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« Il nous faut la place avant l'Égypte » : Raymond de Saint-Gilles ouvre le siège

Le plus âgé et le plus puissant des barons tient la face du midi, sur le mont Sion, en vue de la Tour de David. Manque d'eau, manque de bois, ost aminci par la route : dans sa tente, le comte de Toulouse dit ce qu'il sait de la place et ce qu'il redoute du Caire.

Propos recueillis par Bérenger d'Avignon, au camp du mont Sion, devant Jérusalem 8 juin 1099 9 min de lecture

Il est le plus âgé des grands qui ont pris la route, et le plus riche. Comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provence, Raymond de Saint-Gilles fut de ceux qui se croisèrent les premiers après Clermont, et il mène aujourd'hui le contingent le plus nombreux de l'ost, les gens de Provence, d'Auvergne, de Gascogne et du Languedoc. Depuis la mort de l'évêque du Puy à Antioche, nul n'a plus rang d'arbitre au-dessus des barons : le comte est de ceux qui pèsent le plus dans les conseils.

Nous l'avons trouvé au camp du midi, sur le mont Sion, cette hauteur qui porte hors les murs le tombeau que l'on dit du roi David, et d'où l'on voit se dresser la Tour de David, la citadelle des assiégés. C'est le secteur qu'il a reçu en partage, le plus proche du point fort de la place. Autour de sa tente, on creuse, on compte les outres, on cherche du bois. Il a parlé sans détour, en homme de guerre qui connaît le prix de chaque jour perdu.

Grand entretien

Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, chef du camp du sud, devant Jérusalem

L'interviewé est un personnage historique réel et nommé : Raymond IV, comte de Toulouse. Ses propos ne sont pas des citations authentiques. Ils reconstituent ce qu'un chef dans sa situation pouvait savoir, penser et dire à l'ouverture du siège, fidèlement à son horizon de savoir et à ses biais de grand baron provençal de 1099. Il ne révèle rien de l'issue du siège, inconnue à cette date.

Comte, on vous nomme parmi les premiers des chefs de cette armée. Comment vous tenez-vous dans l'ost ?

Je m'y tiens à ma place, qui n'est pas la moindre. J'ai pris la croix des premiers, aussitôt après que le pape l'eut prêchée, et j'ai quitté Toulouse voici près de trois ans avec les miens. J'ai passé l'âge où l'on court à l'aventure ; je viens ici en pèlerin et en soldat, non pour la gloire d'un jour. Je mène le plus fort des contingents, les gens de Provence, d'Auvergne, de Gascogne, du Languedoc, avec leurs chevaliers et leur piétaille. Cela me donne voix haute au conseil, et des charges à mesure : quand il faut tenir un secteur difficile, on se tourne vers moi, et je ne me dérobe pas.

Comment les faces de la ville ont-elles été partagées entre les barons ?

Chacun a pris son quartier autour de la place, car nul contingent ne suffit à ceindre seul une ville de cette taille. Le duc Godefroy, les deux Robert, celui de Flandre et celui de Normandie, et Tancrède avec eux, tiennent le nord et le couchant, où le mur est le plus long. À moi et aux miens revient le midi, ici, sur le mont Sion. Ce n'est pas un hasard ni une faveur : c'est le côté qui regarde la citadelle, le plus rude à tenir, et l'on a jugé que mes gens y feraient bon office. Je l'ai accepté volontiers. On ne me verra pas quereller pour un quartier plus commode quand la Ville sainte est là, sous nos yeux.

Que voit-on depuis le mont Sion ? Qu'est-ce qui fait la force de votre secteur ?

On voit d'abord la Tour de David, et l'on ne voit guère qu'elle. C'est le verrou de ce côté : une citadelle bâtie contre le mur du couchant, haute, ses assises de grosse pierre, tenue par ce que la garnison a de meilleur. Tant qu'elle est debout et pleine d'hommes, la porte qu'elle commande ne s'ouvre pas, et tout ce qui approche de ce côté passe sous ses traits. Le reste du mur du midi court sur la crête, avec ses tours à intervalles. La place est bâtie sur des pentes qui n'offrent guère de prise ; on ne monte pas à ces murailles comme on gravit un talus. Mon secteur est celui d'où l'on peut peser sur le point le plus dur, et c'est aussi celui où l'on sera le plus rudement reçu.

