Devant les murs de la Ville sainte
Au matin du 7 juin, l'ost a découvert Jérusalem au bout de la route. La joie de toucher enfin le but se heurte à une place close, aux puits comblés et à une terre nue sous une chaleur qui accable.
Nous y sommes. Hier, au lever du jour, comme la colonne franchissait les dernières collines venant du nord, la Ville sainte est apparue tout entière, ses murailles ocre posées sur le roc. Beaucoup se sont agenouillés, d'autres ont pleuré sans honte. Après Nicée, après les longs mois devant Antioche, après une route que peu croyaient voir finir, Jérusalem est là, à portée de main. Des hommes se sont jetés le visage contre terre en direction du Saint-Sépulcre.
La ferveur passée, il a fallu regarder la place telle qu'elle est. Elle est forte, ceinte de hautes murailles et de tours, bâtie sur des pentes qui n'offrent guère de prise à l'assaut. Ceux qui la tiennent l'ont préparée à nous recevoir. Tout autour, sur des lieues, les arbres ont été abattus : point de bois à portée pour dresser échelles, mantelets et engins. La campagne est rase, brûlée de soleil.
Le plus dur est l'eau. Les puits des environs ont été comblés ou souillés, dit-on, par la garnison avant notre venue, et les sources proches gardées ou gâtées. L'été de ce pays est sans pitié : la chaleur monte tôt et ne retombe qu'à la nuit. Déjà les bêtes souffrent, et il faut aller chercher l'eau au loin, en convois, sous la menace des sorties. Nous découvrons, dès le premier jour, que le siège se livrera autant contre la soif et le manque que contre les remparts.
L'ost a pris ses quartiers autour de la ville, les grands barons se partageant les faces à investir. On dresse le camp, on compte les vivres, on cherche partout où trouver du bois. Chacun sait que la place ne tombera pas d'un cri, et que le temps, ici, joue contre l'assiégeant autant que contre l'assiégé.
Qui tient la place
Dans le camp, beaucoup parlent encore des « Turcs » comme de l'ennemi qui nous attend derrière ces murs. La réalité est autre, et il faut la dire. Jérusalem n'est plus aux mains des Turcs que nous étions partis combattre : elle a changé de maître voici quelques mois, tombée aux Égyptiens venus du sud. C'est une garnison d'Égypte qui la défend, commandée par un gouverneur nommé par le maître du Caire.
Ces gens-là ne nous connaissent pas comme adversaires de longue date. Ils ont pris la ville sur les Turcs et l'ont mise en état de soutenir un siège : réserves rentrées, points d'eau tenus, défenseurs aux tours. On les dit moins nombreux que nous, mais bien retranchés, et une place forte tenue par peu d'hommes résolus vaut une armée en rase campagne.
Ce que nous savons, ce que nous ignorons
De nos forces comme des leurs, nul ne peut donner le compte juste. La longue route a fondu l'ost : bien des chevaliers et des gens de pied manquent à l'appel, morts, malades ou restés en chemin. En face, la garnison paraît réduite, mais nous n'en voyons que les enseignes sur les murs.
Reste une question qui court de tente en tente : le maître du Caire laissera-t-il tomber sa ville sans la secourir ? Une armée d'Égypte peut-elle remonter vers nous, et quand ? Nul ne le sait. Ce que chacun mesure, en revanche, c'est qu'il nous faudra vaincre avant elle la soif, la chaleur et le manque de bois.