À qui prend-on Jérusalem ?
L'ost campe devant les murs et parle de délivrer la Ville sainte des Turcs. Mais qui tient réellement la place ? Depuis quand ? Un point sur ce que l'on assiège, au-delà des mots que l'on répète au camp.
Dans les tentes, on dit qu'on vient reprendre Jérusalem aux Turcs. La formule court d'un feu à l'autre depuis Nicée, et l'on comprend qu'elle porte : ce sont les Turcs seldjoukides que l'ost combat depuis deux ans, d'Anatolie jusqu'à Antioche. Mais le mot ne colle pas à ce que nos yeux voient sur les remparts. Il vaut la peine de dire, posément, ce que l'on va assiéger.
Deux choses se confondent dans la bouche des hommes. La première est la justification du voyage : arracher le Saint-Sépulcre aux mains des infidèles, tel qu'Urbain l'a prêché à Clermont. C'est l'affaire de la foi, et nul ici ne la conteste. La seconde est une question de fait, plus sèche : à qui la ville appartient-elle aujourd'hui, et depuis quand ? Sur ce point, ce qui se répète au camp est en partie faux, et mieux vaut le savoir avant de donner l'assaut.
Musulmane depuis quatre siècles et demi
Jérusalem n'est pas une ville qu'on aurait perdue la veille. Elle est aux mains de l'islam depuis le calife Omar, qui la reçut voici bien plus de quatre cents ans — l'an 638 de notre ère. Nulle génération vivante, ni celle de nos pères ni celle de leurs aïeux, n'a connu une Jérusalem tenue par les chrétiens d'Occident. Les pèlerins qui en revenaient, de longue date, y priaient sous une domination musulmane.
Il faut donc être exact sur les mots. On ne reprend pas ce qu'on tenait hier : on veut conquérir une ville tenue par d'autres depuis des siècles. La « délivrance » que l'on invoque relève de la foi et du vœu du pèlerin ; elle ne décrit pas un bien perdu récemment qu'il s'agirait de recouvrer. C'est une distinction que le lecteur gardera en tête quand il entendra parler de « rendre » la Ville sainte.
Aux mains de l'Égypte, non des Turcs
Voici le point le plus mal connu au camp. Les Turcs seldjoukides ne tiennent plus Jérusalem. Ce sont les Égyptiens, les Fatimides du Caire, qui la leur ont enlevée l'été dernier : la place s'est rendue à leur armée le 26 août 1098, alors même que nous descendions vers la Syrie. Pendant que nous marchions, la ville a changé de maître, et le nouveau maître n'est pas celui que nous étions partis combattre.
Derrière ces murs commande donc un gouverneur égyptien, Iftikhâr ad-Dawla, mis en place par le vizir du Caire, al-Afdal Shâhânshâh, qui dirige l'Égypte au nom de son calife. La garnison qui nous fera face est égyptienne. Ceux du Caire, faut-il le rappeler, ne sont pas de la même obédience que les Turcs : ils tiennent une autre voie de l'islam, et se comptaient hier parmi les adversaires des Seldjoukides.
Que l'on continue de dire « les Turcs » dans l'ost, on le comprend : c'est l'ennemi que l'on connaît, le nom que la route nous a appris. Mais celui qui veut savoir ce qu'il assiège doit tenir les deux choses ensemble. La foi qui nous a menés jusqu'ici est une affaire ; l'identité de celui qui garde la porte en est une autre. Devant Jérusalem, ce n'est pas le Turc qui nous attend, c'est l'Égyptien.