Devant vos lignes court un fossé. Qu'est-ce qu'il change à l'affaire ?

Il change qu'on ne peut rien pousser jusqu'au pied du mur tant qu'il n'est pas comblé. Un fossé sec devant la muraille, ce n'est pas grand-chose à l'œil, mais pour une machine ou une tour montée sur ses roues, c'est un obstacle qui arrête tout. Il faudra le combler à force d'hommes, de terre, de pierres et de fascines, sous les traits de ceux d'en haut, avant même de songer à donner l'assaut. C'est un ouvrage lent et coûteux, de ceux qui usent une armée sans qu'un coup d'éclat les récompense. On ne prend pas une place comme celle-ci d'un élan : on la prend à la pelle et à la patience avant de la prendre à l'épée.

On dit le manque d'eau cruel. Qu'en est-il, à votre camp ?

Il est ce que j'ai vu de pire en cette route, et j'ai vu Antioche. Les puits des environs, on les a comblés ou gâtés avant notre venue ; on ne peut se fier à ce qu'on y puise. La fontaine que l'on nomme Siloé donne un peu, par intervalles, mais c'est une eau chiche et disputée, loin de suffire à tant de gorges et à tant de bêtes. Le reste, il faut l'aller chercher au loin, à plusieurs milles, en convois armés, car un homme seul qui va à l'eau ne revient pas. Et la chaleur de ce pays ne pardonne rien : elle monte dès le matin et n'abat pas seulement les bêtes. J'ai des hommes qui tombent sans blessure, pris de mal par le soleil et la soif. Une armée qui a soif ne tient pas longtemps, si vaillante soit-elle. Voilà mon premier ennemi, avant même les murs.

Et le bois ? On s'étonne, au camp, de ne voir encore aucune machine dressée.

On s'en étonne à tort, car le bois n'est pas là. Ceux qui tiennent la place ont fait couper les arbres sur des lieues à la ronde avant de nous attendre : la campagne est rase. Or sans bois, point d'échelles, point de mantelets, point de tours ni de béliers. On ne prend pas une muraille de cette hauteur à mains nues et à l'échelle courte. Il nous faut de grandes pièces, longues et fortes, et il n'y en a pas ici. On envoie chercher au loin ce qu'on trouve, on démonte ce qu'on peut, mais c'est peu et cela vient lentement. Tant que je n'aurai pas de quoi bâtir des engins, je ne pousserai pas mes gens à se faire tuer au pied du mur pour rien. Un chef qui jette sa piétaille contre la pierre sans machines la perd sans profit. J'attends le bois comme on attend le pain.

Dans quel état l'ost arrive-t-il sous ces murs ?

Aminci, il faut le dire. Nous sommes partis en foule ; nous arrivons en petit nombre au regard de ce que nous étions. La route a pris sa part, la maladie une autre, les combats une autre encore. Antioche nous a coûté cher, et le siège et la bataille qui a suivi. Bien des chevaliers sont morts, ou restés en chemin, ou repartis. De la grande chevalerie du départ, il ne me reste sous la main qu'une poignée au prix de ce que je menais. La piétaille est plus nombreuse, mais elle a faim et soif comme les autres. Cela dit, ceux qui sont là sont ceux qui ont tenu jusqu'ici : ils ont vu Antioche, ils ne reculeront pas devant Jérusalem. Peu, mais éprouvés. Je préfère cent hommes qui ont tenu à mille qui n'ont jamais rien vu.

Qui vous fait face, derrière ces murs ?

Là-dessus, je veux être clair, car on dit trop de sottises au camp. Beaucoup, autour des feux, croient encore qu'ils vont combattre les Turcs. Ils se trompent. Les Turcs ont perdu cette ville l'an dernier : ce sont les Égyptiens, les gens du Caire, qui la leur ont prise pendant que nous descendions vers le sud. C'est une garnison d'Égypte qui tient la place, sous un gouverneur nommé par le maître du Caire. Le simple soldat n'y regarde pas de si près, et je ne l'en blâme pas : pour lui, l'ennemi est l'ennemi. Mais celui qui commande doit savoir à qui il a affaire. Ces gens-là ne sont pas de la même obédience que les Turcs ; ils étaient hier leurs adversaires. Ce n'est pas rien de savoir que derrière ce mur commande le Caire, et non le sultan des Turcs.

