rouleaux et de codices ; atteste que l'extermination ne fut pas totale.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien d'un survivant (personnage composite)

Aujourd'hui · 1099

Le témoin est composite, non nommé, sans existence individuelle ; ses propos ne sont pas des citations authentiques mais une restitution de ce que l'on peut établir du sort des habitants, dans le respect strict des sources.

Articles liés