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« Nos navires sont dans ces tours » : un charpentier génois raconte le chantier

Débarqué à Jaffa avec la flotte génoise, il a vu démonter les vaisseaux planche par planche pour en tirer les grandes tours qui montent aujourd'hui devant Jérusalem. Nous l'avons recueilli au chantier, entre deux charrettes de bois.

Propos recueillis par Aymar de Verceil, au chantier des machines, devant Jérusalem 2 juillet 1099 8 min de lecture

Le bois qui monte chaque jour vers le camp a une origine qu'on oublie en le voyant passer sur les charrettes : il vient, pour une bonne part, des navires eux-mêmes. Arrivés à Jaffa à la mi-juin, les vaisseaux génois et anglais ont été défaits pièce à pièce, et leurs mâts, leurs bordages et leurs cordages assemblés en machines. Pour comprendre ce chantier, nous sommes allés voir ceux qui tiennent l'herminette et la scie.

Nous avons parlé longuement à l'un d'eux, charpentier de marine génois, les mains encore prises de poix. Il a demandé qu'on taise son nom ; il parle ici pour ceux de son métier.

Grand entretien

Un charpentier de marine génois, débarqué à Jaffa avec la flotte

Personnage composite, reconstitué à partir de ce qu'un charpentier de marine génois de la flotte de Jaffa pouvait savoir et faire à la fin juin et au début juillet 1099. Ses propos ne sont pas des citations authentiques : ils restituent le métier, les gestes et les soucis d'un homme de son état, tels qu'on peut les tenir pour vraisemblables. Il ne révèle rien d'un assaut à venir, dont ni le jour ni le lieu ne sont arrêtés à cette date.

Comment es-tu venu jusqu'ici, si loin de la mer ?

Par la mer, justement, comme tout le reste. Je suis de Gênes, charpentier de bord : je calfate, je répare une coque, je remplace un mât rompu en pleine traversée. Nous avons touché Jaffa vers la mi-juin, plusieurs navires de chez nous et des Anglais avec nous. On nous avait dit que l'ost manquait de tout devant la Ville sainte, et d'abord de bois. Nous portions justement du bois, des cordages, des outils, du fer. On nous a fait remonter vers le camp avec notre chargement, et depuis je n'ai plus revu la côte. Un charpentier de marine loin de l'eau, c'est neuf pour moi aussi.

On dit que les navires ont été entièrement démontés. C'est vrai ?

Vrai, et cela m'a serré le cœur, je ne le cache pas. On ne défait pas de gaieté un bateau qu'on a mené par gros temps. Mais des vaisseaux de guerre égyptiens ont paru au large peu après notre arrivée, et rester à l'ancre à Jaffa, c'était les leur offrir. Et puis l'ost avait plus besoin de nos poutres que de nos coques. Alors nous avons fait ce qu'un charpentier sait faire à l'envers : nous avons désassemblé. Chaque navire donne des mâts, des vergues, des bordages, des membrures, des cordages, et surtout des clous et des ferrures qu'on ne trouve nulle part ici. Rien ne se perd. Je dis souvent, pour rire : nos navires sont maintenant dans ces tours.

Qu'est-ce qu'un vaisseau donne, au juste, quand on le défait ?

Tout ce qui fait une machine, à condition de savoir lire le bois. Un mât, c'est du sapin ou du pin, long et droit : cela devient une poutre maîtresse, un montant de tour, une flèche de bélier, car rien d'autre ne vous donne cette longueur d'un seul tenant. Les membrures et les grosses pièces de fond, souvent du chêne, dur et lourd : voilà pour les assemblages qui portent, les seuils, les essieux. Les bordages, ce sont les planches des plateformes et des parois. Le chanvre des cordages sert aux poulies, aux liens, à hisser. La poix qu'on grattait sur les coques rebouche les joints. Et les clous du navire, on les arrache un à un, on les redresse au marteau, et on les remet. Un clou, ici, cela vaut de l'or.

Comment tout cela arrive-t-il de Jaffa jusqu'au camp ?

Sur des charrettes, à force de bœufs et d'hommes, par une route qui n'est pas longue mais qui monte et qui chauffe. Une charrette de madriers, sous ce soleil, c'est une journée d'efforts et de gorges sèches. Les convois partent tôt, avant que le jour ne cogne. On protège le chargement, car la route n'est pas sûre partout. Chaque planche que vous voyez au chantier a fait ce chemin. Quand on manque d'une pièce, on ne va pas la chercher à la boutique du coin : on attend le prochain convoi, ou l'on va la couper à plusieurs journées de marche.

Le bois des navires suffit-il ?