Et derrière la garnison de la ville, que redoutez-vous ?

Je redoute l'Égypte. Le maître du Caire, ce vizir qu'on nomme al-Afdal, ne laissera pas de bon cœur tomber une place qu'il vient de prendre. Il a des armées, il a des ports, il a les moyens de lever du monde et de le faire monter vers nous. Enverra-t-il un secours ? Quand ? Avec quelles forces ? Nul ne le sait, pas même moi, et c'est là ce qui me pèse le plus. Nous sommes deux à assiéger cette ville : nous, du dehors, et le temps, qui travaille pour elle. Chaque jour que la place tient, c'est un jour de plus donné à une armée d'Égypte pour se mettre en marche. Si elle nous surprend, l'ost pris entre le mur et la campagne serait en grand péril. Voilà pourquoi je dis à qui veut m'entendre : il nous faut la place avant l'Égypte. La prendre vite n'est pas seulement affaire de ferveur, c'est affaire de survie.

Depuis la mort du légat à Antioche, l'ost a-t-il encore une tête ?

Il a plusieurs têtes, et c'est là toute la difficulté. Tant que l'évêque du Puy vivait, il y avait au-dessus de nous une voix que chacun écoutait, un homme qui n'avait ni terre ni ambition à défendre et qui pouvait trancher nos querelles. Il est mort à Antioche l'été passé, et depuis, chacun des grands ne relève plus que de lui-même. Je ne cacherai pas qu'il y a eu des différends entre nous, à Antioche et depuis, sur des villes, sur des places, sur qui commande quoi. Cela arrive dans toute armée où marchent plusieurs seigneurs de même rang. Mais devant Jérusalem, le but nous tient ensemble : nous sommes tous venus pour cela, et aucun d'entre nous n'ira ruiner l'entreprise par une brouille. Du moins je l'espère, et j'y travaille. Un ost divisé sous ces murs, ce serait offrir la victoire au Caire.

On vous prête un surnom, dans le camp. On vous appelle « le Borgne ».

On dit bien des choses dans un camp, et l'on ne demande pas mon avis pour me nommer. C'est un bruit que je laisse courir sans le nourrir. Ce qu'un homme perd ou garde de sa personne au long d'une pareille route, ce n'est pas de quoi il faut faire un article. Nommez-moi comme il vous plaira ; moi, je réponds de mon quartier et de mes gens. Un chef ne se juge pas à ce qu'on lui prête, mais à ce qu'il tient. Tenez-vous-en à cela.

Vous avez marché trois ans pour arriver ici. Qu'éprouvez-vous devant ces murs ?

Ce que tout pèlerin éprouve, et je ne rougis pas de le dire à mon âge. Quand la Ville sainte est apparue au bout de la route, des hommes rudes ont pleuré, et je n'étais pas loin de le faire. J'ai laissé Toulouse et les miens, je me suis mis en chemin quand d'autres calculaient encore, et j'ai porté ce vœu par toute l'Anatolie et toute la Syrie. Délivrer le Saint-Sépulcre des mains des infidèles, c'est pour cela que je suis venu, non pour une seigneurie de plus. Mais la ferveur ne comble pas un fossé et ne fait pas boire une armée. J'ai prié en la voyant, puis j'ai regardé le mur, le manque d'eau, le manque de bois, et je me suis remis à l'ouvrage. Dieu veut, je le crois, qu'on l'aide de nos bras. Le reste, il en décidera.

Que ferez-vous, dans les jours qui viennent, sur votre face du midi ?

Ce qu'un assiégeant doit faire quand il n'a encore ni bois ni eau à suffisance : préparer, sans me presser à contretemps. Faire aller l'eau en convois pour que mes gens tiennent. Envoyer chercher partout de quoi bâtir. Faire combler le fossé peu à peu, et harceler la Tour de David pour que ceux d'en haut ne dorment pas tranquilles. Serrer mes lignes contre une sortie, car une garnison résolue ne reste pas toujours derrière ses murs. Et surtout, presser au conseil pour qu'on ne laisse pas filer les jours : je l'ai dit, le temps n'est pas de notre côté. Quand j'aurai des machines, on parlera d'assaut. D'ici là, on creuse, on porte, on veille. C'est un travail obscur, mais c'est de ce travail-là que dépend tout le reste.

