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Devant les murs de la Ville sainte

Au matin du 7 juin, l'ost a découvert Jérusalem au bout de la route. La joie de toucher enfin le but se heurte à une place close, aux puits comblés et à une terre nue sous une chaleur qui accable.

Renaud de Clari, à la suite de l'ost, devant Jérusalem 8 juin 1099 5 min de lecture
Enluminure médiévale montrant des chevaliers francs devant une tente de campement, face aux tours fortifiées de Jérusalem où se tiennent des défenseurs
Miniature anonyme, Chronique de croisade, XIIIᵉ siècle (BnF, Français 2634, f. 77v), Bibliothèque nationale de France — domaine public (Wikimedia Commons).

Nous y sommes. Hier, au lever du jour, comme la colonne franchissait les dernières collines venant du nord, la Ville sainte est apparue tout entière, ses murailles ocre posées sur le roc. Beaucoup se sont agenouillés, d'autres ont pleuré sans honte. Après Nicée, après les longs mois devant Antioche, après une route que peu croyaient voir finir, Jérusalem est là, à portée de main. Des hommes se sont jetés le visage contre terre en direction du Saint-Sépulcre.

La ferveur passée, il a fallu regarder la place telle qu'elle est. Elle est forte, ceinte de hautes murailles et de tours, bâtie sur des pentes qui n'offrent guère de prise à l'assaut. Ceux qui la tiennent l'ont préparée à nous recevoir. Tout autour, sur des lieues, les arbres ont été abattus : point de bois à portée pour dresser échelles, mantelets et engins. La campagne est rase, brûlée de soleil.

Le plus dur est l'eau. Les puits des environs ont été comblés ou souillés, dit-on, par la garnison avant notre venue, et les sources proches gardées ou gâtées. L'été de ce pays est sans pitié : la chaleur monte tôt et ne retombe qu'à la nuit. Déjà les bêtes souffrent, et il faut aller chercher l'eau au loin, en convois, sous la menace des sorties. Nous découvrons, dès le premier jour, que le siège se livrera autant contre la soif et le manque que contre les remparts.

L'ost a pris ses quartiers autour de la ville, les grands barons se partageant les faces à investir. On dresse le camp, on compte les vivres, on cherche partout où trouver du bois. Chacun sait que la place ne tombera pas d'un cri, et que le temps, ici, joue contre l'assiégeant autant que contre l'assiégé.

Qui tient la place

Dans le camp, beaucoup parlent encore des « Turcs » comme de l'ennemi qui nous attend derrière ces murs. La réalité est autre, et il faut la dire. Jérusalem n'est plus aux mains des Turcs que nous étions partis combattre : elle a changé de maître voici quelques mois, tombée aux Égyptiens venus du sud. C'est une garnison d'Égypte qui la défend, commandée par un gouverneur nommé par le maître du Caire.

Ces gens-là ne nous connaissent pas comme adversaires de longue date. Ils ont pris la ville sur les Turcs et l'ont mise en état de soutenir un siège : réserves rentrées, points d'eau tenus, défenseurs aux tours. On les dit moins nombreux que nous, mais bien retranchés, et une place forte tenue par peu d'hommes résolus vaut une armée en rase campagne.

Ce que nous savons, ce que nous ignorons

De nos forces comme des leurs, nul ne peut donner le compte juste. La longue route a fondu l'ost : bien des chevaliers et des gens de pied manquent à l'appel, morts, malades ou restés en chemin. En face, la garnison paraît réduite, mais nous n'en voyons que les enseignes sur les murs.

Reste une question qui court de tente en tente : le maître du Caire laissera-t-il tomber sa ville sans la secourir ? Une armée d'Égypte peut-elle remonter vers nous, et quand ? Nul ne le sait. Ce que chacun mesure, en revanche, c'est qu'il nous faudra vaincre avant elle la soif, la chaleur et le manque de bois.

Le contexte

La croisade fut prêchée par le pape Urbain II au concile de Clermont, en 1095, pour porter secours à l'Orient chrétien et gagner Jérusalem.

Après la prise de Nicée (1097) puis le long siège d'Antioche (1097-1098), l'ost est descendu vers le sud au printemps 1099.

Jérusalem est aux mains de l'islam depuis des siècles ; la ville a récemment changé de maître au sein du camp musulman, passant aux Égyptiens.

L'été syrien est réputé accablant, et la région autour de la ville est pauvre en eau courante.

État des informations

Les chiffres des deux armées ne sont donnés qu'en ordre de grandeur : les décomptes d'époque sont incertains et souvent gonflés. Cette édition s'en tient à ce qui est connaissable au 8 juin 1099.

Ce que l’on sait

  • L'armée franque est arrivée devant Jérusalem le 7 juin 1099, après Antioche et une longue marche vers le sud.
  • La ville est fortement close, bâtie sur des hauteurs ; la garnison a fait abattre les arbres alentour, privant les assiégeants de bois pour les engins.
  • Les puits des environs ont été comblés ou empoisonnés et les points d'eau tenus par les défenseurs : l'ost manque d'eau et de bois dès le premier jour, sous une forte chaleur d'été.
  • Jérusalem est tenue par une garnison fatimide égyptienne, commandée par le gouverneur Iftikhâr ad-Dawla, nommé par le vizir du Caire al-Afdal Shâhânshâh ; les Fatimides ont repris la ville aux Turcs seldjoukides en août 1098, pendant la marche des croisés.

Ce que l’on ignore

  • Les effectifs réels des deux camps : l'ost, très éprouvé par la route, et la garnison égyptienne, ne sont pas connus avec certitude.
  • L'existence, la date et la route d'une éventuelle armée de secours envoyée d'Égypte pour dégager la ville.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1099)

Wikipédia · 2024

Arrivée le 7 juin, état de la place, puits comblés, arbres abattus, manque d'eau et de bois, chaleur ; effectifs très diminués de l'ost.

secondary

Iftikhar ad-Dawla

Wikipédia · 2024

Gouverneur fatimide de Jérusalem, nommé par al-Afdal ; commande la garnison égyptienne face aux croisés.

secondary

The Capture of Jerusalem, 1099 CE

World History Encyclopedia · 2018

Contexte du siège : reprise fatimide de Jérusalem en 1098, conditions matérielles de l'assaut, pénurie d'eau et de bois.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — reportage embarqué devant Jérusalem

La rédaction d'Aujourd'hier · 1099

Les formulations à chaud imitent le regard d'un chroniqueur suivant l'ost en juin 1099 ; les faits rapportés sont établis, la voix d'époque est un dispositif d'immersion.

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