Non, loin s'en faut. Une seule de ces tours mange plus de bois qu'un gros navire. Il a fallu aller couper au loin, dans les bois qui tiennent encore, du côté de la Samarie, à plusieurs journées. Des hommes en armes escortent les bûcherons, car aller seul là-bas, c'est ne pas revenir. On raconte qu'une bande des nôtres a trouvé, dans une grotte, tout un tas de poutres déjà équarries, mises là on ne sait par qui, et qu'on les a ramenées à dos de chameaux, avec des porteurs du pays chargés de planches et de troncs. Vrai ou embelli, je n'y étais pas ; mais du bois arrive de partout, c'est tout ce qui compte au chantier.

Décris-nous ces tours. À quoi ressemblent-elles ?

Imaginez une maison de bois à plusieurs étages, montée sur roues, et plus haute que le rempart qu'on veut passer. Une carcasse de fortes poutres, chevillée et clouée, contreventée pour ne pas se déhancher quand on la pousse. Des planchers à l'intérieur, où des hommes se tiendront. Des roues, ou plutôt des rouleaux et des roues taillées dans le chêne, ferrées quand on a du fer, pour rouler sur un sol qu'on aura aplani devant. Et, tout en haut, un pont mobile qu'on rabat sur le créneau le moment venu. Cela ne se pousse pas à quelques bras : il y faut une foule, des cordages, des leviers. Nous en montons deux, à deux endroits du siège, chacune son chantier.

Et le bélier ? On en parle aussi.

Le bélier, c'est plus simple à comprendre mais pas plus simple à faire. Une longue pièce, un mât reconverti, coiffée d'une tête de fer, pendue par des cordages sous un toit de charpente. On balance, on frappe toujours au même point d'une porte ou d'un pan de mur, et l'on recommence, et l'on recommence. Le toit au-dessus, garni comme les tours, protège les hommes qui manœuvrent des pierres et du feu qu'on leur jette. C'est un travail de patience et de bras. La tête de fer, encore une fois, vient de ce que les navires nous ont laissé.

Le feu est votre pire ennemi, dit-on. Comment protégez-vous tout ce bois ?

Le feu, oui. Ils nous lancent du feu qui colle et qu'on n'éteint pas à l'eau claire, un feu de guerre. Contre cela, le bois nu est perdu. Alors nous clouons sur les faces des tours des peaux de bœuf et de chameau fraîchement écorchées, encore grasses, qu'on tient mouillées. La peau fraîche ne prend pas la flamme comme la planche sèche ; elle fume, elle grille, mais elle protège dessous. On en garnit aussi des claies d'osier tressé, des mantelets qu'on porte devant soi pour travailler à découvert. Toute la journée, des garçons montent de l'eau pour arroser les peaux. Gâcher de l'eau quand on en manque tant pour boire, cela dit assez ce que nous craignons du feu.

Les assiégés ne vous laissent pas travailler en paix, j'imagine.

En paix, sûrement pas. Ils ont sur les murs des machines à jeter la pierre, des pierrières bien servies, et je leur reconnais l'adresse : ils touchent ce qu'ils visent. Plus d'une pièce montée le matin est en miettes le soir. On travaille sous les projectiles, courbés derrière les mantelets, et l'on répare ce qu'ils cassent aussi vite qu'ils le cassent. Ils envoient aussi le feu par-dessus. Le chantier le plus exposé, on l'avance de nuit, ou l'on tient les grandes pièces en arrière tant qu'on peut, hors de leur portée. C'est une course : eux à défaire, nous à refaire.

Et la chaleur, le manque d'eau, comment tient-on ?

Mal. La chaleur d'ici, en cette saison, je n'en avais pas connu de pareille, et je viens d'un pays de soleil. Passé le milieu du jour, elle abat les hommes plus sûrement qu'une pierre : j'en ai vu tomber au travail, pris de mal, sans une égratignure. L'eau bonne est loin, à plusieurs milles, et l'on va la chercher en convoi, avec de mauvaises surprises en chemin. Alors on se lève avec le jour, on force le matin et le soir, et l'on souffle aux heures où le fer brûle les doigts. Un charpentier assoiffé travaille moins vite ; les chefs le savent, mais l'eau ne se fait pas d'un ordre.

Qui commande ce chantier ? De qui recevez-vous les ordres ?