Le contexte

Raymond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence, est le plus âgé et le plus riche des chefs de la Première croisade ; il mène le contingent provençal, le plus nombreux de l'ost.

L'armée franque est arrivée devant Jérusalem le 7 juin 1099 ; les barons se sont partagé les faces de la ville, Raymond et les Provençaux tenant le sud, sur le mont Sion, en vue de la Tour de David.

Le siège se heurte au manque d'eau (puits comblés, fontaine de Siloé insuffisante), au manque de bois (arbres abattus par la garnison) et à une forte chaleur : au 8 juin, l'ost ne dispose d'aucune machine de siège.

La ville est tenue par une garnison fatimide égyptienne sous le gouverneur Iftikhâr ad-Dawla, nommé par le vizir du Caire al-Afdal Shâhânshâh, qui l'avait reprise aux Turcs seldjoukides en août 1098 ; la mort du légat Adhémar du Puy à Antioche (août 1098) a laissé les barons sans arbitre.

État des informations

L'interviewé est un personnage historique réel : les propos qu'on lui prête ne sont pas des citations authentiques mais une reconstitution de ce qu'un chef dans sa situation pouvait savoir, penser et dire à l'ouverture du siège, fidèle à son horizon de savoir de 1099 et à ses biais de grand baron provençal. Les effectifs ne sont donnés qu'en ordre de grandeur, et cette édition s'en tient à ce qui est connaissable au 8 juin 1099.

Ce que l’on sait

  • Raymond de Saint-Gilles commande le contingent provençal et tient la face sud du siège, sur le mont Sion, en vue de la Tour de David (citadelle du secteur).
  • L'ost, arrivé le 7 juin 1099 et très aminci par la route et par Antioche, manque d'eau et de bois sous une forte chaleur et n'a encore aucune machine de siège au 8 juin.
  • La place est défendue par une garnison fatimide égyptienne (gouverneur Iftikhâr ad-Dawla, nommé par al-Afdal), qui l'avait reprise aux Turcs seldjoukides en 1098 ; le légat Adhémar du Puy, arbitre de la croisade, est mort à Antioche en août 1098.

Ce que l’on ignore

  • Les effectifs réels des deux camps ne sont connus qu'en ordre de grandeur : de l'ordre de quelques milliers de combattants francs éprouvés face à une garnison de quelques milliers d'hommes, chiffres d'époque incertains et souvent gonflés.
  • L'existence, la date, la route et la force d'une éventuelle armée de secours envoyée d'Égypte par al-Afdal : au 8 juin, c'est une crainte des chefs, non une nouvelle reçue.
  • Le tour que prendront les tensions entre barons privés d'arbitre depuis la mort du légat.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 2024

Partage des faces entre barons, Raymond et les Provençaux au sud sur le mont Sion face à la Tour de David ; manque d'eau et de bois, chaleur, absence de machines à l'ouverture ; garnison fatimide égyptienne.

secondary

Raymond de Saint-Gilles

Wikipédia · 2024

Titres (comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provence), âge et rang parmi les chefs, engagement précoce dans la croisade, contingent provençal, chapelain Raymond d'Aguilers, tradition du surnom « le Borgne ».

secondary

Raymond IV, Count of Toulouse

Wikipedia · 2024

Ancienneté et poids de Raymond dans l'ost, rivalités entre chefs après la mort du légat Adhémar à Antioche, marche vers Jérusalem et arrivée devant la ville en juin 1099.

secondary

Al-Afdal Shâhânshâh

Wikipédia · 2024

Vizir fatimide du Caire, maître de l'Égypte au nom du calife ; reprise de Jérusalem aux Seldjoukides en 1098 et menace d'un secours égyptien pesant sur les assiégeants.

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Reconstitution éditoriale — Aujourd'hier

La rédaction d'Aujourd'hier · 1099

L'entretien prête des propos reconstitués à un personnage historique réel, Raymond de Saint-Gilles : les faits (secteur, conditions du siège, garnison, menace égyptienne) sont établis par les sources, la voix et le détail des répliques relèvent de la reconstitution fidèle à son savoir et à ses biais de 1099.

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