Au-dessus, ce sont les barons ; ils veulent tout, et vite. Sur le bois, ce sont des hommes qui s'y entendent : on cite Gaston de Béarn, et pour nous autres Génois, Guillaume Embriaco, qui a mené le démontage des navires et sait ce qu'on peut tirer d'une coque. Chacun mène son chantier de tour à sa manière. Mais je vais vous dire une chose : sur un pareil ouvrage, ce ne sont pas seulement les charpentiers qui besognent. Tout le monde s'y met, les vieux, les femmes, les valets, à porter, à tirer sur les cordes, à monter l'eau. Une tour, ce n'est pas dix maîtres charpentiers, c'est une foule qui obéit à dix maîtres charpentiers.

Es-tu fier de ce que tu fais là ?

Fier de mon métier, oui, sans honte à le dire. Défaire un navire et le refaire en château roulant, hausser une charpente plus haut qu'un rempart avec du bois venu de la mer et des clous redressés un à un, cela ne se fait pas sans savoir. Un mauvais assemblage, une cheville mal posée, et tout se déhanche au premier coup de pierre : ce sont des hommes qui tomberaient avec. Alors je veux que cela tienne, voilà ma fierté et mon souci. Ce qu'on en fera, quand, comment, ce n'est pas de mon ressort et je n'en sais rien. Moi, je réponds du bois. Qu'il tienne, et j'aurai fait ma part.

Le contexte

Un premier assaut, le 13 juin, avait échoué faute de tours, d'échelles et de bélier : l'ost ne disposait d'aucune machine.

Des navires génois et anglais ont touché Jaffa le 17 juin, apportant bois, cordages, outils, fer et charpentiers ; on entreprit aussitôt de les démonter pour leur matériau.

La région ayant été déboisée par la garnison avant le siège, une partie du bois doit venir de forêts éloignées, du côté de la Samarie.

La garnison, tenue pour turque par beaucoup au camp, dispose de plusieurs machines de jet postées sur les remparts.

État des informations

Les propos rapportés sont ceux d'un personnage composite reconstitué, non des citations authentiques ; ils restituent le métier et les conditions du chantier, non un récit vérifié mot pour mot. L'attribution précise de chaque tour à tel chef varie selon les témoignages.

Ce que l’on sait

  • Des navires génois et anglais ont touché Jaffa le 17 juin 1099, apportant bois, cordages, outils et fer ; ils ont ensuite été démontés pour récupérer mâts, bordages, cordages et clous.
  • L'ost construit deux grandes tours de siège roulantes et un bélier à tête ferrée, ainsi que des mantelets et des échelles, avec ce bois et celui coupé dans des forêts éloignées (Samarie).
  • Les chantiers souffrent de la pénurie de bois et d'eau et d'une forte chaleur estivale ; les tours sont protégées du feu par des peaux fraîches tenues mouillées, et travaillées sous les tirs des machines de jet de la garnison.
  • Le Génois Guillaume Embriaco a conduit le démontage des navires et la fourniture du bois ; Gaston de Béarn est cité parmi les responsables de la construction.

Ce que l’on ignore

  • Le jour et le lieu où les machines seront lancées contre la ville ne sont pas arrêtés à cette date.
  • Combien de temps les chantiers tiendront encore face aux tirs adverses, à la chaleur et au manque d'eau et de bois.
  • L'identité et la nature exactes de la garnison, que beaucoup au camp tiennent pour turque.

Sources historiques utilisées

secondary

Siege of Jerusalem (1099)

Wikipedia · 1099

Arrivée des navires génois et anglais à Jaffa le 17 juin, matériel de siège apporté par les marins, machines de jet fatimides (une quinzaine) postées sur les murs.

secondary

Guglielmo Embriaco

Wikipedia · 1099

Rôle du marin génois Guillaume Embriaco : ordre de démonter les navires, bois converti en tours de siège ; arrivée de la flotte génoise.

secondary

The Capture of Jerusalem, 1099 CE

World History Encyclopedia · 1099

Bois et cordages apportés par mer ; deux tours roulantes, bélier à tête ferrée, mantelets d'osier ; manque de bois et d'eau, chaleur ; peaux et feu grégeois ; Embriaco et Gaston de Béarn à la construction.

secondary

First Crusade: Siege of Jerusalem

HistoryNet · 1099

Démontage des navires après l'apparition d'une flotte égyptienne ; bois cherché jusqu'aux forêts de Samarie (grotte de poutres, chameaux, porteurs) ; peaux de bœuf et de chameau fraîches contre le feu grégeois ; précision des pierrières adverses ; chaleur et eau à plusieurs milles.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd'hier

La rédaction d'Aujourd'hier · 1099

L'entretien met en scène un charpentier génois composite ; les gestes, matériaux et conditions décrits sont établis par les sources, la voix et le détail des propos relèvent de la reconstitution.

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